EIDETIQUE ET PERCEPTION

EIDETIQUE ET PERCEPTION

EIDETIQUE ET PERCEPTION - HUSSERL ,IDEEN I,DEUXIEME SECTION,Chapitre IV ET TROISIEME SECTION,Chapitre premier.

 

Parvenus au terme de PHENOMENOLOGIE 3,section consacrée à l'élucidation des rapports entre intuition sensible et intuition catégoriale

à partir de la Sixième recherche logique,nous abordons ce qui nous semble constituer le coeur de la phénoménologie,à savoir non pas la

perception prise séparément,ni même la structure temporelle du vécu,mais ce en quoi résident à la fois le problème philosophique de lahe

phénoménologie et la méthode phénoménologique de la philosophie,autrement dit la tension permanente entre la structure intellectuelle et la base

sensible du savoir.

C'est cette tension que nous tenterons de mettre à l'épreuve sous le titre EIDETIQUE ET PERCEPTION.

 

Faisons le point avant de progresser dans les Ideen I. Notre objectif -mais c'est l'objectif déclaré de Husserl lui-même -est d'exposer de manière

compréhensive et critique comment ,seule, la démarche phénoménologie permet à la philosophie d'occuper une place dans le concert des

sciences.Cette place ,qu'à l'orée du XXe siècle,la philosophie semble être sur le point de perdre,au profit des sciences de 

l'esprit,et,particulièrement, de la psychologie.Mais l'ambition de Husserl ne se limite pas à revendiquer ce statut.En effet ,bien qu'il préfére éviter le

qualificatif de "connaissance a priori",c'est bien de cela qu'il s'agit pour lui dès l'origine..L'Introduction des Ideen I est sans ambiguïté.Husserl y

réaffirme sa fidélité aux Recherches Logiques.La phénoménologie  y est annoncée comme "la science fondamentale de la philosophie" et comme

"une science essentiellement nouvelle" (Tel Gallimard,1950,p.3,[1] ) Bien qu'il reconnaisse l'usage courant et polysémique du 

terme,en particulier celui d' "un ensemble de descriptions immanentes portant sur le vécu psychique et limitées à l' expérience

intérieure",Husserl soutient que ,pour lui ,"la phénoménologie est aussi peu une psychologie que la géométrie n'est une science de la nature."

( o.c.,p.5 [2] ),et ,cela,bien qu'elle " s'occupe de la 'conscience' ,en y comprenant  tous les modes du vécu,les actes et les corrélats de ces

actes."Aussi lui ajoute-t-il un déterminant qui permet de la distinguer de la psychologie empirique :elle est pure, ou transcendantale, car la garantie

de sa pureté réside dans l'irréalité de son objet. Or cette non-réalité résulte d'une irréalisation opérée par le biais de la réduction

phénoménologique.qui,en mettant entre parenthèses la thèse du monde ",rend accessible "le libre horizon des phénomènes considérés dans leur

pureté transcendantale." (p.6 [3]) Dans cette Introduction,il est clair que,même si Husserl qualifie successivement la réduction de

'phénoménologique' et de 'transcendantale',il ne s'agit pas de plusieurs opérations ni même de plusieurs degrés d'une même opération,mais de

points de vue différents sur un seul et même acte.

  Par contre,il nous faut expliquer une troisième dénomination,celle de 'réduction eidétique', "qui conduit "du phénomène psychologique à l'essence

pure".(p.7 [4] ) Dès lors,nous sommes en effet conduits au coeur du problème de l'éidétique.

Deux voies semblent conduire au savoir absolu:d'une part,son caractère originaire,et,de l'autre,sa valeur essentielle.Or non seulement ces deux

aspects ne coïncident pas nécessairement,mais ils  pourraient même entrer en conflit.Le "voir",le "percevoir",au sens large,est,nous l'avons

découvert avec  Leibniz,originaire par rapport au symbolique.Pourtant,ce caractère ne s'exerce pas toujours selon les mêmes modalités, mais

suivant la façon dont l'objet est donné."Dans toutes les modifications de la perception sous forme de présentification,dans les intuitions parallèles

du souvenir et de l'imagination,on retrouve,mutatis mutandis ces modes différents avec leurs caractères distinctifs essentiels.La chose est l'objet

de notre perception en tant  qu'elle "s'esquisse",ce caractère s'appliquant à toutes les déterminations qui 'tombent',en chaque cas, dans la

perception de façon 'véritable' et authentique." Par contre,"un vécu ne se donne pas par esquisses.(...) L'essence de la cogitatio,du vécu en

général,nous enseigne que le vécu exclut cette façon d'être donné.En d'autres termes,dès qu'il s'agit d'existants appartenant à cette région,on ne

peut conférer le moindre sens à des expressions telles que "apparaître","être figuré par esquisses".(Ideen I,Section II,chapitre II,§

2,tr.Gallimard,1950,p.136 [77] )

C 'est dans le § suivant (§ 43) ,intitulé "Elucidation d'une erreur de principe", que Husserl dénonce l'erreur foncière du réalisme ontologique,erreur

que seul le correctif phénoménologique permet d'éviter:"Toute existence  comporterait la possibilité de principe d'être saisie telle qu'elle est dans

une intuition  simple,et plus spécialement d'être perçue dans une perception adéquate qui en livrerait l'ipséité corporelle sans passer par

l'intermédiaire de ces apparences.Dieu,sujet de la connaissance absolument parfaite et donc aussi de toute perception adéquate

possible,possèderait naturellement la perception de la chose en soi qui nous est refusée,à nous êtres finis."(p.138 [78])

 En quoi consiste cette "erreur" ?Elle consiste à réserver la propriété d'originaire à une intuition capable de se saisir de son objet " sans passer par

l'intermédiaire de ces apparences",nommées Abschattungen,par Husserl,c'est-à-dire profils ou esquisses.

Quelle est la source de cette "erreur",sinon le réalisme intellectualiste de Leibniz dont Kant lui-même a été finalement incapable de se libérer,

ainsi qu'en témoignent les quelques pages intitulées "Remarques générales sur l'Esthétique transcendantale." Que Husserl a ces pages sous les

yeux,la référence à la théologie,déjà présente dans le texte kantien,en est la preuve.La formule,bien étrange dans le contexte phénoménologique:"

Dieu,sujet de la connaissance absolument parfaite,et donc aussi de toute perception adéquate possible possèderait naturellement la perception de

la chose en soi qui nous est refusée ,à nous êtres finis", prend pourtant tout son sens si on la rapproche du § IV des "Remarques générales"de

Kant. Celui-ci observe en effet: "Dans la Théologie naturelle où l'on conçoit un objet qui non seulement ne peut être pour nous un objet de

 l'intuition,mais qui ne saurait être pour lui-même l'objet d'aucune intuition sensible,on a bien soin d'écarter de toute l'intuition qui lui est propre,les

 conditions d'espace et de temps (je dis de son intuition:en effet,toute sa connaissance doit être intuition et non pensée,car la pensée suppose

 toujours des limites).(...)En effet,en qualité de conditions de toute existence en général,elles devraient l'être aussi de l'existence de Dieu.

Si l'on ne veut pas faire de l'espace et du temps des formes subjectives de toutes choses,il n'en reste plus qu'à en faire des formes objectives

de notre mode d'intuition aussi bien interne qu'externe.Ce mode est appelé sensible parce qu'il n'est pas originaire, c'est-à-dire tel que par lui soit

 donnée l'existence même de l'objet de l'intuition (mode qui ,autant que nous pouvons en juger ,ne peut se trouver que dans l'être suprême),mais

 qu'il dépend de l'existence de l'objet."( Remarques générales sur l'Esthétique transcendantale,[ IV] )

C'est devant l'hypothèse d'une sensibilité originaire que ,finalement, Kant recule ,afin de ne pas rompre avec le réalisme ontologique leibnizien.Car,il

semble bien qu'une telle rupture n'offrirait d'autre issue que l'idéalisme berkeleyen, pour lequel "esse est percipi".Certes,l'auteur des Prolégomènes 

distingue bien l'idéalisme matériel,ou cartésien,qu'il recuse facilement ("car la notion hors de nous signifie seulement l'existence dans l'espace")

,de l'idéalisme formel "(qu'il nomme encore idéalisme transcendantal)"et qui n'entend par réalité matérielle des choses que "la vérité empirique des

phénomènes dans l'espace".(Prolégomènes,§ 49,tr.Guillermit,Vrin,1986,pp.112-113).Pourtant, l'être intelligible des choses n'est pas nié en tant que

tel :"si l'espace ainsi que les phénomènes dans l'espace sont quelque chose qui existe hors de nous,alors les critères de l'expérience en dehors 

de notre perception ne peuvent jamais prouver la réalité de ces objets hors de nous."(o.c.,p.113) Les "Remarques générales" formulaient une

observation qui étendait même la portée de la sensibilité (c'est-à dire l'interprétation de l'idéalisme formel) au-delà des limites strictement 

anthropologiques,sans qu'on puisse exactement en mesurer la juridiction."Il n'est pas non plus nécessaire de limiter à la sensibilité de l'homme

ce mode d'intuition dans l'espace et dans le temps.Il peut se faire que tout être fini et pensant ("dass alles endliche denkende Wesen") doive 

nécessairement en cela être assimilé à l'homme (quoique nous ne puissions pas en décider); malgré cette universalité,ce mode d'intuition ne

cesse pas d'appartenir à la sensibilité ,précisément parce qu'il est dérivé (intuitus derivativus) et non originaire (intuitus originarius) et que, par

conséquent,il n'est pas une intuition intellectuelle,comme celle qui,d'après le raisonnement que nous venons d'exposer,paraît n'appartenir qu'au 

seul Etre suprême et jamais à un être dépendant quant à son existence et à son intuition (laquelle intuition détermine son existence par rapport à

des objets donnés.)Toutefois cette dernière remarque n'a pour but que de servir d'éclaircissement et non de preuve à notre théorie esthétique."

(fin de la Remarque [IV]).

 

Retour à l"Elucidation d'une erreur de principe" (Ideen I,§43)

Il est clair que Kant tient l'Esthétique transcendantale pour sa "théorie" ("unserer ästhetischen Theorie")et que,quelle que soit l'habileté déployée

dans la construction (conforme à la division traditionnelle en théorie du concept,du jugement et du raisonnement) du pouvoir de la pensée

discursive,c'est bien sa doctrine de l'intuition formelle de l'espace et du temps qui constitue la base (fragile) de tout le système.Or,si nous suivons

attentivement la démarche kantienne,cette "fragilité" provient du présupposé qui adosse la structure spatio-temporelle d'une sensibilité finie (qu'elle

se limite à la condition humaine ou la dépasse) à la vacuité ontologique de l'intelligible.La "théorie esthétique",bien que fondamentale,reste

elle-même "sans preuve".Et si elle est "sans preuve",c'est qu'elle doit finalement se mesurer à l'aune du théologique,c'est-à-dire au paradigme

d'une intuition dite "originaire"en tant quelle n'a pas à se conformer à ses objets.

Libérer la perception de ce paradigme,faire de la finitude sensible non la marque d'un moindre- être,mais celle d'un mode authentique de

connaissance, poser qu'il n'est pas d'autre être-perçu que son "apparaître" par esquisse,c'est bien,comme Husserl en prend une pleine

conscience,se libérer de cette "erreur de principe" dont Kant ne s'est pas tout à fait affranchi.Cette "timidité" philosophique est-elle dûe,chez Kant,

à la nature même de sa quête,la détermination de l'objet scientifique,mesurable et calculable à l'entrecroisement de lois .Depuis les Ideen I ,jusqu'

à la Krisis ,Husserl va s'efforcer de pourchasser cette confusion: la perception de la chose est irréductible à la représentation (Granger dirait la

 modélisation ) de l'objet."On se laisse abuser par cette idée que la transcendance de la chose serait celle d'une image-portrait ou d'un signe..

(...)La chose étendue que nous voyons est perçue dans toute sa transcendance;elle est donnée à la conscience dans sa corporéité. Ce n'est ni

une image ni un signe qui est donné à sa place.On n'a pas le droit de substituer à la perception une conscience de signe ou d'image.Entre la per-

ception,d'un côté ,et la représentation symbolique par image ou par signe,de l'autre,il existe une différence eidétique infranchissable .[je souligne]

(...)Dans les actes d'intuition immédiate,nous avons l'intuition de "la chose elle-même";(...)On verse dans l'absurdité quand on brouille ces modes

de représentation dont la structure diffère essentiellement,et,parallèlement,les données correspondant à ces modes.(...)La perception d'une

chose ne représente pas ce qui n'est pas présent,comme si la perception était un souvenir ou une image,elle  (gegenwärtig) présentifie [nous

modifions ici les traductions de P.Ricoeur] ,elle saisit la chose même dans sa présence corporelle,et cela en vertu de son sens propre.(...)

Corrélativement,le sens de l'objet intentionnel implique qu'il ne soit par principe perceptible qu'au moyen de perceptions de cette sorte,c'est-à-dire

par esquisses."(o.c.,§ 43,in fine)

Nous parvenons au terme de ce développement ,intitulé Eidétique et perception.En effet,il est clair que l'eidétique est la clé de la philosophie

phénoménologique ,car elle joue dans l'argumentation husserlienne le rôle occupé,chez Kant ,par la théologie.Mais tandis que celle-ci n'était qu'un

présupposé,l'eidos procède de manière immanente:il est ce sans quoi la chose perd tout sens. "Avoir l'intuition de la chose même",saisir l'eidos de

la chose, consiste à la situer correctement,à trouver le site où elle apparaitra en pleine clarté.Ainsi ,la prétention husserlienne à un savoir

apodictique semble-t-elle fondée,puisque la saisie de l'essence (du sens) ne peut être confondue avec la connaissance empirique des existants.

 GENEALOGIE : le § 62.

Non seulement Husserl ne prétend pas opérer la "destruction " de la philosophie (Heidegger),mais il s'efforce d e présenter la phénoménologie

comme sa légitime héritière.Il distingue trois raisons de réclamer cette filiation.1°La phénoménologie,et elle seule,assume une fonction critique

à l'égard de l'ensemble du savoir.Cela tient à sa position réflexive qui la différencie radicalement des sciences empiriques attachées à l'existant.

Seul le souci des essences garantit cette indépendance vis-à-vis du réel."En effet,comme il ressort avec évidence de sources eidétiques,les

sciences incluses dans les parenthèses sont justement celles,toutes celles qui ont besoin de la "critique",entendons d'une critique que par

principe elles ne peuvent exercer elles-mêmes." 2° D'où son caractère encyclopédique,celui-ci provenant non pas d'une accumulation de connais-

sances ,mais d'un développement interne sur la base d'une évidence intuitive."Tout point de départ immédiat possible,tout progrès impliqué dans

une méthode possible ont un sens et un droit qui tombe sous sa juridiction."3° La phénoménologie ne surgit donc pas d'une découverte individuelle

hasardeuse,mais "on conçoit qu'elle soit pour ainsi dire la secrète aspiration de toute la philosophie moderne.( ...)Le premier à la contempler

correctement est Kant dont les plus grandes intuitions ne sont pleinement pleinement compréhensibles que si nous avons pris une conscience

parfaitement claire des traits distinctifs du domaine phénoménologique.Nous voyons alors avec évidence que Kant a posé le regard de son esprit

sur cet empire quoiqu'il n'ait pas pu encore en prendre possession et y discerner le centre de recherches d'une science eidétique autonome et

rigoureuse.Ainsi par exemple la Déduction transcendantale de la première édition de la Critique de la Raison pure se développe déjà sur le plan

phénoménologique;mais Kant l'interpréte à tort comme un plan psychologique et pour cette raison l'abandonne de lui-même à nouveau."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


         

 

 

 

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