JEUX,REGLES,REGLE DU JEU,JEUX DE LANGAGE

JEUX,REGLES,REGLES DU JEU

                                                 "Pour l'instant je ne connais que la façon dont les hommes font usage de ce mot.Mais cela pourrait n'être qu'un jeu ou une forme de bienséance.

                                                  je ne sais pas pourquoi ils agissent ainsi,de quelle façon le langage intervient dans leur vie. La signification ne serait-elle vraiment que l'usage du

                                                  mot ? N'est-elle pas la façon dont l'usage intervient dans la vie ?Mais l'usage du mot n'est-il pas une partie de notre vie ?"

                                                                                                                                       L.Wittgenstein, Grammaire philosophique ,Ie Partie.                                                                                                                                                                        ___________________________

GRAMMAIRE,JEUX,REGLES

 

"La grammaire décrit l'usage des mots dans le langage.Par conséquent,sa relation  au langage est semblable à celle de la description d'un jeu,des règles du jeu au jeu lui-même."

(G.P. I,23)

 Grammaire,jeu,règles du jeu,jeux de langage :le corpus de cette constellation de concepts est important,car il se compose non seulement de plusieurs textes rédigés ou dictés par

Wittgenstein,tels que les Remarques philosophiques et la Grammaire philosophique ,mais aussi de notes de cours prises à Cambridge entre 1930 à 1935,éditées et traduites en français

dans TER sous les titres :Les cours de Cambridge, 1930-1932 ,Les cours de Cambridge ,1932-1935,tous deux traduits de l'anglais par E.Rigal.Le troisième recueil,dû a la plume de

George E.Moore,s'intitule :Les cours de Wittgenstein en 1930-1933  ,et a pour traducteur Jean-Pierre Cometti.

Il semblerait que le concept le plus ancien de l'ensemble soit celui de 'grammaire',dans la mesure où,comme nous l'avons noté dans le commentaire consacré à "Wittgenstein et la

phénoménologie", l'auteur du Tractatus découvre que certaines propositions élémentaires ne peuvent pas être traitées empiriquement et isolément,mais constituent un

système dans lequel les propositions fausses sont en réalité des non-sens.C'est le cas ,en particulier ,de l'octaèdre des couleurs qui "en réalité appartient à la grammaire,

et non à la psychologie.Il nous dit ce que nous pouvons faire:nous pouvons parler d'un bleu-vert,non d'un rouge-vert,etc."(Les Cours de Cambridge,1930-1932,TER,p.9)

 Mais,quel que soit l'intérêt des Remarques philosophiques pour la "révision" du Tractatus,nous ne nous y attarderons pas, dans la mesure où sa thématique est essentiellement

liée aux discussions avec les membres du Wiener Kreis,tout particulièrement au débat sur "physique vs phénoménologie." 'Bras mort' ,en marge du courant de la pensée vivante,

il ne permettait pas à Wittgenstein d'aller plus loin.Celui-ci,ramené par le fréquentation du Cercle à la vie intellectuelle et philosophique, après sa longue épreuve d'instituteur de village,

avait pourtant besoin de trouver en lui-même ,c'est-à-dire dans la "révision"du Tractatus,un mouvement de pensée que le milieu viennois stimulait,certes, mais égarait en même temps.

 Remis dans le 'droit chemin' par la découverte d'un a priori 'matériel' (pour parler comme Max Scheler) ou plus exactement sensible,tout se passe alors,pour Wittgenstein, comme si

,dans la Critique,l'Analytique précédait l'Esthétique et lui ouvrait la voie.La démarche est double:élargir le champ d'application de la logique, mais aussi,en conséquence modifier la

nature des normes régissant le nouveau domaine.Ces normes du comportement ne sont ni des principes ni des lois.Dans le domaine de l'action humaine -du monde de la vie qui est celui de la

langue - il ne règne aucune nécessité ontologique.Certes,la permanence des règles de la syntaxe y est mieux assurée que la stabilité sémantique,mais entre l'usage effectif et

les normes qui le régissent se déploie une dialectique que Wittgenstein ne va pas cesser de scruter.

Revenons à la comparaison ,ou à la ressemblance, entre la grammaire et le jeu, qui nous a servi d'introduction.La grammaire décrirait les règles du langage comme les règles du jeu

décrivent la jeu.Wittgenstein observe pourtant :1) que beaucoup de conduites verbales sont adoptées quasi spontanément,et qu'on risquerait de se tromper en induisant des règes de la

simple pratique,et :2)qu'il deviendrait impossible de distinguer le fait de la norme.Il semble que le jeu diffère pourtant de la grammaire,dans la mesure où la faute y est beaucoup plus

grave.Ne pas jouer selon les règles annule le jeu,car le jeu est toute convention. Par contre,il arrive fréquemment que le massacre de la syntaxe n'empêche pas la compréhension,il suffit

pour cela qu'un usage fautif,contraire aux règles,soit partagé par une minorité significative de l'opinion.Wittgenstein commente comme suit cette distorsion entre jeu et grammaire:

"Assurément,la grammaire ne représente pas simplement les conventions d'un jeu en ce sens,le jeu du langage.Ce qui distingue le langage d'un jeu en ce sens est son application à la

réalité.(...)Le langage est connecté à la réalité par le fait qu'il la dépeint,mais cette connexionne peut s'effectuer dans le langage,elle ne peut être expliquée par le langage."(Cours de

Cambridge,1930-1932  .Serie A,1930,tr. p.14). Il veut dire que même si la grammaire exige la conformité du réel au langage,l'application de ce dernier,qu'il s'agisse de connaissance , de

communication ou de toute autre fonction, est présupposée par le langage lui-même,et donc la grammaire n'en est pas plus responsable que la règle des échecs n'est responsable de

notre distraction ou de notre migraine."La grammaire (règles et vocabulaire) est la description du langage,et elle consiste à donner des règles de combinaison des symboles,c'est-à-dire

à déterminer les combinaisons qui ont du sens et celles qui sont dépourvues de sens,celles qui sont permises et  celles qui ne le sont pas."(Les cours de Cambridge,Série B,1931,tr.p.

53)

Les Cours de 1931-1932 laissent paraître un rapport encore indécis entre jeu et langage:"ueEmployer le mot'langage' est dangereux;pas plus dangereux cependant que d'employer

l'expression  'jeu verbal' (word game) .Vous ne pouvez pas toujours décider,dans les cas limites,s'il s'agit de 'langages' ou de 'jeux' ."(o.c.,p.114) Ce qui est presque certain,par contre,

c'est à la fois l'absence de l'expression codifiée "language game" ,et pourtant l'existence de cette interrogation :"Pourquoi qualifie-t-on les jeux primitifs de jeux sans règles ?"(p.113)[101]

N'y aurait-il pas là la source d'une perplexité dont la fécondité apparaîtra  bientôt ?

 

 JEUX DE LANGAGE

Un des premiers emplois de l'expression codifiée "language-game" se trouve dans la première partie des Cours de Cambridge 1932-1935 ,édités par Alice Ambrose,  intitulée 'Philosophie'.

Si le jeu était ,jusque là, terme de comparaison pour la grammaire,il acquiert désormais une double propriété:son rapport à l'apprentissage,à l'enf ance,mais aussi sa pluralité foncière.

"Il existe toutes sortes de jeux de langage suggérés par le jeu dans lequel on apprend les termes de couleurs: le jeu des ordres et des commandes,celui de la question et de la

réponse,celui de l'interrogation et du 'oui' et 'non'.Nous pourrions penser qu'en apprenant à un enfant des jeux de langage de ce genre,nous ne lui apprenons pas un langage,mais que nous

nous contentons de le préparer au langage.Mais ces jeux sont complets,il ne leur manque rien."( Les Cours de Cambridge, 1932-1933,tr.TER,p.24)

En effet,à condition d'élargir les possibilités de la langue à d'autres modes que l'indicatif,et par exemple, à l'ordre,à l'interrogation,à la prière,autant de modes qui ne réclament pas

la forme prédicative ,un jeu de langage peut se réduire à un seul mot."Le mot 'livre' pourrait fort bien ne manquer de rien,si ce n'est pour une personne qui n'a jamais entendu de

phrase elliptique."(idem.,p.24)

 Comme nous l'avons déjà souligné,Wittgenstein retrouve là la fondation aristotélicienne de la discursivité sous toutes ses formes ,non seulement théorique,mais éthique,rhétorique

et poétique.Aussi commente-t-il cette 'mise sur la touche' du logos apophantikos en posant la question décisive :"Mais quel rôle jouent le vrai et le faux dans des jeux de langage de ce

genre ?"(ibidem,p.24) Une rigoureuse analyse de cas fait apparaître qu'il existe alors deux façons différentes de se tromper,selon qu'on n'a pas suivi les règles,ou que,les ayant comprises,

on a commis une erreur."On peut comparer ces deux cas respectivement au fait de jouer aux échecs en contrevenant aux règles et au fait d'y jouer et de perdre."(ibid.,p.25)

Les conséquences de la pluralisation des jeux de langage sont importantes,car "les jeux de langage sont une clé pour la compréhension de la logique".On peut noter à ce propos les

développements d'une logique déontique,dont les règles décrivent l'usage correct d'un discours fondé non sur l'être,mais sur le 'devoir-être' (cf.:Jean-Louis Gardies,Essais sur la logique

modale,PUF,Paris,1979; Jules Vuillemin,Nécessité ou contingence,Minuit,1981 ;G.E.von Wright,An Essay in modal logic,North Holland,Amsterdam,1951.)

Wittgenstein,pour sa part,a fait porter son analyse sur la différence entre deux types particuliers de logique ,ou de grammaire,analyse qui va nous ramener à la question du solipsisme.

"La grammaire de 'avoir mal aux dents' est très différente de celle de 'avoir uln morceau de craie',et il en va de même de la grammaire de 'J'ai mal aux dents' et de 'Moore a mal aux dents'.

(...)En effet,selon que c'est moi ou quelqu'un d'autre qui a mal aux dents,l'emploi de l'expression 'mal aux dents' relève de jeux différents."(...) En effet,il n'y a aucun sens à dire 'Il me

semble que j'ai mal aux dents',tandis qu'il y en a un à dire 'Il semble qu'il ait mal aux dents."(o.c.,p.31 et 32)

SOLIPSISME

                     "En philosophie,nous donnons des règles de grammaire chaque fois que nous rencontrons des difficultés." (Cours 1932-1933,TER,p.35)

 

La pluralisation des jeux de langage ou des grammaires ("il n'existe rien de tel qu'une grammaire complète") permet ,semble-t-il ,de résoudre (dissoudre ?)la difficulté philosophique du

solipsisme en distinguant les niveau de langage.La formule "Pierre a mal aux dents" constitue une proposition analysable en fonction/argument et testable en termes de comporte-

ment.Mais dans  "J'ai mal aux dents",le sujet 'Je' n'est pas un argument,mais un terme qui n'appartient pas à la forme logique de la proposition.Son rôle, diront logiciens et linguistes,est

d'appliquer la forme logique aux situations concrètes,comme les adverbes de temps et de lieu.On le nomme souvent indicateur ou embrayeur (shifter),et Wittgenstein remarque que

"dans certaines circonstances,on pourrait être fortement tenté de supprimer tout simplement l'usage du 'Je' ."(o.c.,p.35)

 C'est pourquoi la position du solipsiste doit être réexaminée en fonction d'un changement de symbolisme."Le solipsiste qui dit "seules mes expériences sont réelles" dit qu'il est

inconcevable que les expériences autres que les siennes propres soient réelles.C'est absurde,si on le considère comme un énoncé portant sur les faits.Appartenir à quelqu'un n'est

pas une propriété intrinsèque d'une sensation visuelle ou d'une douleur.Il n'existe rien de tel que ma représentation ou celle de quelqu'un d'autre.L'emplacement de la douleur n'a rien 

à voir avec la personne qui la ressent:il n'est pas donné par le fait de nommer un possesseur."(idem,p.36-37) Et cela devrait suffire pour réfuter l'hypothèse d'un 'langage privé'.

 

Autant qu'on puisse l'affirmer à partir d'une lecture des textes,le véritable "tournant" dans le développement de la pensée-wittgenstein date de l'année I934 et fait suite à ce qu'on a coutume

de nommer le Cahier jaune.Ce tournant concerne tout autant le choix de la méthode d'exposition -indissociablement mode d' argumentation et style - que l'interprétation de la 'philosophie'.

La méthode d'abord."On a posé la question de savoir dans quelle mesure ma méthode est la même que ce que l'on nomme description de la signification par l'exemplification.."(Les

Cours de Cambridge,1934,cours X,TER,p120) On pourrait, à bon droit ,la comparer à la démarche socratique , mais au lieu de partir d'une définition réclamée par Socrate à son

interlocuteur -par exemple,la définition de la justice donnée par Céphale ("le fait de dire la vérité et de rendre à chacun ce qu'on en a reçu") , et de tenter une montée vers l'universel du

concept ,elle substitue à l'effort de verticalité une variation purement horizontale,de cas en cas,ou de jeu en jeu,et semblerait reconnaître la vanité d'un accès à l'universel.On pourrait donc

aussi bien y voir une sorte de casuistique,chaque signification étant associée à un réseau de situations qui présentent bien des  'ressemblances de famille',mais n'admettent pas

forcément de transitivité,puisque même si S1 ressemble à S2,et S2 à S3,il se peut bien se faire que la ressemblance entre S1 et S3 soit trop floue pour être significative.

Or méthode et philosophie sont liées,et "on pourrait enseigner la philosophie simplement en posant des questions."(o.c.,p.121) La substitution de l'étude de cas ,couplée à l'érôtètique,

suggère un renouveau de la dialectique,mais d'une dialectique socratique qui,plutôt que de subir la métamorphose platonicienne légitimée par l'histoire de la pensée,poursuivrait

son propre mouvement.Quel serait ce mouvement,Wittgenstein,tente,au prix de multiples tâtonnements,de nous le faire deviner.

 

 Le lecteur attentif à notre parcours aura  retrouvé ici les considérations que nous tenions déjà dans l'Avant-propos intitulé "Le langage de la philosophie".

C'est ici,en effet,que la direction indiquée par le titre d'ensemble DIALECTIQUE,SEMANTIQUE ET PHILOSOPHIE pourrait enfin atteindre son but.Mais pas plus que l'on ne philosophie

dans le désert,mais parmi les hommes,pas davantage cette dialectique néo-socratique ne peut se dispenser de répondre à la contestation,sourde ou proclamée ,qui lui

viendra toujours de sa 'parente riche' ,platonicienne ( ou hegelienne ).

Il faut encore patienter,car nous n'en avons pas fini avec Wittgenstein.La 'parente pauvre' a encore besoin de se développer,de prendre des forces,si elle veut affronter,non pas à armes

égales,car le poids de la tradition est trop grand,mais au moins avec quelque chance d'être entendue,la dialectique 'qui tire vers le haut' .

 

SENS COMMUN ET PHILOSOPHIE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site