WITTGENSTEIN ET LA PHENOMENOLOGIE

 

   "IL N'Y A CERTES PAS DE PHENOMENOLOGIE,MAIS IL Y A BIEN DES PROBLEMES PHENOMENOLOGIQUES"

                                                                L.WITTGENSTEIN , Remarques sur les couleurs ,I,53.

 

Si nous cherchons dans l'index du 'Dictionnaire Wittgenstein'  de H-J Glock (pas  le fabricant des pistolets

autrichiens bien connus des lecteurs de romans policiers,mais un spécialiste allemand de la philosophie

analytique) le terme ' phénoménologie',nous sommes immédiatement confronté à une curiosité littéraire qui est

aussi le symptome d'un préjugé.Non seulement le terme en question n'est présenté dans les textes qui le

concernent qu'entre guillemets -comme une chose pas très propre n' est tenue qu'entre des pincettes -mais

il n'y a rien à l'entrée :"Phénoménologie",le lecteur étant renvoyé,au choix, à: "Argument du langage privé",à

:"Couleur"ou à: "Vérificationnisme". Cet ouvrage semble pourtant un excellent outil,aux références copieuses et

stimulantes.Mais ,car il y a un "mais",il illustre aussi un préjugé que son auteur est bien loin d'être le seul

à partager.J'eus en effet l'occasion, naguère,lors d'une conférence prononcée par un traducteur de langue

anglaise et commentateur estimé de Wittgenstein,d'interroger précisément l'invité sur la "phénoménologie" de

l'auteur qui nous réunissait ,et un silence prolongé fut le seule réponse à une question aussi déplacée  

que la mienne.La lecture de plusieurs textes de Wittgenstein ,dont surtout,bien sûr,les "Remarques",m'avait

pourtant incité à poser cette question qui paraissait sentir le souffre ou dénoter une puérile confusion

d'esprit.Et pourtant,Husserl et Wittgenstein n'étaient-ils pas des contemporains,plongés dans le même milieu

philosophique (Mach),et préoccupés des mêmes questions ,qu'il s'agisse de mathématique (Brouwer),

d'épistémologie ou même de morale (Schlick)?

VIENNE OU CAMBRIDGE  ?

L'abandon par W. de sa tentative de participation à la réforme scolaire dans "l'Autriche profonde" d'après guerre ,tentative en un

sens féconde puisqu'en est issu le troisième et dernier texte publié par lui de son vivant (avec le Tractatus et Some remarks on logical

form ,de 1929 ) a pour issue la reprise des liens avec sa famille et l'Université.Il est assez difficile de se représenter la nature de tels

liens,quand on sait qu'avant la première guerre mondiale W.n'avait été qu'étudiant de philosophie à Cambridge,et que sans l'appui

de Frege et de Russell à sa démobilisation,l'unique texte publié par lui en 1921 ,à la suite de nombreux tentatives, dans les "Annalen 

der Naturphilosophie",d'Ostwald, eût été cet étrange opuscule de 80 pages,plus deux pages de préface ,et sans titre.

  Si l'on veut avoir une chance de comprendre la nature du travail philosophique de W.,il faut se representer correctement le rapport entre

le nombre considérable des pages posthumes de son oeuvre et  l'extrême rareté des textes publiés de son vivant.C'est ce rapport qui indique à

la fois comment W. se considérait,et ce qu'était, pour lui, la philosophie.Fils d'un industriel viennois et commençant en G.B. des

études d'ingénieur,il n'aborde pas la philosophie par le biais de la "faculté des arts",c'est-à-dire d'études littéraires,ni même,comme

Husserl ou Russell,par les mathématiques,mais par la technologie.Et c'est beaucoup plus par les innovations techniques

introduites dans la logique des propositions,qu'il interprète comme un calcul, que par sa réflexion proprement

épistémologique, qu'il impressionne si favorablement Russell.

Mais,plus largement,il apportera en philosophie une idée très précise:l'idée d' action,d'intervention dans un domaine,et non,comme c'était le

cas jusqu'ici,et même chez Russell,celle d'une fondation théorique.Et ,bien que le Tractatus,par sa composition même,échappe déjà à ce

modèle théoriciste et fondationniste,W. s'y trouve à l'étroit.C'est pourquoi,au moment même où les membres du Wiener Kreis sont profondément

impressionnés par les "propositions "du Tr.,lui-même commence de s'en détacher ,car "la philosophie ne consiste pas  en propositions".Elle

est en effet,comme le dira à peu près au même moment un autre penseur de langue allemande, non pas construction de système,mais destruction.

Un ou plusieurs W. ? Si l'on s'en tient à ce fil directeur,l'unité de l'oeuvre ne fait pas de doute.La philosophie est une activité de clarification,elle

ne résout pas des problèmes,mais les dissout en dénouant les noeuds du langage.Son résultat,sinon son objectif avéré,est de susciter paix et joie

intellectuelles.L'activité philosophique "réussie "est qu'on puisse passer aux "vrais" problèmes ,ceux de la recherche scientifique,ou,plus

prosaïquement,ceux de la vie quotidienne.

 Toutefois,le retour à Cambridge en 1939,comme étudiant puis comme assistant, est pour lui l'occasion d'une crise ,d'une sérieuse autocritique,

et,par suite,la cause d'un malentendu avec certains membres du Wiener Kreis .En effet,tandis qu'à Vienne,W. est fêté et le TR.devenu un nouvel

évangile,à Cambridge,dans ses cours et séminaires W.se livre à une sérieuse révision de l'ouvrage,en particulier sur certains points que nous

étudierons de près.Et même si l ' on peut considérer que le Cahier bleu,puis le Cahier brun  constitueront ,dans l'évolution de l'activité du professeur

et du penseur, un tournant presque aussi important,c'est dès 1929-1930 que se mettent en place  les notions de grammaire ,de jeu et de règle , afin

de rendre comptede propositions qui,sans être de nature empirique,ne se réduisent pourtant pas à des tautologies.

 

Notre propos n'est pas de récrire, une nième fois, les péripéties de ces crises,mais de nous en tenir au premier 'tournant',qui ,en particulier ,au

sujet du système des couleurs ,en vient à discuter l'existence de propositions élémentaires et la nature des éléments qui  constituent leur

objet.Choses ou sense data russelliens ? Car c'est ainsi,en progressant de l'intérieur et par une critique des présupposés russelliens ,que se

pose,paradoxalement,la question de la phénoménologie ou,plus exactement,du moment phénoménologique de la pensée de Wittgenstein.

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   Si les thèmes de la phénoménologie et du langage phénoménologique s'imposent à W. dès son retour à

Cambridge (1929),et si,par conséquent ,l'auteur du Tr. consent à faire une incursion a priori surprenante dans

un domaine jusqu'ici étranger à ses préoccupations de logicien,deux importantes motivations semblent impo-

ser ce détour.L'une est interne.Elle consiste,nous l'avons dit,à  devoir étendre à des contenus ou des qualités,

par exemple le domaine des couleurs,une propriété structurelle réservée par le Tr.à la forme logique.L'autre,

externe, réside dans l'usage que les physiciens contemporains de W.,et donc ses relations du Wiener Kreis,

font d'une mode d'accès particulier à la nature et à ses phénomènes.C'est ainsi que l'approche

phénoménologique se distingue-t-elle du traitement théorique,et la description de l'explication.

L'innovation présente dans les Remarques philosophiques serait donc le fruit de cette rencontre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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