FORMES DE PENSEE ET FORMES DE VIE

PENSER LA VIE OU LA DECRIRE ?

  "La connexion indéniable entre la spéculation et la vie repose sur le fait que la connaissance philosophique tire en quelque sorte sa nourriture de la sphère de ce qui est susceptible d'être immédiatement vécu,et que la possibilité de revivre après coup ce qui a d'abord été immédiatement vécu et expérimenté dans la vie fait irruption dans la réflexion philosophique.La communication avec la vie demeure,même si la couleur de la vie fait défaut."

                                                                                           EMIL LASK     La logique de la philosophie et la doctrine des catégories   (1911)

 

Husserl et Kant interprétent le savoir philosophique à partir des mêmes éléments  trinitaires : perception,imagination,concept.Mais il faut comprendre désormais comment la connaissance s'articule en fonction de ces éléments.Or il semble bien que l'objectif de Husserl non seulement ne se confonde

pas avec celui de Kant ,mais qu'il lui soit même symétriquement opposé.  En effet,si la question kantienne porte sur le transcendantal,c'est-à-dire sur les conditions de possibilité d'un savoir a priori en mathématique,physique et métaphysique,cette question ,une fois établi l'appartenance des

structures spatio-temporelles à la sensibilité pure,et non ,comme Leibniz le pensait,à l'entendement ,se restreint  à un problème quelque peu différent Formulé clairemement,il consiste à se demander à quelles conditions les concepts purs (les catégories),tels qu'on peut les tirer de l'analyse logique

du jugement (qualité,quantité,relation et modalité),ne constituent pas seulement un jeu, mais sont pourvus d'une signification et permettent d'effectuer un travail sur le monde des impressions sensibles.Or la question de la possibilité de la métaphysique comme science,qui est l'objet principal de la

réflexion kantienne ,ne sera pas abordé ici,dans la mesure où, si Husserl y fait souvent référence,il ne la traîte pas véritablement comme telle dans Ideen I.En effet, si la démarche husserlienne semble analogue à celle de Kant - se  donner le corpus logique dont il déduit la problématique

sémantique -,sa réflexion n'a pas une portée critique - que valent les catégories ? -,mais génétique. Les concepts étant ce qu'ils sont ,comment sont-ils  dérivables d'une intuition originaire qui ,seule ,est donatrice d'évidence ? Bref,si ,comme nous l'avons établi, l'une et l'autre font semblablement

appel à la médiation de l'imagination ou, plus exactement et, pour reprendre la terminologie kantienne,au schématisme, leur communauté de démarche ne doit pas occulter la différence des objectifs.

 En effet,le lecteur de Kant ne peut qu'être surpris par l'ambition scientifique manifestée par Husserl, pour qui la phénoménologie est l'instrument d'un accroissement du champ philosophique,et non de sa limitation.S'il s'agit pour lui,rivalisant ainsi avec le travail du mathématicien, de

"transformer librement les données de l'imagination,auparavant il lui faut les fertiliser par des observations aussi exactes que possible sur le plan de l'intuition originaire.(...)On peut tirer un parti extraordinaire des exemples fournis par l'histoire et,dans une mesure encore plus ample,par l'art et en

particulier par la poésie;sans doute ,ce sont des fictions;mais l'originalité dans l'invention des formes,le richesse des détails,le développement sans lacune de la motivation,les élèvent très au-dessus de notre propre imagination."(o.c.§ 70,[p.132]

Nous ne pouvons que répéter, à la suite de Husserl, la formule qu'il présente toutefois comme un paradoxe :"la 'fiction' constitue l'élément vital de la phénoménologie comme de toutes les sciences eidétiques;  la fiction est la source où s'alimente la connaissance des 'vérités éternelles'."( §.70,in fine.)

N'y a-t-il là,comme le suggère Husserl lui même dans une note,qu'une provocation anti-naturaliste ? On peut répondre par deux objections.Primo,en faisant appel à la distinction entre imagination empirique et schématisme. Ensuite,en rappelant que,dès les Recherches logiques, Husserl met au premier

plan le problème du langage et de la signification.Aussi la trinité kantienne -et empiriste- se trouve -t-elle transposée au niveau symbolique et il n'est plus question de 'naturalisme'.C'est pourquoi il ne suffit plus de 'voir',ni même d'imaginer.Encore faut-il,comme nous le rappelle Paul Auster dan

s Moon Palace, avoir appris à décrire le monde qui apparaît, qu'il soit réel ou imaginaire.C'est donc à cette description que nous consacrerons la suite de cette étude.

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