PENSEE ET REPRESENTATION ( II )

PENSEE ET REPRESENTATION ( II )

FREGE ET POPPER :LE TROISIEME MONDE

Il est clair,comme l'atteste le passage de la conférence précédemment cité (Une épistémologie sans sujet connaissant, in :La Connaissance objective,tr.fr.Aubier,1991,p.182) que l'expression de "troisième monde"  a très probablement été empruntée à Frege,et à nul autre,puisque cette " plus

grande ressemblance" est reconnue par sir Karl Popper lui-même.Ce fait objectif ne laisse pourtant pas de poser problème ,de l'aveu même de Popper,puisque celui-ci ne voit dans le choix de cette expression d'origine frégéenne qu"une simple affaire de commodité" (o.c.,p.182).

Il est donc possible,et même probable,que l'interprétation qu'il en donne non seulement ne concorde pas exactement avec son sens frégéen,mais a même une extension singulièrement plus large,et aussi plus imprécise.

Commençons par évoquer la situation intellectuelle de chacun d'eux.Tandis que Frege s'efforce de créer un langage symbolique rigoureux pour les mathématiques à partir de l'enseignement dispensé de sa chaire d'Iena,c'est-à-dire travaille au renouvellement d'une discipline précise,

Popper confère d'emblée au terme de "logique" une acception très différente, puisqu'il n'entend pas par là le développement d'un symbolisme mis au service de la vérité formelle ,mais l'étude d'un problème concernant la totalité du savoir scientifique.Il a défini ce problème comme celui d'"une théorie de

la méthode scientifique",titre donné au chapitre II de sa Logik der Forschung . Alors que que la construction fregéenne se fait contre le psychologisme ambiant, l'étude que se propose Popper aura pour adversaire principal :le positivisme triomphant du 'Wiener Kreis'.Sans être franchement opposés,leurs

objectifs sont différents."En quoi consistent les règles de la méthode scientifique et pourquoi en avons-nous besoin? Peut-il y avoir une théorie de ces règles,une méthodologie ? La réponse à ces questions dépendra largement de l'attitude que l'on adopte à l'égard de la science.

Ceux qui,à l'instar des positivistes,considèrent la science empirique comme un système d'énoncés  qui satisfont à certains critères logiques,telle la propriété de se trouver pleinement pourvu de sens (meaningfulness) ou la vérifiabilité, donneront un certain type de réponse.Une réponse très différente

nous viendra de ceux qui ont tendance à considérer (comme je le fais) que le caractère distinctif des énoncés empiriques réside dans la possibilité qu'ils ont d'être révisés,dans le fait qu'ils peuvent être critiqués et supplantés par de meilleurs."(La logique de la découverte,tr.fr.Payot,1978,p.46).

Popper entend par là qu'au critère wittgensteinien de signification,mis au premier plan par le "Cercle",il a lui-même opposé celui de falsifiabilité ,en précisant même ( o.c.,Appendice I,Deux notes sur l'induction et la démarcation) :"j'avais formulé le problème de la démarcation et du critère de

falsifiabilité,ou de possibilité d'être mis à l'épreuve à l'aide de tests,dès l'automne de 1919,c'est-à-dire des années avant que les idées de Wittgenstein ne fussent un sujet de discussion à Vienne.Ceci explique pourquoi,dès que j'ai entendu parler de la vérifiabilité comme d'un nouveau critère de signification

proposé par le Cercle,j'ai opposé à celui-ci un critère de démarcation destiné à distinguer les systèmes d'énoncés scientifiques des systèmes, parfaitement dotés de signification,d'énoncés métaphysiques."(tr.fr.,Payot,pp. 316/317)

 L'originalité de Sir Karl Popper ne se limite pas au choix de ce critère.Il se marque aussi dans l'étendue véritablement encyclopédique de ses connaissances et de ses intérêts,qu'il s'agisse de la théorie de l'induction,de l'évolutionisme,de l'indéterminisme,de l'histoire,de la sociopolitique,

ou encore du souci qu'il a,quel que soit le domine exploré,scientifique ou philosophique,de relier ses propres idées à celles de " grands prédécesseurs",tout particulièrement aux conceptions de Kepler,Newton, ou Darwin,,aux systèmes de Platon ,Descartes ou Hume.Il entretient volontiers

des relations avec quelques grands contemporains,tel Albert Einstein.Mais cette largeur de vues ne l'écarte pas de sa voie intitiale qu'il nomme "épistémologie",terme qu'il substitue à la "méthodologie" de Logik der Forschung,et qu'il prend au sens de "théorie de la connaissance scientifique" ( in :La connaissance objective,Une épistémologie du sujet connaissant,tr.fr.Aubier,1991,p.184);

C'est ici que nous retrouvons Frege,puisque que Popper précise ses thèses épistémologiques et met particulièrement en relief celle de l'objectivité" La connaissance scientifique,dit-il,n'est tout simplement pas une connaissance au sens où nous employons ordinairement l'expression 'je connais'.

Alors que la connaissance au sens de 'je connais' appartient à ce que j'appelle le 'deuxième monde',le monde des sujets ,la connaissance scientifique appartient au troisième monde,au monde des théories objectives,des problèmes objectifs et des arguments objectifs."(o.c.,p.184)

On pourrait arrêter là l'essai de parallèle ,en concluant qu' en effet Popper et Frege ne traitent pas du même problème, puisque si Frege ,comme s'y efforcera,à sa suite et sous son impulsion, Husserl passant de la "Philosophie de l'arithmétique" aux "Prolégomènes à la logique pure",s'en tient

strictement à l'analyse du travail symbolique et formel de la pensée, l'ambition popperienne s'étend à la totalité du domaine de la connaissance scientifique. Mais cette interprétation ne tiendrait pas compte de la lecture faite par Popper des recherches logiques frégéennes.

En effet,le critère essentiel qui,pour Frege, distingue les représentations du deuxième monde des pensées constituant le troisième,c'est que "les représentations ont besoin d'un support" ("Vorstellungen bedürfen eines Trägers",Der Gedanke, Logische Untersuchungen,Göttingen,1966,Vandenhoeck

& Ruprecht,p.41),mais que,par contre,"la pensée que nous exprimons dans le théorème de Pythagore, [est] vraie intemporellement,vraie indépendamment du fait que quelqu'un la tienne pour vraie ou non.Elle n'a besoin d'aucun support."(" Er bedarf keines Trägers",o.c.,p.44 ; tr.fr.,p.184)

La démarche de Popper va donc consister à étendre ce qui,pour Frege vaut nécessairement pour la pensée , puisque les structures formelles de la pensée sont a priori, à la connaissance scientifique tout entière,extension qui a pour résultat que :" la connaissance ou la pensée au sens objectif ,

qui consiste en des problèmes,des théories,et des arguments en tant que tels (...) est indépendante de la croyance ou de la disposition à l'assentiment de qui que ce soit.L a connaissance au sens objectif est une connaissance sans connaisseur: une connaissance sans sujet connaissant."(La connaissance objective;Une épistémologie sans sujet connaissant,Aubier,1991,p.185).

Or imméditement après cette profession de foi réaliste et rationaliste,vient à l'appui une citation de Frege :"J'entends par pensée  non pas l'acte subjectif de pensée,mais son contenu objectif" ,tirée de Sens et dénotation et accompagnée d'une note précisant que c'est lui,Karl Popper,qui souligne 'pensée' et

'contenu objectif'. Que cette extension soit correcte ou non,il demeure,que Popper ne la met pas au compte de Frege, mais la revendique comme sa propre théorie épistémologique.Une théorie épistémologique est-elle une théorie scientifique ,revêt-elle le même caractère d'objectivité sans sujet ou

hors sujet ?Sir Karl Popper n'ose pas aller à cette extrémité,se contentant,en effet,de soutenir que si "l'épistémologie traditionnelle,celle de Locke,Berkeley,Hume et même de Russell est 'hors sujet' ,(...)une grande partie de l'épistémologie contemporaine est également 'hors sujet' "(Une épistémologie sans sujet connaissant, Aubier,1991,p.184.)

Ainsi,le troisième "royaume" de Frege,devenu troisième monde de Popper ,y subit une intéressante mais assez étrange métamorphose, puisque celle-ci y inclut d'abord la connaissance scientifique,ce qui peut paraître acceptable sauf peut-être pour un strict empiriste ou pour un positiviste viennois,mais

applique la même absence de 'Träger' à l'épistémologie elle-même,c'est-à-dire,plus précisément aux épistémologies.Une telle extension est-elle acceptable,et ,d'abord,serait-elle acceptable pour Frege lui-même?

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EPISTEMOLOGIE OU LOGIQUE  ?

 

 

 

 

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