PARENTE

PARENTE  (Verwandtschaft)

Le recours au concept de jeu de langage,bien que n'appartenant pas au domaine du pur formel qu'une relecture du Tractatus nous a permis

d'élucider,fournit à Wittgenstein une manière de résoudre la difficulté principale qui l'occupait depuis son retour à la philosophie:l'impossibilité de

traîter certaines notions liées à la sensibilité telles que couleurs et sons comme des données strictement empiriques.Une attention plus rigoureuse

aux recherches de Wittgenstein nous dissuade en effet d'interpréter les textes de sa dernière philosophie sur le modèle de la Krisis husserlienne.Le

recours commun à la notion de vie ne doit pas faire illusion.Si le vécu husserlien atteste un éloignement toujours plus marqué par rapport aux sciences et à

l'objectivisme,à l'opposé,la démarche de Wittgenstein consiste dans une promotion toujours plus complète de la logique.Certes,la coupure entre philosophie

et sciences de la nature,d'une part,entre mathématique et philosophie,de l'autre,n'est jamais effacée,mais ,sous le couvert du jeu, se dit pourtant une normativité qui doit

bien peu à la seule expérience."L'emploi du langage est autonome en un certain sens,sens dans lequel la cuisine ou le lavage ne le sont pas.En

cuisinant selon des règles autres que les règles correctes,vous faites de la mauvaise cuisine.;mais en jouant d'après d'autres règles que celles des

échecs,vous jouez un autre jeu; et en parlant selon d'autres règles grammaticales que celles-ci et celles-là,vous n'en parlez pas faux pour cela,vous

parlez d'autre chose."(Fiches,320,tr.fr.Gallimard 1970,p.90)

Rappelons toutefois l'équivocité langues/langage soulignée par Mauthner."Je suis actuellement en mesure de construire une nouvelle langue.(...)Le

concept d'être vivant a la même indétermination que celui de langage."Cela fait que si les règles concernant les couleurs sont en un sens aussi

contraignantes que les axiomes en mathématiques et si "nous avons un système de couleurs comme nous avons un système des nombres",

(o.c.,357,p.98) "il est apparenté  à l'arbitraire et aussi au non-arbitraire "(o.c.,358,,p.99).

Sur le caractère "plus ou moins arbitraire du nombre",Wittgenstein a souvent insisté.Ainsi,dans la section 12 de la partie II de la Grammaire

philosophique consacrée à la logique et aux mathématiques,il soutient :"En ce qui concerne l'arithmétique,ce que nous voulons appeler nombre est

plus ou moins arbitraire.En outre,nous devons décrire le calcul- par exemple des nombres cardinaux,c'est-à-dire que nous devons donner ses

règles,et par là nous établissons une base pour l'arithmétique. Enseigne- les ,et tu les auras fondées."( Il n'y a pas de métamathématique ).Mais

qu'en est-il du système des couleurs ?

Nous devons formuler l' observation suivante . Si l'expression de 'jeu de langage' est déjà largement présente dans Zettel,ce n'est qu'à partir des

Recherches qu'elle deviendra étroitement associée aux concepts de famille et d'air de famille.Dans les Fiches ,le concept de famille est préfiguré

par la position d'arrière-plan et par le symbolisme du tapis.

"Comment pourrait- on décrire la façon dont les hommes agissent?Sans doute seulement dans la mesure où l'on figurerait les actions d'hommes différents,et leurs

foisonnantes imbrications.Ce n'est pas ce que N. fait actuellement,une action prise à part,mais tout le foisonnement des actions humaines,

l'arrière-plan sur lequel se détache chaque action pour notre regard,qui définit notre jugement,nos concepts et nos réactions. (568) Si la vie

était un tapis,le motif dans celui-ci (par exemple le thème de la simulation) ne serait pas le lieu de variations constantes,complètes et multiples.

Mais nous,dans notre monde conceptuel,ce que nous voyons toujours ,c'est le Même qui revient sans cesse avec des variations.C'est la façon que

nos concepts ont d'appréhender le Même.Car la destination de nos concepts n'est pas de n'être employés qu'en une occasion.""Et dans un tapis,

un motif est entrelacé de nombreux autres motifs."(569,p.145) 

Le Même plutôt que l'autre,l'Un plutôt que le multiple.Wittgenstein ne rejoue-t-il pas ,sur un mode mineur,la critique platonicienne de Parménide

?Sur un mode mineur,en effet,car dénoncer un vice - le vice réducteur du concept- n'équivaut pas à s'attaquer à l'absolutisme de l'Un.Mais de

même que,dans le Sophiste, Platon centre la dialectique sur la fonction de l'entrelacement des mots et des genres (συμπλοκη),ainsi Wittgenstein

figure cette fonction par l'entrelacement des motifs du tapis.Dans les deux cas,l'arrière-plan est le même:le mouvement et la vie.En parallèle à la

remarque de Wittgenstein, il nous est loisible d'évoquer cette réplique de l'étranger à Théétète:" Mais,par Zeus,nous laisserons -nous si aisément

persuader que le mouvement,la vie,l'âme,la pensée n'ont vraiment pas de place en l'être absolu,qu'il ne vit ni ne pense,et que,vénérable et

 sacré,dénué d'intelligence,il reste figé et sans mouvement ?"(249 a,tr.Chambry,G.F.,1969,p.103)

Il faut attendre les §§ 65 et 66 des Recherches philosophiques pour que la thématique de l'entrelacement soit interprétée comme "air de famille".

En effet,Wittgenstein ouvre le § 66 par la proposition suivante :"Ich kann diese Ähnlichkeiten nicht besser charakterisieren als durch das Wort

'Familienähnlichkeiten'." Il est curieux qu'aucun des traducteurs de ce bref énoncé ne s'en tienne à la simplicité de l'allemand, simplicité qui,

pourtant, commande l'ensemble des §§ de 65 à 81,car sous couvert de décrire les usages possibles du mot 'ressemblance' (Ähnlichkeit),c'est-à-dire

de développer la 'grammaire' de ce mot,c'est tout le platonisme ,toute la dialectique du même et de l'autre,de l'un et du multiple,qui se trouvent

subvertis.

Pierre Klossowski traduit :"Je ne puis caractériser mieux ces analogies que par le mot:'ressemblance de famille'"(Gallimard,1961),tandis que l'

équipe de traducteurs de l'édition Rigal (Gallimard,2004) donne:"Je ne saurais mieux caractériser ces ressemblances que par l'expression d'

'air de famille'." Que reprocher à ces traductions, sinon d'avoir,pour des raisons sans doute littéraires,'gommé' la puissance du mot (et donc du

concept) de ressemblance ,sur quoi repose l'ensemble du long développement,et ,osons l'avancer, la dernière philosophie de Wittgenstein.En dépit

de l'usage qu'ils font de la dialectique du même et de l'autre,Platon récusant leur unité et Hegel la posant -c'est un autre mode de penser

qu'inaugure Wittgenstein avec la dialectique de la ressemblance/différence.Or il ne fait pas de doute que si 'analogie' signifie tout autre chose,

'air de famille' est un équivalent français littérairement excellent et qui n'a que le défaut de perdre le concept deux fois présent dans l'expression

allemande.Or ce concept,précise Wittgenstein n'est pas l'Idée ou l'essence commune que représente l'identité.Il faut oublier Platon,oublier la quête du modèle ou du

paradigme,car si,par exemple,nous voulons comprendre ce que nous nommons 'jeux de langage',"au lieu d'indique un trait commun à toutes

les choses que nous appelons langage,je dis que ces phénomènes (diesen Erscheinungen) n'ont rien de commun qui justifie que nous usions

du même mot pour tous-mais qu'ils sont tous apparentés les uns aux autres de bien des façons différentes.Et c'est en raison de cette parenté

 (dieser Verwandtschaft) ou de ces parentés que nous les appelons tous 'langages'."(§ 65,tr.2004,p.63)

Faisons un bref retour sur les catégories et ce qu'elles permettent de penser,sur l'objet du discours.A l'époque des Philosophische Bermerkungen ,

c'est-à-dire à partir de 1929 et des discussions menées dans le cadre du Cercle de Vienne,Wittgenstein hésite quant à la nature de cet 'objet':est-il

d'ordre physique ou plutôt phénoménologique.Et comme rien ne laisse à penser, dans ses cours ou dans ses notes,que le thème phénoménologique 

ait occupé une place dans la suite de ses recherches,le souci de porter l' attention sur l'usage commun de la langue semblerait l'avoir orienté,

de manière privilégiée ,vers le monde des choses et des situations.

Toutefois,il n'est pas assuré que le langage ordinaire ait pour corrélat l'univers de la physique qui,depuis Descartes,s'intéresse davantage aux

rapports entre les choses ,à l'ordre et à la mesure,qu'aux choses elles-mêmes.Par ailleurs,la place prise chez Wittgenstein par l'étude des couleurs

et des sons,comme,ultérieurement ,par ce qu'on pourrait nommer sa 'philosophie de la perception',parait indiquer que si,comme il l'a déclaré une

fois pout toute,il n'y a pas de science phénoménologique,c'est pourtant bien de phénomènes qu'il s'agit quand on s'interroge sur leur "parenté".  

Ce point est essentiel pour une juste interprétation de la dernière philosophie de Wittgenstein.Celui-ci n'a cessé de répéter que le philosophe n'était

le fidèle d'aucune paroisse de pensée,ce qui signifie clairement :ni idéaliste,ni réaliste.Détaché de toute postulat nouménal comme de tout cadre

théorique,le phénomène au sens plein et entier est spéculativement neutre.Il n'est même pas sous la dépendance d'une 'forme logique' qui,pour

le wittgenstein 'fregéen' ,constituait le thème obsessionnel de la recherche.Cela vaut pour les phénomènes langagiers comme pour tout phénomène.

Car les §§ 65 et suivants des Philosophische Untersuchungen sont le lieu et le moment d'une étrange métamorphose.Le langage,dont on aurait pu

croire à bon droit qu'il constituait à la fois l'objet privilégié et l'outil indispensable de la recherche philosophique,se révèle n'être plus qu'un thème

introductif ,privilégié,en un sens,dans la mesure où la forme logique (la forme propositionnelle)pouvait sembler plus accessible que la structure des

objets et des faits,mais aussi un thème dont le ressassement ,sans nous apporter de lumière véritable ,avait pour effet inévitable de nous éloigner

toujours davantage des 'choses de la vie'. 

A la question :"la philosophie est-elle une recherche sur le langage ?",question primordiale qui a guidé d'emblée notre réflexion et qui semblait devoir

subordonner la méthode philosophique  au 'virage' logico-linguistique' imprimé par les néo-leibniziens que furent Frege et Russell,Wittgenstein,une

fois élevé au niveau technique  de ses maîtres et même novateur en ce domaine,a su répondre par la négative,en faisant aux recherches logiques

leur part,mais rien que leur part,qui n'est pas petite. Aussi n'est-ce pas à bon droit que l'on reproche au dernier Wittgenstein un intérêt excessif pour

les thèmes 'psychologiques',car si aucun champ n'est exclusif,aucun n'est exclu ou méprisable.Ce qui serait 'méprisable',pour le philosophe,c'est,

étant incapable de forger son propre outil,de déclarer à qui veut l'entendre que 'les raisins sont trop verts'.Aussi la question primordiale n'est-elle pas:

"Qu'est-ce que la philosophie du langage ?,mais :"Quels sont les langages de la philosophie ? ",car à la phénoménalité des divers objets du philo-

sophe devra répondre une phénoménalité du discours philosophique,des jeux de langage philosophiques,leur unité n'étant pas réduite à un mode

unique d'expression (système,méditation,pensée,poème...) ,mais fondée sur l'arrière-plan de leur "parenté",c'est-à-dire sur une relation interne.

 "Au lieu d'indiquer un trait commun à toutes les choses que nous appelons langage,je dis que ces phénomènes n'ont rien de commun qui justifie

que nous employons le même mot pour tous, - mais qu'ils sont tous apparentés  les uns aux autres de bien des façons différentes.Et c'est en raison

, de cette parenté ou de ces parentés,que nous les appelons tous 'langages'."(Recherches philosophiques, § 65 ,tr.fr 2004,p.63)

 

 

 


 


 

 

 

 

 

 

 

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