EN FAMILLE

EN FAMILLE

 

"Ma question serait non pas :est-ce qu'il peut y avoir quelque chose de ce genre ? Mais que nous représentons-nous ? Alors,abandonnons vraiment les rênes à notre imagination! Tout ce que nous voulons,nous pouvons maintenant l'avoir.Il nous suffira de dire ce que nous voulons.Alors il n'y a qu'à créer

une image-mot (Wortbild) ; illustrons-le comme nous l'entendons,par des dessins,des comparaisons,etc.! Nous pouvons même- pour ainsi dire- préparer un 'bleu'.Et il restera encore à savoir comment on devra travailler d'après lui."

[ "Bleu": terme d'architecture désignant la représentation technique ,de couleur bleue, d'un édifice,exécutée à la main ou par ordinateur (syn.:plan)]

                                                                                                                                                  FICHES ,275. (tr.Jacques Fauve,Gallimard,1970,p.78)

"Ce que je fais là est-il de la psychologie de l'enfant ?- Je mets en relation les concepts d'enseignement et de signification."

                                                                                                                                                   FICHES, 412 (tr.Jacques Fauve,Gallimard 1970,p.110)

 

Notre intention herméneutique pour des textes des années 40 et 50 est la suivante.Nous sommes amené à penser ,au fil des textes -ou du moins de la plupart d'entre eux- que la démarche de Wittgenstein,sans le conduire à se renier,l'oblige à accomplir ce que nous pourrions nommer "un grand

écart conceptuel".Cette tension extrême entre forme et contenu,méthode et doctrine,austérité de l'analyse et foisonnement de la vie,lui est imposée non par les aléas de sa biographie,mais bien par la thèse explicite de son ultime philosophie :l'étroit rapport entre forme de pensée et forme de vie

(Lebensform) ,surtout développé dans les Recherches.Ici encore,nous ne pouvons que marquer le parallèle -philosophique et historique- entre l'évolution de sa pensée et celle du Husserl des Ideen ,mais surtout de la Krisis.Partis tous deux de la critique du psychologisme sous l'impulsion de Frege,leur

intérêt commun semblerait les reconduire à la psychologie. Il est intéressant de préciser ce parallèle.Si Husserl observe que "grâce à notre actuelle méthode de l'épochè,tout l'objectif s'est métamorphosé en subjectif",il marque tout de suite sa différence: "notre scientificité n'est pas celle des

psychologues. (...)Il ne s'agit ici d'aucune psychologie scientifique,ni des problématiques qui sont les siennes."( La crise des sciences européennes, 53; tr.fr.Gérard Granel, Gallimard 1976,p.203). Wittgenstein est encore plus radical.Nulle "scientificité" dans la démarche philosophique.Chez lui ,la rupture

avec l'horizon de l'épistémè,cet horizon qui a permis la structuration du discours philosophique au moins depuis Socrate,est définitive.Pourtant ,sa position est plus difficile à cerner,car s'il se réclame encore du concept, celui-ci connaît dans les derniers écrits wittgensteiniens une bien étrange

métamorphose.Qu'en est-il du "Begriff" comme outil philosophique ?Soient,par exemple, le § 66 des Philosophische Untersuchungen , et les suivants.Selon la règle grammaticale :"la signification n'est pas la chose désignée,mais l'emploi du terme dans le contexte",la signification de "concept"

serait aussi "plurielle" que peut être celle de "jeu".  "Considère,par exemple,les processus que nous nommons 'jeux'.Je veux dire les jeux de pions,les jeux de cartes,les jeux de balle,les jeux de combat (Kampfspiele),etc.Qu'ont-ils tous en commun ?-Ne dis pas:"Il doit y avoir quelque chose de commun à

tous,sans quoi ils ne s'appelleraient pas des 'jeux' "- mais regarde s'il y a quelque chose de commun à tous.- Car si tu le fais,tu ne verras rien de commun à tous,mais tu verras des ressemblances,des parentés,et tu en verras toute une série.Comme je viens de le dire:ne pense pas,regarde plutôt ! 

(...) Et le résultat de cet examen est que nous voyons un réseau complexe de ressemblances qui se chevauchent et s'entrecroisent.Des ressemblances à grande et à petite échelle."(o.c.,§ 66,tr.fr.Gallimard 2004,p.64).Au § 67 intervient la notion qui a donné son titre au présent chapitre. "Je ne saurais

mieux caractériser ces ressemblances que par l'expression d' 'air de famille' (durch das Wort 'Familienähnlichkeiten');car c'est de cette façon-là que les différentes ressemblances existant entre les membres d'une même famille (taille,traits du visage,couleur des yeux,démarche,tempérament,etc.) se

chevauchent et s'entrecroisent (so übergreifen und kreuzen  sich).-Je dirai donc que les 'jeux' forment une famille.De même,les différentes catégories de nombres,par exemple,forment une famille."(o.c.,p.64) Nommer d'un même nom ,c'est-à-dire,selon la démarche socratique,se mettre en quête d'un objet

unique répondant à ce nom et permettant d'embrasser la diversité sémantique que le nom recouvre,revient à supposer entre les différents cas constituant cette diversité "un lien de parenté indirect avec autre chose que nous nommons ainsi".Si le réalisme postule l'existence d'un être nommé

'vertu',situé à un autre niveau que l'ensemble des traits,attitudes,actions correspondant à une conduite courageuse, ou prudente ou juste,le nominalisme dénie cette existence.Wittgenstein explique cela au moyen d'une image."Nous étendons notre concept de nombre de la même façon que nous

enroulons,dans le filage,une fibre sur une autre.Or la solidité du fil ne tient pas à ce qu'une certaine fibre court sur toute sa longueur,mais à ce que de nombreuses fibres se chevauchent.A quelqu'un qui voudrait dire :'quelque chose est donc commun à toutes ces formations - à savoir la disjonction de

toutes ces propriétés communes-',je rétorquerais:Là,tu joues seulement sur un mot.On pourrait aussi bien dire:quelque chose court tout le long du fil - à savoir le chevauchement ininterrompu des fibres."(idem,67,p.65) En termes de logique scolastique,cela veut dire qu'il y  a bien une réalité des individus

et des espèces entrecroisant les propriétés individuelles,mais pas des genres,des familles ,etc.Or le platonisme - la question portant sur la méthode socratique est difficile à élucider - pose bien la réalité des idées ou essences,nommées genres dans les derniers dialogues.Il semble donc que

Wittgenstein interpréte le concept,sinon en strict nominaliste,du moins en conceptualiste assez proche d'Aristote,car les brins de fil représentent plutôt les traits que les individus.Si la vertu n'est pas un objet en soi,par contre ,par le biais des traits qui les caractérisent,on ne saurait nier la réalité du

courage,de la vertu ou de la prudence.Comment distinguer la démarche philosophique (conceptuelle,sémantique) de la recherche scientifique (expérimentale),sinon en restituant au concept,au sens,une certaine autonomie ? La spécificité transposée au plan de l'imaginaire par "l'air de famille"

est, pour le philosophe qu'est Wittgenstein, une préoccupation majeure et constante.Au plan de la logique pure,il a déjà abordé le problème dans son Tractatus. En effet,à partir de 4.122,il s'est expliqué sur ce qu'il entend par propriétés formelles (ou internes),relations formelles (ou internes).Il note :

"4.1221 - On peut aussi appeler une propriété interne d'un fait un trait [einen Zug] de ce fait. (Au sens à peu près où l'on parle des traits d'un visage [Gesichtzügen] )".4.123 - Une propriété est interne quand il est impensable que son objet ne la possède pas.(Cette nuance de bleu et cette autre sont

ipso facto dans une relation interne de plus clair à plus foncé.Il est impensable que ces deux objets ne soient pas dans cette relation.) (Ici,à l'usage incertain des mots 'propriété' et 'relation' correspond l'usage incertain du mot 'objet'.)".Bien entendu,il s'agit,ici,de logique ,et la parenté des membres

d'une même famille,bien qu'elle puisse être scientifiquement établie,n'est pas du même ordre que la relation interne qui constitue la série des nombres.N'oublions pas toutefois que Wittgenstein lui-même est responsable de cette analogie.

Mais il ne s'en tient pas là,car il distingue aussi le concept formel du simple concept.(4.126) .Par 'concept',on entend ordinairement le mode d'appréhension d'un être quelconque.Si je me représente la neige,je puis l'appréhender comme blanche,froide ou composée de cristaux,etc.Aristote

a systématisé les divers modes d'appréhension possibles sous le terme de 'catégories'.Qu'il s'agisse d'attribution de propriétés exprimée par une fonction logique telle que 'f(a) ', 'g(a)',etc. ou d'une relation 'a Fb' ,comme 'Jean est le fils de Michel',il est clair que 'être une propriété','être une relation',ou 'être un

objet' ne sont pas des expressions du même ordre que 'être blanc','être froid' ou 'être courageux',car ces modes d'appréhension ne sont plus d'ordre catégoriel ou sémantique (exprimer une qualité,une quantité,une relation,etc.),mais syntaxique ou 'grammatical',c'est-à-dire  formel.

C'est pourquoi "la proposition montre la forme logique de la réalité"( 4.121)."C'est ainsi que la proposition ' fa' montre que dans son sens l'objet a apparaît  ;les deux propositions 'fa' et 'ga' montrent que dans toutes les deux il est question du même objet a."(4.1211) D'où la différence entre concept et

concept formel :"Les concepts formels ne peuvent comme les concepts propres,être présentés [dargestellt] au moyen d'une fonction.(...) Que quelque chose tombe sous un concept formel (...),cela se montre dans le signe même de cet objet (le nom montre qu'il dénote un objet,le chiffre montre

qu'il dénote un nombre,etc.) "(4.126) Aussi,la présentation d'un concept formel n'est -elle pas 'f(a)' ou 'g(b)' ,mais 'f(x)',car "l'expression d'un concept formel est une variable propositionnelle." En généralisant,on peut dire que "chaque variable est le signe d'un concept formel".

Dégageons la portée philosophique de ces analyses ,qui sembleraient,à première vue,ne pas en avoir.En fait,depuis Platon et ses successeurs,ce qui en philosophie, a revêtu le glorieux

nom de 'métaphysique générale' ou d'ontologie pourrait n'être qu'une promotion de la syntaxe logique.Qu'il s'agisse des termes d''objet' ( d'entité ou de chose),de complexe,de fait,de fonction ou de nombre,etc.,il ne s'agit que de pseudo-concepts (Scheinbegriff) qui "dénotent des concepts formels et sont présentés dans l'idéographie par des variables et non par des fonctions ou des classes.(Comme le croyaient Frege et Russell.)"(4.1272)

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