FREGE :NEGATION ET JUGEMENT

FREGE:NEGATION ET JUGEMENT

 Pour une grande part,le Tractatus résulte d'un débat avec Frege.Il en va ainsi sur le négation.Bien que

l'article de Frege intitulé Die Verneinung soit pratiquement contemporain de la publication du traîté de W.,la

connaissance par celui-ci des pensées de Frege,qu'elle résultât de lectures ou de

cours et d'entretiens personnels,était précise et approfondie.Nous nous en tiendrons,pour notre part,à

l'analyse de l'article précité.Contrairement à 'opinion répandue,les écrits de Frege sont tout à la fois

remarquablement clairs,rigoureux et,un peu à la manière de Kant, riches en métaphores.

Mais surtout,dans le cadre restreint d'un article,ils s'attachent,chaque fois, à résoudre un problème logique

d'importance.Encore ne faudrait-il pas se tromper.Ni la difficulté,ni la solution proposée ne tombent du ciel.On

retrouve,tout au long de l'argumentation fregéenne,la pensée de quelques grands maîtres,qu'il les cite,comme

Kant,ou qu'il s'y réfère sans le dire,et c'est le cas d'Aristote.

Die Verneinung a pour objectif la réfutation de la thèse suivante :la négation est l'opposé du jugement,c'est-à-

dire de l'assertion de vérité.Si le jugement a pour rôle de dire le vrai,s'il est λογος αποφαντικος ,discours

déclaratif 'positif',la négation consiste dans le jugement déclaratif opposé,elle dit le faux.

Or,pour le logicien et mathématicien qu'est l'auteur de l'Idéographie,langue extensionnelle requise par la

mathématique, où se sont essayés Leibniz,Boole et plusieurs autres auteurs,une telle opposition est source

de nombreuses confusions,car elle ne distingue pas pensée et assertion du vrai (jugement) et,en

définitive,logique et psychologie.Une telle conception,qui associe négation et fausseté,affirmation et vérité,

trouve son origine chez Aristote,car selon la célèbre formule du Περι Ερμηνειας : "c'est dans la composition et

la division que consiste le vrai et le faux."(16 a 13).Et pourtant,Aristote a bien distingué,comme le fait aussi

Frege ,la négation qui porte sur la copule de celle qui opère seulement sur un prédicat.Pourtant,il faut attendre

l'Idéographie  de Frege pour que des symboles distincts soient associés soit à la force déclarative (die

hauptende Kraft) du jugement,soit à l'affirmation et à la négation au sens strictement logique.Citons: Sur le but

de l'idéographie (in:G.Frege,Ecrits logiques et philosophiques,Le Seuil,1971,tr.Claude Imbert,p.74) "Devant

l'expression d'un contenu de jugement,tel que 2+3=5, je place un trait horizontal,le signe du contenu,qui se

distingue du signe ' moins 'par sa plus grande longueur . (...) Si je veux affirmer la justesse d'un

contenu,je place  à l'extrémité gauche du trait de contenu le trait de jugement ( ...) Pour exprimer la négation

d'un contenu,j'ajoute au trait du contenu le trait de négation.  " En dépit de son aspect sans doute difficile à

manipuler dans le cas de démonstrations un peu longues,le symbolisme fregéen a le mérite de distinguer

l'aspect strictement logique de la pensée ( du contenu) de la force déclarative que nous accordons au

jugement.Or cette force ne concerne pas la logique pure,mais la connaissance,car si cette dernière requiert

un sujet (en allemand : ein Träger,traduit :"un porteur", par Mme Imbert),ce n'est pas le cas de la pensée."La

pensée est vraie ou fausse,indépendamment du fait qu'on la juge juste ou non." (o.c.,p.201)A la pensée

seule,il manque encore "la force affirmative"."Et si l'on appelle ce passage d'une pensée à la pensée

opposée 'négation',cette négation ne doit pas être mise au même rang que le jugement,ni être interprétée

comme le pôle opposé du jugement.Il s'agit toujours,dans le jugement,de vérité."(o.c.,p.206) En effet, "le

jugement,en tant qu'il est un évènement psychique,requiert un individu qui juge et qui soit son sujet (Träger);la

négation,en tant qu'elle est un élément de la pensée,n'a besoin d'aucun sujet,elle ne doit pas être prise pour

un contenu de conscience."(idem,p.207).Pour les lecteurs de Frege,il y a là un thème connu.Frege distingue

'trois royaumes":celui des 'choses du monde extérieur'(Dinge der Aussenwelt);celui des représentations

intérieures au sujet qui nie (Vorstellungen in der Innenwelt des Verneinenden),enfin celui des pensées

(Gedanken).Dans l'article intitulé 'Der Gedanke' (1918-1919),Frege précise:"Les pensées ne sont ni des

choses du monde extérieur ni des représentations.Il faut admettre un troisième domaine (traduction Imbert

de :"ein dritte Reich").(...)Telle est par exemple la pensée que nous exprimons dans le théorème de

Pythagore,vraie  intemporellement ,vraie indépendammant du fait que quelqu'un la tienne pour vraie ou

non.Elle n'a besoin d'aucun sujet (Träger)."(Ecrits logiques et philosophiques,Le Seuil,1971,p.184)Le

soubassement philosophique de la thèse fregéenne est-il original ?Revenons à Aristote.Celui-ci paraît

confondre jugement et affirmation,et,par suite,faire de l'affirmation une composition,de la négation une

dissolution.Il serait,en ce cas,visé par le résumé suivant de Frege: "Puisque la destruction (das Zerstören)

s'oppose à la construction (dem Aufbauen) ,à la création de l'ordre et de la  connexion (Zusammenhang

[interprétation de Claude Imbert:'du lien syntaxique'],il semble que,de même,la négation s'oppose au

jugement;d'où l'idée que la destruction de la connexion provient de la négation comme sa construction (das

Aufbauen) du jugement."(o.c.,p.206) Mais est-il bien sûr qu'Aristote commette une telle confusion ?La

précision technique de son vocabulaire atteste le contraire,car le traîté du De Interprétatione distingue l'acte

d'assertion (la force illocutoire),αποφανσις,des deux formes locutoires opposées que sont

l'affirmation ,καταφασις,et la négation ,αποφασις.(De int.,17a 8-9,début du § 5).Apofansis ou

logos apofantikos,c'est précisément ce que Frege nomme la force  du jugement.Mais ce n'est pas tout.

On peut observer,en effet,que la prudence fregéenne mime,en quelque sorte,la prudence d'Aristote.De même

qu'Aristote prévenait le lecteur (ou l'auditeur) en limitant la portée de son analyse à un certain type de discours

( "Pourtant,tout discours n'est pas déclaratif (αποφαντικος),mais seulement le discours dans lequel réside le

vrai et le faux,ce qui n'arrive pas dans tous les cas:ainsi la prière est un discours,mais elle n'est ni vraie ni

fausse - l'examen de ces genres de discours relève plutôt de la Rhétorique ou de la Poétique."(De int.17 a

 4-7),de même Frege assigne des conditions à sa recherche :"...on exigera que (...) cette pensée

n'appartienne pas à la poésie."(Ecrits logiques et philosophiques,p.195).

Et cette condition est réitérée au terme de l'étude :"Si A est une pensée qui n'appartient pas à la

poésie..."(idem,p.213)

Résumons-nous.Pour Frege ,comme pour Aristote,il convient de distinguer plusieurs sortes de discours .Le

discours de la science,qui,visant le vrai peut manquer son but.Celui de la pure pensée à qui il suffit de se

conformer à certaines règles  .'2' est-il un nombre premier ? N'est-il divisible que par 1 et par lui même

? Enfin, le discours poétique,qui pourrait se confondre avec le plan de la pure représentation subjective,si le

génie  ne s'y conformait pas à des conventions,comme on le voit avec les formes lyrique ,épique ou

tragique.

Wittgenstein parait adopter, en un premier temps du moins,la distinction frégéenne entre  connaissance et 

simple pensée.Vrai et faux sont des catégories de la connaissance,c'est-à-dire du rapport aux faits.;la

négation,elle, est un simple opérateur logique. Le sens des propositions est,comme pour Frege,indépendant

des faits.Il note :dans la réalité,"rien ne correspond au signe de négation."(Tractatus,4.0621) Il faut donc

répondre avec tous les disciples de Parménide,de Platon à Bergson,que 'le non-être n'est pas'.La négation est

seulement un acte de pensée,un écart,une altérité,une différence,un travail,tout ce qu'on veut,sauf du

réel.Mais qu'en est-il du rapport entre le rôle de cet opérateur et le sens de la proposition ?"Que dans une

proposition la négation apparaisse n'est pas une marque suffisante de son sens (non non p=p).[nous

choisissons de ne pas suivre le mot-à-mot de l'allemand :"ne caractérise encore pas son sens",donné par

G.G.Granger,p.56 dans Tel-Gallimard ].Les propositions 'p' et 'non p' ont un sens opposé,mais il leur

correspond une seule et même réalité."(idem.)Retournons un instant à l'interprétation fregéenne,car l'enjeu

est de taille.

Rappelons,car sans ce rappel les 'élucidations'(Erläuterungen) du T.,  au lieu d'intervenir comme des réponses'' à des questions

préalables , paraissent confèrer à l'ouvrage une tonalité quasi-religieuse qui n'est pas la sienne, et que les positions de Frege sur

l'ensemble des problèmes issus des réflexions d'Aristote,Leibniz,Boole et Schröder sur la logique,les mathématiques et leur

fondement,étaient déjà présentes dans ses premiers écrits,et n'ont que peu varié,comme il apparaît à l'examen des textes du

'Nachlass' sauvés des bombardements.Le souci majeur de Frege ,exprimé tant dans ses livres (Begriffschrift ,Halle,1879;Grundgesetze

der Arithmetik, Breslau, 1893 - 1903) que dans l'ensemble de ses articles,est et demeurera d'élaborer une langue parfaite (volkommen

sprache) ,écriture de concepts (Begriffsschrift) évitant le détour par les sons des langues communes (Volkssprächen).On sait que W. ,qui a ,dans

un premier temps, enfourché cecheval de bataille ,devra tirer un bilan partiellement négatif des tentatives menées séparément par Frege et

Russell.Il reste que le T. tire profit des analyses sémantiques fregéennes,en particulier de la célèbre distinction entre 'der Sinn' et 'die Bedeutung'.

 

 

 

 

 

 

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