FREGE :NEGATION ET JUGEMENT

2)FREGE : NEGATION ET JUGEMENT

 

 Pour une grande part,le Tractatus résulte du débat avec Frege.Il en va ainsi sur le négation.Bien que l'articlei de Frege intitulé Die Verneinung soit pratiquement contemporain de la publication du traîté de Wittgenstein,la connaissance par celui-ci des pensées de Frege,qu'elle résultât de lectures ou

de cours et d'entretiens personnels,était déjà précise et approfondie.Nous nous en tiendrons,pour notre part,à l'analyse de l'article précité.Contrairement à l'opinion répandue,les écrits de Frege sont tout à la fois remarquablement clairs,rigoureux et,un peu à la manière de Kant, riches en métaphores.

Mais surtout,dans le cadre restreint d'un article,ils s'attachent,chaque fois, à résoudre un problème logique d'importance.Encore ne faudrait-il pas se tromper.Ni la difficulté,ni la solution proposée ne tombent du ciel.On retrouve,tout au long de l'argumentation fregéenne,la pensée de quelques grands

maîtres,qu'il les cite,comme Kant,ou qu'il s'y réfère sans le dire,et c'est le cas d'Aristote.Die Verneinung a pour objectif la réfutation de la thèse suivant la-quelle la négation serait l'opposé du jugement,c'est-à-dire de l'assertion de vérité.Si le jugement a pour rôle de dire le vrai,s'il est pour Aristote " λογος

αποφαντικος" ,ou discours déclaratif 'positif',la négation consisterait dans le jugement déclaratif opposé,elle dirait le faux.Or,pour le logicien et mathématicien qu'est l'auteur de l'Idéographie, - langue extensionnelle requise par la mathématique, où se sont essayés Leibniz,Boole et plusieurs

autres auteurs -,une telle opposition est source de graves confusions,car elle ne distingue pas pensée et assertion du vrai (jugement) et,en définitive,logique et psychologie.Une telle conception,qui associe négation et fausseté,affirmation et vérité,trouve son origine chez Aristote,car selon la

célèbre formule du Περι Ερμηνειας : "c'est dans la composition et la division que consiste le vrai et le faux."(16 a 13).Et pourtant,Aristote a bien distingué,comme le fait aussi Frege ,la négation qui porte sur la copule de celle qui opère seulement sur un prédicat.Pourtant,il faut attendre

l'Idéographie  de Frege pour que des symboles distincts soient associés soit à la force déclarative (die hauptende Kraft) du jugement,soit à l'affirmation et à la négation au sens strictement logique.Citons un passage particulièrement éclairant de  Sur le but de l'idéographie (in:G.Frege,Ecrits logiques et

philosophiques,Le Seuil,1971,tr.Claude Imbert,p.74) "Devant l'expression d'un contenu de jugement,tel que 2+3=5, je place un trait horizontal,le signe du contenu,qui se distingue du signe ' moins 'par sa plus grande longueur . (...) Si je veux affirmer la justesse d'un contenu,je place  à l'extrémité gauche du

trait de contenu le trait de jugement ( ...) Pour exprimer la négation d'un contenu,j'ajoute au trait du contenu le trait de négation.  " En dépit de son aspect sans doute difficile à manipuler dans le cas de démonstrations un peu longues,le symbolisme fregéen pourtant a le mérite de distinguer

l'aspect strictement logique de la pensée ( du contenu) de la force déclarative que nous accordons au jugement.Or cette force ne concerne pas la logique pure,mais la connaissance,car si cette dernière requiert un sujet (en allemand : ein Träger,traduit :"un porteur", par Mme Imbert),ce n'est pas le cas de la

pensée."La pensée est vraie ou fausse,indépendamment du fait qu'on la juge juste ou non." (o.c.,p.201) A la pensée seule,il manque encore "la force affirmative"."Et si l'on appelle ce passage d'une pensée à la pensée opposée 'négation',cette négation ne doit pas être mise dans le même rang que le

jugement,ni être interprétée comme le pôle opposé du jugement.Il s'agit toujours,dans le jugement,de vérité."(o.c.,p.206) En effet, "le jugement,en tant qu'il est un évènement psychique,requiert un individu qui juge et qui soit son sujet (Träger);la négation,en tant qu'elle est un élément de la pensée,n'a

besoin d'aucun sujet,elle ne doit pas être prise pour un contenu de conscience."(idem,p.207).Pour les lecteurs de Frege,il y a là un thème connu.Frege distingue 'trois royaumes":celui des 'choses du monde extérieur'(Dinge der Aussenwelt);celui des représentations intérieures au sujet qui nie

(Vorstellungen in der Innenwelt des Verneinenden),enfin celui des pensées (Gedanken).Dans l'article intitulé 'Der Gedanke' (1918-1919),Frege précise:"Les pensées ne sont ni des choses du monde extérieur ni des représentations.Il faut admettre un troisième domaine ("ein dritte Reich").(...)

Telle est par exemple la pensée que nous exprimons dans le théorème de Pythagore,vraie  intemporellement ,vraie indépendammant du fait que quelqu'un la tienne pour vraie ou non.Elle n'a besoin d'aucun sujet (Träger)."(Ecrits logiques et philosophiques,Le Seuil,1971,p.184). Le

soubassement philosophique de la thèse fregéenne est-il original ?Revenons à Aristote.Celui-ci paraîtrait confondre jugement et affirmation,et,par suite,faire de l'affirmation une composition  et de la négation une dissolution.Il serait,en ce cas,visé par le résumé suivant de Frege: "Puisque la

destruction (das Zerstören) s'oppose à la construction (dem Aufbauen) ,à la création de l'ordre et de la  connexion (Zusammenhang) [interprétation de Claude Imbert:'du lien syntaxique'],il semble que,de même,la négation s'oppose au jugement;d'où l'idée que la destruction de la connexion provient de

la négation comme sa construction (das Aufbauen) du jugement."(o.c.,p.206). Mais est-il bien sûr qu'Aristote commette une telle confusion ? La précision technique de son vocabulaire atteste tout le contraire,car le traîté du De Interprétatione distingue l'acte d'assertion (la force illocutoire),αποφανσις,des

deux formes locutoires opposées que sont l'affirmation ,καταφασις,et la négation ,αποφασις.(De int.,17a 8-9,début du § 5).Apofansis ou logos apofantikos,c'est précisément ce que Frege nomme la force  du jugement,tandis qu'apophasis et kataphasis déisgnent les connecteurs logiques.Mais ce

n'est pas tout.On peut observer,en effet,que la prudence fregéenne 'mime',en quelque sorte,la prudence d'Aristote.De même qu'Aristote prévenait le lecteur (ou l'auditeur) en limitant la portée de son analyse à un certain type de discours ( "Pourtant,tout discours n'est pas déclaratif (αποφαντικος),mais

seulement le discours dans lequel réside le vrai et le faux,ce qui n'arrive pas dans tous les cas:ainsi la prière est un discours,mais elle n'est ni vraie nifausse - l'examen de ces genres de discours relève plutôt de la Rhétorique ou de la Poétique."(De int.17 a  4-7); de même, Frege assigne des

conditions à sa recherche :"...on exigera que (...) cette pensée n'appartienne pas à la poésie."(Ecrits logiques et philosophiques,p.195).Et cette condition est réitérée au terme de l'étude :"Si A est une pensée qui n'appartient pas à la poésie..."(idem,p.213) .Résumons-nous.Pour Frege ,comme pour 

Aristote,il convient de distinguer plusieurs sortes de discours .Le discours de la science,qui,visant le vrai ,peut manquer son but et celui de la pure pensée à qui il suffit de se conformer à certaines règles  .'2' est-il un nombre premier ? N'est-il divisible que par 1 et par lui même ? Enfin, le discours poétique,qui pourrait se confondre avec le plan de la pure représentation subjective,si le génie ne s'y conformait pas à des conventions,comme on le voit avec les formes lyrique ,épique ou tragique.

Wittgenstein parait adopter, en un premier temps du moins,la distinction frégéenne entre  connaissance et simple pensée.Vrai et faux sont des catégories de la connaissance,c'est-à-dire du rapport aux faits.;la négation,elle, est un simple opérateur logique. Le sens des propositions est,comme pour

Frege,indépendant des faits.Il note :dans la réalité,"rien ne correspond au signe de négation."(Tractatus,4.0621) Il faut donc répondre avec tous les disciples de Parménide,de Platon à Bergson,que 'le non-être n'est pas'.La négation est seulement un acte de pensée,un écart,une altérité,une

différence,un travail,tout ce qu'on veut,sauf du réel.Mais qu'en est-il du rapport entre le rôle de cet opérateur et le sens de la proposition ?"Que dans une proposition la négation apparaisse n'est pas une marque suffisante de son sens (non non p=p).[nous choisissons de ne pas suivre le mot-à-mot de

l'allemand :"ne caractérise encore pas son sens",donné par G.G.Granger,p.56 dans Tel-Gallimard ].Les propositions 'p' et 'non p' ont un sens opposé,mais il leur correspond une seule et même réalité."(idem.) Retournons un instant à l'interprétation fregéenne,car l'enjeu est de taille.

Rappelons, - car sans ce rappel les 'élucidations' (Erläuterungen) du T.,  au lieu d'intervenir comme des réponses'' à des questions préalables , paraissent confèrer à l'ouvrage une tonalité quasi-religieuse qui n'est pas la sienne, - que les positions de Frege sur

l'ensemble des problèmes issus des réflexions d'Aristote,Leibniz,Boole et Schröder sur la logique,les mathématiques et leur fondement,étaient déjà présentes dans ses premiers écrits,et n'ont que peu varié,comme il apparaît à l'examen des textes du 'Nachlass' sauvés des bombardements.

Le souci majeur de Frege ,exprimé tant dans ses livres (Begriffschrift ,Halle,1879;Grundgesetze der Arithmetik, Breslau, 1893 - 1903) que dans l'ensemble de ses articles,est et demeurera d'élaborer une langue parfaite (volkommen,sprache) ,écriture de concepts (Begriffsschrift) évitant le détour

par les sons des langues communes (Volkssprächen).On sait que Wittgenstein ,qui a ,dans un premier temps, enfourché ce cheval de bataille ,devra tirer un bilan partiellement négatif des tentatives menées séparément par Frege et Russell . Il reste que le T. tire profit des analyses sémantiques fregéennes,en particulier de la célèbre distinction entre 'der Sinn' et 'die Bedeutung'.

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SENS ET DENOTATION

 

 

 

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