Créer un site internet

Formes de pensée et formes de vie

SAVOIR ET PENSER

"Théétète; - Qu'appelles-tu penser ?

  Socrate. -Le discours que l'âme se tient à elle-même à propos de ce qu'elle examine.(...)Penser ,n'est pas autre chose,pour elle,que converser en se faisant      à elle-même questions et réponses,affirmant et niant tour à tour.Chaque fois qu'à la suite d'un élan plus ou moins court,elle se fixe,demeure constante et ne      doute plus,nous appelons cela 'doxa' <jugement ou opinion>.En sorte que j'appelle juger (doxazein) discourir (legein) ,et l'opinion un discours exprimé,non , certes devant quelqu'un ni par des sons,mais silencieusement et à soi-même.

                                                                                                                      Platon, Théétète (189e-190c)

                                                    

                                                                           _______________________

 

AVANT-PROPOS

 

La  première question qui vient à l'esprit,à la lecture du titre de notre ouvrage est celle-ci : y a-t-il une autre pensée que la pensée philosophique ?L'expression de "pensée  philosophique" n'est-elle pas une pure et simple tautologie ? Si,à en croire certains auteurs,ni l'opinion ni même la science ne

pensent,ne faudra-t-il pas se résoudre à limiter à la philosophie le pouvoir -et peut-être le droit- de penser ? Mais ce ne serait peut-être pas aller assez loin,puisque Heidegger dénie ce droit à la métaphysique elle-même,c'est-à-dire,en somme,à la philosophie.Et, dans ce cas extême,la formule en question ne serail pas triviale mais contradictoire.

Il est vrai que l'excès de certaines prises de position révèlent un très réel malaise.Non seulement Heidegger,mais aussi Bergson,Husserl,Wittgenstein et bien d'autres ont dénoncé les limites du langage.Cela fait,il ne restait plus soit qu'à se taire,soit à inventer un autre langage,soit encore à faire jouer

autrement notre languie de tous les jours.En soulignant la proximité de la pésie et de la pensée,Heidegger s'est efforcé de créer une autre langue,plus proche de l'Origine.Bergson et Husserl ont revoyé le penseur au pouvoir ultime de l'intuition.Quant à Wittgenstein , on pourrait dire qu'il a fait l'essai,  suc-

cessivement, de toutes les issues possibles ,celle du silence ,dans le Tractatus; l'ébauche,dans la première partie des Remarques philosophiques,d'un langage quasi phénoménologique; enfin,à partir du Cahier Bleu,,en s'accomodant  d'un traitement déconcertant de la langue ordinaire,procédant par 

jeux de langage,plus rhétoriques et dialectiques que cognitifs.Car si une pensée s'y manifeste,elle ne saurait procéder,à la façon de Spinoza dans l'Ethique,more geometrico.

Il est donc clair que réduire la pensée à la philosophie semble procèder d'une double limitation,car non seulement il y a une pensée mathématique,expérimentale,ou esthétique,mais une richesse et une diversité propres à la démarche philosophique.

 

 

                                                       INTRODUCTION  A  LA  PENSEE  PHILOSOPHIQUE

 

Chapitre I   SAVOIR ET PENSER

 

Section 1    Introduction au savoir ou commencement du savoir ?

 

Dans l'Introduction  de la  Phénoménologie de l'Esprit, Hegel s'applique à montrer le caractère paradoxal et,pour une part importante,vain ,de toute introduction à un savoir quelconque.Introduire,en effet,à un savoir,c'est différer sa possession effective,c'est interposer entre l'esprit et sa possession une médiation sans laquelle il serait condamné à rester hors d'atteinte,savoir non-su.

Or autant il est compréhensible que le savoir progresse ,sous l'impulsion de l'expérience,à partir d'éléments constituant à la fois  un commencement et un principe,autant est problématique l'idée du passage d'un méta-discours au discours lui-même.Pourtant,qu'il s'agisse d'empiristes comme Locke ou de

rationalistes tels que Kant ou Fichte,les philosophes de la réflexion comprennent l'introduction à la philosophie comme un examen de la faculté de connaître préalable à tout savoir de l'objet.Le fondement de la démarche critique en général est,résume Hegel,que "si la connaissance  est l'instrument pour

s'emparer de l'essence absolue,il vient de suite à l'esprit que l'application d'un instrument à une chose ne la laisse pas telle qu'elle est pour soi,mais introduit en elle  une transformation et une altération."(Phénoménologie de l'Esprit,Introduction,Aubier-Montaigne,1939,T.I,p.65).

C'est pourquoi les philosophes de la réflexion font précéder l'étude de la chose même par l'examen de nos idées et de nos facultés,pensant ainsi  qu' "on peut remédier à l'inconvénient (dénoncé plus haut) par la connaissance du mode d'action de l'instrument,car cette connaissance rend possible de déduire du résultat l'apport de l'instrument dans la représentation que nous nous faisons de l'absolu grâce à lui,et rend ainsi possible d'obtenir le vrai dans sa pureté" (o.c.p.66).

Hegel,loin de partager cette assurance,montre la vanité de la démarche critique."Si nous déduisons d'une chose formée l'apport de l'instrument,alors la chose,c'est-à-dire ici l'absolu,est de nouveau pour nous comme elle était avant cet effort pénible,effort qui est donc superflu.."(ibid.p.66).

En somme,la critique de la connaissance,propédeutique à la science philosophique,est inutile,dans le meilleur des cas contradictoire,car note Bernard Bourgeois "elle est une critique non-critique d'elle-même",présupposant naïvement que"la connaissance est un intermédiaire séparé de l'objet à connaître et du sujet qui connaît."(Préface et Introduction de la Phénoménologie de l'Esprit,Paris 1997,Vrin,p.306).

Le rejet hegelien de toute procédure préraratoire au mouvement du savoir lui-même est-il susceptible de décourager  une tentative en vue d'introduire à l'essence du philosopher ? Ce n'est peut-être pas le cas.Souvenons-nous que por Hegel seule la forme réflexive-empirique ou critique-fait la preuve de sa

nullité.Hegel s'en prend principalement à la dualité instaurée par l'idéalisme subjectif,entre le Je pense et la chose,et,plus largement,à celle de la méthode et du savoir.Là où un savoir s'est constitué,quel que soit son domaine,il est bien vrai que le déploiement de ce savoir ne laisse pas de place à des considérations étrangères à son objet - et c'est bien le cas des précautions introductives,purement pédagogiques et rhétoriques;

Mais,précisément,la philosophie est-elle,dans sa nature même,quelque chose comme un  savoir,,comparable en cela aux mathématiques,aux sciences de la nature ou même aux sciences dites "de l'homme" ?

 

Section 2     Y  a-t-il  des problèmes philosophiques  ?

 

La différence entre science et savoir est malaisée à établir.Certes,la langue grecque ne confond pas plus Epistémè et Gnôsis que l'allemand Wissenschaft et Wissen.Mais sitôt que nous quittons le terrain relativement sûr de l'étymologie,nous devons nous aventurer dans les sables mouvants des concepts dont

les différences,pour ne pas dire les nuances, varient avec l'emploi au coeur d'une oeuvre. Chez Aristote,par exemple,Epistémè est traditionnellement rendu par "science".Pourtant,notre concept de science,qui repose depuis Galilée et Descartes sur le modèle d'une Nature mathématisable,mesurable,calculable et

prévisible ,n'est pas l'équivalent de son emploi dans les Analytiques .Cela ne signifie pas que l'exigence y est moins grande,mais qu'elle est différente ,repo-sant sur des conditions de démonstrabilité qui font toute la différence avec le propos dialectique ou rhétorique.Aussi le Stagirite précise-t-il que "l'epistémè  

consiste en un jugement portant sur des universels et des êtres nécessaires,et (qu'il) existe des principes des prioncipes d'où découlent les vérités démontrées et toute science en général."(Ethique à Nicomaque,VI,6,Paris 1959, Vrin,p.288).

Qu'on nous comprenne bien.Notre intention n'est pas ici d'opposer Galilée à Aristote.Tout au contraire ferons-nous apparaître une grande continuité de la tradition rationaliste sous-jacente  qui à l'arrière-plan des conflits scientifique et religieux se réclame de l'identité du scientifique et du démontrable.

Enfait,l'opposition se situe moins entre deux interprétations de la scientificité qu"entre deux démarches,deux méthodes ;dans un cas le raisonnement logique encadre les données de la perception sensible,prolongeant même  celles-ci dans l'imaginaire (l'éther),tandis que que dans l'autre est réduite,

par la construction géométrique et le calcul à des dimensions comme l'étendue et le mouvement.Mais en conséquence de cette réduction de la richesse du concret  immédiat,c'est bien l'immensité d'un espace illimité qui s'ouvre à la recherche comme à la pensée car la métamorphose du rationnel s'accompagneaussi d'un changement de paradigme.La réduction de l'objet est paradoxalement la condition de l'extension indéfinie de son domaine.

Pourtant,l'interprétation philosophique de la scientificité que proposent  de l'usage des termes Wissen,Wissenschaft,Wiissenscaftslehre  Fichte ou Hegel ,loin d'accepter les conséquences de ce 'réductionnisme' mathématico -expérimental du rationnel qccomplit moins un retour à la pensée du Stagirite qu'à

un libre développement de la logique transcendantale kantienne.L'accent est alors moins mis sur la logique comme condition a priori d'un savoir universel et nécessaire que sur le développement autonome d'une onto-logie.

Ainsi Fichte se demande-t-il :"Comment et par quel moyen une foule de propositions en soi extrêmement diverses en viennent-elles à former une science,un seul et même tout ?Sans doute par ceci que les propositions particulères ne seraient absolument pas science ,mais qu'elles le deviennent uniquement dans

le tout,par leur position dans le tout et par leur relation au tout .Mais de la simple composition des parties ,rien ne peut jamais naître qui ne soit rencontré dans une partie du tout.Si aucune des propositions ainsi reliées ne possédait de certitude,le tout formé par leur réunion n'en aurait pas non plus.Par

conséquent,au moins une proposition devrait être certaine et communiquer sa certitude aux autres,en sorte que et dans la mesure où cette proposition unique doit être certaine,il en est une deuxième qui,elle aussi,sera nécessairement certaine,et si et dans la mesure où cette deuxième proposition doit

être certaine,il en est une troisième,etc."( Sur le concept de la doctrine de la science ou de ce l'on applle philosophie ,in ; Essais philosophiques choisis,tr.Paris 1984, Vrin, p.32 ).

 

Des Analytiques seconds  à la Doctrine de la science la distance est moins grande qu'il n'y paraît.Se dessine en effet un modèle de la science qu'en dépit de l'anachronisme on pourrait se risquer de nommer axiomatique et  dont le chaînon intermédiaire,étrangement équivoque,serait l'Ethique de Spinoza.

Retenons trois contitions d'une telle scientificité: 1) les éléments de la science sont des propositions; 2) la science ne consiste pas en  propositions isolées mais dans leur liaison à l'intérieur du tout; 3)Toutefois,,cette liaison ne se réduit pas à une quelconque cooordination à l'intérieur du tout assurée par le tout

lui-même.Cette axiomatisation réside dans leur ordre de dépendance hiérarchique et finalement de l'existence d'une proposition non-déduite mais intuitivement certaine.En conclusion, l'unité de la science dépend de l'unicité du principe.Que celui-ci consiste dans le "Je pense",dans la certitude d'un Dieu

dont l'essence garantit l'existence,ou,à rebours,et conformément à la dialectique hegelienne,est-il autoconstruction de l'esprit à partir le la thèse la plus indéterminée et la plus vide,l'unité de la science exclut toute référence extérieure au système ainsi constitué.

"Ce moment du jugement par quoi l'universel du commencement se détermine à partir de lui-même comme l'autre de soi doit être nommé le dialectique.La dialectique est une de ces sciences antiques qui,dans la métaphysique des modernes,s'est trouvée le plus méconnue.(...)On a souvent considéré la

dialectique comme un art,comme si elle reposait sur un talent subjectif et ne relevait pad de l'objectivité du concept.(...)Il faut regarder comme un pas infiniment important que l'on ait reconnu à nouveau la dialectique comme nécessaire à la raison."( Hegel,Science de la Logique,L'Idée absolue;tr.P.J.Labar-ère et G.Jarczyk,Aubier,Deuxième tome,Livre.3,p.377).

Il y a donc bien un modèle axiomatique de la science qui,lui-même ,requiert une interprétation propositionnaliste .Nous empruntons ce dernier vocable à Michel Meyer,auteur de  l'essai intitulé De la problématologie,qui en donne la caractéristique suivante :"le  propositionnalisme ne connaît qu'une seule entité,

laproposition ou le jugement,ce qui est encore une manière de répondre."(Le philosophe et les passions,Paris,1991,p.292).Selon notre auteur, deux modes de rationalité s'affrontent tout au long de l'histoire,particulièrement en philosophie.L'un nie toute interrogativité; à la pratique de Socrate,il faut substituer la

théorie des Idées. Il est construit sur le problème ,qui vise à supprimer la problématique; l'autre,par contre,illustrant la rationalité interrogative (non -propositionnelle ) accepte la problématicité sous-jacente comme point de départ."

Michel Meyer voit dans le propositionnalisme "une demande existentielle,celle de la certitude.(idem,p.385). demande qui se traduit par la recherche unique du résultat et par l'éradication  du questionnement initial.C'est pourquoi cette manière de figer et même de stériliser les problèmes en transférant leur

"valeur"philosophique dans les réponses et,si possible,dans des systèmes durcissant et homogénéisant tous les types de réponse possibles, est à l'opposé de l'interrogativité vivante.Aussi "seule la philosophie du questionnement permet-elle d'échapper à l'idéalisme'qui voit le sujet fonder l'objet,et au

réalisme,qui place dans ce qui transcende le sujet la raison de son déploiement."(Qu'est-ce que la philosophie ? Paris ,1997,Le livre de poche,pp.149-150).Mieux encore,il est temps de se demander si,à la différence de ce qu'il est convenu de nommer savoir,science,scientificité,le discours philosophique

lui-même,par la nature propre des questions qu'il pose,n'échappe pas à toute forme de structuration démonstrative.Ce n'est pas tant,comme Michel Meyer le suppose,parce que la philosophie aurait tort de 'durcir' la problématicité en problèmes ,puis de tranformer ceux-ci en réponses déterminées,car peu-être

les concepts mêmes de problème et de problématique vont-ils bien au-delà de ce qu'un philosophe peut déterminer dans son discours.En effet,Gaston Bachelard,cité par M.Meyer, nous rappelait naguère que "c'est le sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique" et que"pour un

esprit scientifique toute connassance est une réponse à une question."(La formation de l'esprit scientifique,p.14) Resterait donc à savoir si la philosophie pose de véritables problèmes et si elles sauraient survivre à l'épreuve d'une problématisation sur le modèle de celle qu'opère Blaise Pascal dans

l'expérimentation menée à la tour Saint-Jacques et au  Puy-de-Dôme pour mettre à l'épreuve la question traditionnelle de l'horreur du vide.Que les questions philosophiques ne sont pas de véritables problèmes et donc ne sauraient survivre à l'épreuve de la problématisation- sinon par celle du faux-

semblant d'un pari- cela est même une évidence.La coupure n'est donc pas entre question et réponse,mais entre question et problème.Il n'y a pas de problème philosophique parce qu'il n'y a pas de problématisation concevable en réponse aux questions philosophiques. La pbhilosophie n'est pas une sorte de savoir et tout ce que la philosophie peut contenir de connaissances vraies ou vérifiables ,elle ne peut le tenir que de savoirs empruntés.

En conclusion,le concept polémique de propositionnalisme avancé et développé par Michel Meyer a le grand mérite d'attirer notre attention sur la tendance au durcissement et à la pseudo-scientificité de systèmes et écoles philosophiques .dont les 'jeux-de-langage" prétendent substituer l'assurance de fictions

à l'incertitude de l'existence et de ses leçons.Aussi conviendra-t-il de consacrer notre attention et nos analyses aux divers "jeux de langage" auxquels se livrent les philosophes avec leurs pseudo-propositions.

 

Section 3   Philosophie et transcendantal

 

La différence entre connaître un objet ( einen Gegenstand erkennen) et le penser (denken) a été introduite en philosophie par I.Kant dans une note de la Seconde Préface à la Critique de la raison pure et,simultanément,dans la seconde édition de la Déduction,au début du §22.Cette déduction repose

sur la dualité des sources du connaître,dualité que l'intellectualisme cartésien ou spinoziste rejetait.Au § 22 précité,Kant précise que "la pensée d'un objet en général ne peut devenir pour nous une connaissance par le moyen d'un concept pur de l'entendement qu'autant que ce concept se rapporte à des objets

des sens.." Les mathématiques elles-mêmes -méritent-elles le titre de connaissances ?Kant en doute,car leur a-priorité entraîne leur formalisme.("peut-il y avoir des choses dont on doive avoir l'intuition en cette forme,cela reste indécis;") C'est pourquoi on peut avancer que "l'ensemble des concepts

ne sont pas des mathematiques  ne sont pas des connaissances par eux-mêmes."(idem,§ 22).A fortiori,la philosophie, qui ne dispose ni d'intuitions empiriques ni d'intuitions pures,"s'en tient simplement à des concepts généraux" et doit donc s'en tenir à "une synthèse transcendantale qui ne réussit qu'au

philosophe,mais qui ne concerne jamais qu'un,e chose en général.En quoi consiste cette "synthèse transcendantale",Kant le précise un peu plus loin :"une proposition transcendantale est une connaissance synthétique de la raison suivant de simples concepts,et par conséquent une connaissance discursive."

(Critique de la raison pure,Discipline de la raison pure dans l'usage dogmatique,Paris,Gallimard,1980,Folio-Essais,pp.610-611).Plus simplement,la pensée philosophique s'exprime dans des propositions synthétiques a priori nommées propositions transcendantales.Mais de telles propositions ne doivent pas être

confondues avec des éoncés de logique pure,énoncés qualifiés depuis Leibniz d'analytiques et parfois même de tautologiques.Kant nous prévient en effet que "si l'on veut juger synthétiquemnt d'un concept,il faut sortir de ce concept et à vrai dire aller à l'intuition dans laquelle il est donné.En effet, si l'on s'en

tenait à ce qui est contenu dans ce concept,le jugement serail simplement analytique,et il ne serait qu'une simple explication de la pensée suivant ce qui est effectivement contenu en elle."(idem,p.609).Telle est en effet la condition de l'extension du savoir.

La pensée philosophique n'est donc pas une simple analyse conceptuelle qui ,d'ailleurs ,dans la plupart des cas, se contonne à l'étude étymologique des termes dans les diverses langues qui leur servent de support.Distincte de la pensée logique,la philosophie ne se confond pas non plus avec la pensée

mathématique.Les propositions trasncendantales,c'est-à-dire proprement philosophiques  sont "les propositions synthétiques qui portent sur des choses  en général dont l'intuition ne peut nullement être donnée a priori.Elles ne peuvent donc jamais être données par la construction des concepts,mais uniquement

d'après des concepts a priori." (ibidem,p.609).La pensée transcendantale n'est donc pas le véhicule d'une connaissance métaphysique.Elle n'a n'a Sinn und Bedeutung qu'en tant qu'elle rend possible une connaissance objective de la nature.Aussi les propositions transcendantales "ne peuvent,en quelque cas

que ce soit présenter a priori un seul de leurs concepts,elles ne peuvent au contraire le faire qu'a poteriori,au moyen de l'expérience qui devient alors possible d'après ces principes synthétiques."( ibidem,p.609).De telles propositions philosophiques ne présentent aucun caractère mystérieux.La

Méthodologie transcendantale ,incorrectement nommée "Théorie transcendantale",alors qu'elle réfléchit sur le trancendantal une fois que celui-ci a été exposé théoriquement (Transcendantale Elementarlehre), ne fait que rendre compte réflexivement de la nature des propositions philosophiques (=

transcendantales) exposées en particulier dans l'Analytique des principes.Par exemple,est une proposition philosophique au sens kantien du terme l'énoncé du principe de la succession dans le temps suivant la loi de la causalité :"tous les changements arrivent selon la loi de liaison de la cause et de l'effet "

Deuxième ananlogie de l'expérience).Plus généralement,on peut dire que la Critique de la raison pure est un livre de philosophie au sens où il expose la pensée philosophique  en tant qu'elle ne prétend pas constituer par elle-même un savoir.Kant l'exprime en condamnant ou interdisant l'usage

transcendantal des principes de l'entendement pur.Bien que ce ne soit pas le lieu d'une mise au clair de l'emploi kantien du terme,d'origine scolastique, de "transcendantal",nous ne pouvons éviter de jeter quelque lumière sur cet emploi dans la Critique.Est nommée "transcendantale" une philosophie qui :

1°ne contient aucun concept d'origine empirique (c'est une connaissance a priori; 2° est une philosophique "simplement  spéculative" (par opposition à la philosophie pratique. Or comme en dehors de l'intuition empirique (qu'on se rapporte aux hésitations de Kant relative à l'existence d'objets mathématiques)

n'existe pour l'homme aucun mode de donation d'objets,la philosophie transcendantale  ne saurait  pourvoir par elle-même d'objets notre connassance et donc ne saurait constituer une ontologie.Aussi Kant émet-il sur l'Analytique ce jugement célèbre :"Ses principes sont seulement des principes de l'exposition

des phénomènes ,et le nom orgueilleux d'une ontologie qui prétend donner des choses en général des connaissance synthétiques a priori dans une doctrine systématique (par exemple le principe de causalité) doit faire place  au nom modeste d'une simple analytique de l'entendement pur."(Phénomèneset nomènes,Critique de la raison pure,édition Gallimard,Folio-Essais,Paris 1980,p.283).

En conséquence,la philosophie transcendantale n'est ni une ontologie ni une métaphysique; elle "s'occupe en général non pas tant d'objets que de notre mode de connaissance des objets en tant qu'il est possible en général."(Critique,Introduction,VII,p.83).Comme Kant l'écrit à Garve, "elle est une science

tout-à-fait neuve et jusqu'ici négligée,à savoir la critique d'une raison jugeant a priori." ( Lettre du 7 Août 1783). Tel est,dans ses lignes générales, le premier sens de 'transcendantal',lorsque ce terme en vient à qualifier la philosophie.La pensée pure soumet à examen ses propres outils,délimitant ainsi non le vrai

du faux mais le consistant de l'illusoire. La Critique  paraît s'inscrire dans le prolongement non seulement de l'Enquête  de David Hume,mais aussi du De intellectus emendatione  de Spinoza.

Or à ce premier sens du trancendantal se surajoute parfois un emploi du terme qui semble décalé par rapport à lui sinon même en contradiction avec lui.Tout se passe alors comme si l'usage proprement kantien cédait la place à une acception plus traditionnelle et qui,sous la plume de Kant, revêt une

connotation franchement négative..Il écrit en effet à ce propos :"Que donc l'entendement ne puisse faire de tous ses principes a priori  et même de tous ses concepts qu'un usage empirique et jamais un usage trancendantal,c'est là un principe qui, lorsqu'on peut s'en convaincre,ouvre sur d'iomportantes

conséquences.L'usage transcendantal d'un concept,dans un principe,consiste à le rapporter aux choses en général et en soi,tandis que l'usage empirique le rappoerte seulement aux phénomènes,c'est-à-dire aux objets d'une expérience possible.On voit par là que seul peut avoir lieu ce dernier usage." (Critique,

Phénomènes et noumènes,o.c. p.278).La confrontation des deux emplois du terme 'transcendantal' nous permettra donc de clairement distinguer  l'origine de la production intellectuelle (concept,principe) et son usage théorique .Comme on l'a pu voir,ce qui fait ici problème est la nature exacte de la

possibilité d'un tel usage.Kant précise en effet :" niemals aber einen transzentalen Gebrauch machen könne". Können,à la différence de durfen exprime le pouvoir ,avec le succès ou l'échec pour sanction, et non l'autorisation ou l'interdiction par la raison.Soutenir,par conséquent qu'il est impossible de faire

des conepts et des principes de l'entendement pur un usage transcendantal signifie seulement qu'un tel usage conduit l'entendement  à un échec de la connaissance.,faute de la médiation d'un schème.Est-ce à dire qu'une pensée ontologique visant "par concepts purs des choses en général et en elles-

mêmes" échoue non seulement à exprimer une connaissance mais aussi à formuler une pensée ?C'est là une question difficile.On peut en effet aborder la nature de la pensée de plusieurs points de vue que,très succintement,nous nommerons logique,psychologique et ontologique.

1/Logiquement,la pensée se caractérise par une forme qui doit simultanément satisfaire la correction grammaticale et la cohérence conceptuelle.Cette forme,,décomposable en unités simples constituées ,au niveau éléméntaire, d'un sujet et d'un prédicat,et au niveau démonstratif des trois propositions

du syllogisme,est justiciable du principe leibnizien "praedicatum inest subjecto".Kant qualifie d'analytiques de telles unités discursives que Leibniz nommait identiques.qui,depuis Aristote ,doivent principalement satisfaire le principe de contradiction."Nous devons donner au principe de contradiction la

valeur de principe universel et pleinement suffisant de toute connaissance analytique" (Critique, Du principe suprême de tous les jugemnts analytiques).

2/ Du point de vue psychologique,la pensée semble correspondre a ce qu'exprime le terme large de représentation.Elle ajoute en ce cas au contenu exprimé un Sujet ou Support (Hypokeimenon) -le Cogito de Descartes- dont la nature est supposée soit purement spirituelle soit composée indissocia-

blement d'une âme et d'un corps.Gottlob Frege,génial fondateur de la logique moderne,a montré dans les Fondements de l'arithmétique (1884),d'abord ,puis dans ses Recherches logiques ,et tout  particulièrement dans l'étude intitulée Der Gedanke (1918), a montré que "plus les

mathématiques doivent refuser le recours à la psychologie,moins elles peuvent nier leur rapport étroit à la logique.Et je partage l'opinion de ceux qui tiennent impossible de les séparer nettement."(Fondements,Introduction,traduction de Claude Imbert,Le Seuil,1969,p.121).En effet,une chose sucite

particulièrement l'intérêt du psychologue,c'est le repport de la pensée à son Träger,à son support.Or ce rapport peut donner lieu soit à une étude empirique,soit à une réflexion rationnelle.Or seule la psychologie rationnelle intéresse directement le philosophe.Quel peut donc être le discours 

psychologique du philosophe sur la pensée?Ce discours est,en un sens,le plus bref qui soit ,puique :" Je pense est l'unique texte de la psychologie rationnelle,celui d'où elle doit tirer toute sa science." (Critique, Des paralogismes de la raison pure ).Par contre,la doctrine transcendantale de l'âme,

prétendant étudier celle-ci du point de vue de son immatérialité,de son incorruptibilité,de sa personnalité et de sa spiritualité "est prise faussement pour une science de la raison pure traitant de la nature de notre être pensant."( idem), car cette proposition "j'existe pensant' (...)" est empirique et  ne renferme la

déterminabilité de mon existence que par rapport à mes représentations dans le temps."(ibidem).Kant précise dans une note::"Il est à remarquer que si j'ai appelé la proposition "Je pense" une proposition empirique,je n'ai point voulu dire par là que le "Je" dans cette proposition soit une représentation

empirique,c'est bien plutôt une représentation purement intellectuelle,puisqu'elle appartient à la pensée en général.Cependant,sans quelque représentation empirique qui fournit à la pensée sa matière,l'acte "le pense" n'aurait pas lieu ,et l'élément empirique n'est que la condition d'application ou de l'usage 

du pouvoir intellectuel pur"(ibidem).Les logiciens et sémanticiens contemporains,à la suite de Bertrand Russell,confirment cette analyse de Kant.Le Je du Je pense n'est ni un concept empirique ni un concept pur,c'est un indicateur ou,pour reprendre la formule russellienne un egocentric praedicament. C'est donc vainement qu'on attendrait de son usage un quelconque emrichissement de notre connaissance de la pensée.

3/Reste donc le sens ontologique.Ce sens nous vient de fort loin,puisque Socrate,interrogé par le vieux Parménide,doir reconnaître non seulement que la pensée est pensée de quelque chose mais aussi qu'elle est pensée de quelque chose qui est.."(Parménide,132 b-c ).Or pour Kant aussi ,en dépit des

apparences,cette visée ontologique est déterminante pour l'acte même de penser ainsi que pour les intruments de son exercice,les catégories."Tout concept  exige deuxièmement aussi la possibilité de lui donner un objet auquel il se rapporte.Sans ce dernier il n'a pas de sens,il est tout-à-fait vide

de contenu,bien qu'il puisse encore comporter sa fonction logique."(Critique, Phénomènes et noumènes). C'est l'objet visé qui donne sens à la visée; tout dépend donc de l'existence et de la nature de cet objet.Mais l'objet n'est pas la chose.Celle-ci,que Kant appelle le noumène ,est en-soi,et non pour -nous

Si elle est,elle n'apparaît pas,car la sensibilité ,pure ou empirique,est la loi de l'apparaître.Aussi le rôle du noumène est-il de "restreindre les préténtions de la sensibilité ,en la cantonnant à son rôle de donatrice d'objet.Aussi Kant va-t-il jusqu'à définir la pnsée "l'acte qui consiste à rapporter un objet à une

intuition donnée".(Critique, Phénomènes et noumènes.). Mais s'agit-il encore d'ontologie ? En vérité,c'est le point de rupture  qui opère le basculement de l'ontologique dans le transcendantal, car le pôle d'unification de la pensée est opéré par la pensée elle-même au moyen de ses catégories et de ses

principes."Cet objet ne peut s' appeler noumène, car je ne sais pas de lui ce qu'il est en soi,et je n'en ai aucun concept sinon celui de l'objet d'une intuition sensible en général,qui est par conséquent identique pour tous les phénomènes."(idem,Phénomènes et noumènes )  Aussi Kant prend-il bien soin de

préciser que les catégories "ont  simplement une signification transcendantale,mais pas d'usage transcendantal. ( haben bloss transcendantale Bedeutung)".Toutefois,Kant en vient même à retreindrecette ultime possibilité,quand il précise::"les formes de pensée contiennent seulement le pouvoir

d'unir a priori dans une conscience le divers qui est donné dans l'intuition,et alors,si on leur retire la seule intuition qui nous soit possible,elles ont encore moins de signification (noch weniger Bedeutung haben) que les formes sensibles pures ; par celles-ci ,du moins,un objet nous est donné,tandis qu'une

manière propre à notre entendement de lier le divers ne signifie absolumunt rien( gar nichts bedeutet ) si on n'y ajoute cette intuition,dans laquelle seule ce divers peut être donné."(Raison pure,idem,B).Ainsi Kant proclame-t-il la supériorité théorique des mathématiques sur la philosophie.

                                                          _________________________________

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site