EPICTETE : LOGIQUE ET ACTION

LOGIQUE ET ACTION CHEZ EPICTETE

I/ UN SUJET DE PERPLEXITE  ?

Il se trouve que les deux exemples anciens les plus connus de philosophie dialoguée ne nous sont parvenus que par la plume de savants et géniaux intermédiaires qui,sans dissimuler l'importance de leur écriture,ont tenu à rendre à leur source orale la paternité de ces écrits.Or,qu'il s'agisse

d'Arrien,rédacteur des Entretiens d'Epictète mais aussi auteur de l'Anabase alexandrine,ou de Platon, auteur des dialogues dits 'socratiques' ,le rôle du personnage mis en scène est aussi parvenu à s'imposer à titre d'auteur et à coexister avec le rédacteur,au bénéfice de l'un et de l'autre.

Dans les deux cas,pourtant,et en dépit ,par exemple,de la minoration platonicienne de l'écriture au profit de l'oralité vivante dans le Phèdre,le mode dialogique de l'expression et de la communication a su se mettre au service philosophique de la dialectique,méthode de pensée commune à Platon et au Portique.

La différence est pourtant grande,car si ,dans la Lettre d'Arrien à Lucius Gellius, l'éditeur malgré lui des "notes d'entretien"prend soin de restituer au véritable auteur la responsabilité de leur contenu philosophique,la relation entre Socrate et son disciple est à la fois plus claire, puisque Socrate

n'est pas le seul meneur de jeu dans plusieurs des grands dialogues de maturité , mais que, pourtant, ce que l'on pourrait nommer l''intellectualisme socratique est présent jusque dans le Philèbe ,même si le plaisir,"qui nous est commun avec les bêtes",n'est pas totalement exclu de la compétition.

2/UNE DOUBLE REFORME

 Mais notre propos n'est pas d'établir un parallèle entre l'intellectualisme platonicien et ce qu'on nommerait à juste titre le rationalisme d'Epictète.Ce parallèle s'imposera topiquement,mais il ne doit pas être systématique,à la façon dont,par exemple,dans son De Finibus,Ciceron  ne cesse de nous

l'imposer,car il s'agit principalement ici de montrer comment,chez Epictète ,interagissent une révolution théorique et une réforme éthique,celle-ci élargissant à l''universel la définition de l'humanité,celle-là fondant une fois pour toute la logique propositionnelle ,et, repoussant,à la manière aristotélicienne,la dialectique aux confins du savoir.

 

A) Le rationalisme épistémique d'Epictète.

Dès le premier paragraphe du chapitre 1 du Livre I,l'option rationaliste d'Epictète est clairement exprimée : "Quelle est la faculté (dunamis) qui se connaît elle-même aussi bien que tout le reste ?( Hè dunamis Hè logikè) " (Entretiens,I,1,4 .) Robert Muller ,(Vrin,2015) reprend la traduction plus

ancienne de Joseph Souilhé (Les Belles Lettres,1948) en rendant le grec par "la faculté de la raison".Pourtant,le logos stoïcien renvoie simultanément: 1° au pouvoir du discours;  2° à la conscience de soi ; et 3° à la logique.Epictète en propose  une définition .C'est,dit-il, "le pouvoir

d'user des représentations ( hè chrèstikè dunamis tais phantasiais )" ;et  plus précisément :" la faculté d''en bien user.",en précisant qu'il s'agit du seul pouvoir "qui dépende de nous.- eph' hèmin.".Ainsi la thématique de la raison théorique se trouve-t-elle intimement liée à celle de la raison

pratique,c'est-à-dire de la liberté ou,comme dit Epictète,de la proairésis,du choix réfléchi ou délibéré.Penser correctement,ne pas commettre de faute 'logique' ne dépend donc pas seulement de l'application exacte des 'cinq indémontrables',ainsi que d'autres règles de raisonnement,mais aussi et

surtout de la juste consciece de la 'norme d'appartenance' : "eph'hèmin" versus "ouk eph'hèmin".En effet,la condition d'une juste application des règles réside d'abord,dans la connaissance de ce qui s'accorde à la nature ou lui répugne ( sumphônôs tèi pusei) , non pas certes de la nature en général,mais de ma nature,c'est-à-dire de mon estime de moi.(I,1,11),car le stoïcisme n'est pas un essentialisme et ne connaît que des individus.

Voilà qui complique encore davantage la mise en pratique du "logikôs" comme "phusikôs",puisque, dans la société romaine de l'Empire,la "dignité personnelle" se mesure ordinairement à l'aune du 'rôle' ou du ' personnage' auquel on a choisi de se conformer. "En de telles circonstances,que faut-

il donc avoir sous la main ? "Quoi d'autre que la distinction entre ce qui est à moi et ce qui n'est pas à moi, entre ce qui m'est permis et ce qui ne m'est pas permis? Il faut que je meure;dois-je aussi gémir ? (...) Voilà ce à quoi devraient s'entraîner ceux qui s'adonnent à la philosophie,ce qu'ils

devraient écrire chaque jour , ce à quoi ils devraient s'exercer."(Entretiens,tr.R.Muller, Vrin,p.44).Mais est-ce aussi simple ? "Quelqu'un demanda : - A quoi reconnaîtrons-nous,chacun pour notre compte,ce qui est conforme à notre rôle ? Quand un lion attaque,répondit Epictète,à quoi le taureau (et lui

seul) reconnaît-il ses aptitudes,et d'où vient qu'il soit seul à se jeter en avant pour défendre le troupeau entier ?N'est-il pas évident que, lorsqu'on possède des aptitudes, on en a immédiatement conscience ?"(idem.I,2,30;pp.49-50).

 

B)La logique proprement dite   (Entretiens,I,17 et II,11).

Rappelons ce qui a été dit en ouverture ( Entretiens, I,1,4) et qui fonde le rationalisme d'Epictète ,cette invocation de "dunamis hè logikè" avec la triple dimension du logos :sa discursivité,sa rationalité mais aussi et peut-être surtout sa réflexivité,puisque "des facultés que nous avons

reçues,elle seule se comprend elle-même,comprend qui elle est et quel est son pouvoir,quelle valeur elle a apporté en venant en nous; et elle comprend aussi toutes les autres facultés."( tr.R.Muller,Vrin 2015,pp.41-42).

Le chapitre 17 du même Livre développe la thèse de la nécessité de "ta logika",expression traduite par "la logique"dans les deux éditions.Mais en quel sens faut-il prendre cette "nécessité" ?Nous savons que ,traditionnellement, les stoïciens divisaient leur enseignement en trois parties : la

logique,la physique  et l'éthique.Or si le logos n'est pas premier pour la vie (bios),il l'est pour la philosophie,car "voici le commencement de la philosophie:la conscience du conflit (aisthèsis machès) qu'il y a entre les hommes,la recherche de l'origine de ce conflit,la condamnation de la simple

opinion ,une sorte de mise à l'épreuve de l'opinion pour tester sa validité,l'invention d'une règle comparable à l'invention de la balance pour les poids ou à celle du cordeau pour les lignes droites et courbes."(idem ,II,11,13;Vrin 2015,p.185).Le pouvoir du raisonnement est un pouvoir d'analyse,un

pouvoir diacritique à la fois capable de démontrer,c'est-à-dire de remonter d'une thèse à l'évidence de ses bases,ou,à l'opposé,de démonter les sophismes,par exemple en dénonçant une expression amphibolique ( ti kath'amphibolon phônèn  - I,17,10 ).,c'est-à-dire un cercle vicieux.

On trouve même, dans le chapitre 17, une interrogation sur la possibilité de la stérilité de la logique (kai ta logika akarpa esti -I,17,10) ,anticipation de l'a thèse kantienne sur la logique formelle et du caractère tautologique étudié par Wittgenstein.et le Wiener Kreis.

 

C)La logique comme canonique ( II,11)

L'épistémologie d'Epictète associe une base naturaliste constituée par les prénotions (prolèpseis) et une logique propositionnelle disposant de ses propres règles et assurant la liberté du sujet par rapport à ses opinions immédiates.Connaître, c'est d'abord "appliquer les prénotions aux cas

particuliers". Mais le logos interpropositionnel n'apparait qu'avec le dialogue et la possibilité d'un désaccord au sujet de la vérité.Celle-ci ne se situe pas d'abord dans le rapport entre un sujet et un prédicat,mais dans celui de deux propositions en désaccord sur le même objet.Il s'agit donc de 

confronter deux jugements,"car les hommes ont beau partir des notions sur lesquelles ils s'accordent,ils aboutissent à des controverses parce qu'ils ne les appliquent pas comme il faut aux objets correspondants."(Entretiens,II,11,8;tr.Vrin, 2015;p.185).Or ces rapports interpropositionnels sont

commandés par des règles dont dépend le raisonnement et qui varient en fonction du type de l'opérateur qui les unit :(:négation,conjonction,disjonction,implication,conditionnel...) et du résultat de leurs leurs combinaisons.Certaines de ces combinaisons,désignées

du nom de "Cinq indémontrables"(Penta anapodeiktoi) sont exposées par Diogène Laërte dans le livre VII de ses "Vies et Doctrines des philosophes illustres",et aussi par Sextus Empiricus dans son "Abrégé sceptique" (Hypotyposes Pyrrhoniennes),L.II,Ch.13,sect.157-158; Points- Essais,n°352,Au Seuil,1997,édition bilingue par Pierre Pellegrin,pp.288-291). Voici ces "raisonnements indémontrables" :

1) ( Base) : Si le premier,(alors) le second. (Hypothèse) : Or, le premier. (Conclusion) :Donc ,le second.:

2)  //                            //                                   //                Or,pas le premier.        //          Donc,pas le second.

3)   //       Si pas le premier,le second.            //                 Or pas le premier.        //          Donc le second.

4)   //       Ou le premier ou le second            //                  Or le premier .             //          Donc pas le second.            

5)  //                            //                                 //                  Or pas le premier .      //           Donc le second.

Non seulement l'idée d'une démonstration fondée sur des lois logique, et non sur une arbitraire inclusion de classes doublée d'une appartenance des éléments aux classes, tout aussi arbitraire, provient des stoïciens,mais ceux-ci associent démonstration et critère (kanôn) ."Nous avons inventé une norme pour les différents cas (kanona tina eph'ekastou euromen).( ...) La philosophie consiste à examiner et à établir ces normes."(II,11).

Mais cette combinaison de la démontration et du critère est-elle satisfaisante ? Les Pyrroniens usent à leur tour de la logique pour la contester .Sextus note en effet : "si [le dogmatique] juge les impressions,il les jugera dans tous les cas grâce à un critère .Or ce qu'il dira du critère

sera soit vrai soit faux .Mais s'il affirme que cela est vrai,il dira que cela est vrai soit sans démonstration ,soit avec démonstration.Dans le premier cas,il n'emportera pas la conviction;mais dans le second ,il aura de toute façon besoin que la démonstration soit vraie ,puisqu'autrement il

n'emporterait pas la conviction".Bref,"la démonstration demande toujours un critère pour être assurée  ,et le critère une démonstration pour être désigné comme vrai;et une démonstration ne pourra pas être valide s'il n'existe pas au préalable de critère vrai ,et un critère ne pourra être vrai si

une démonstration n'a pas,au préalable,emporté la conviction.Ainsi le critère et la démonstration tombent dans le mode du diallèle [cercle vicieux],dans lequel ils se trouvent tous les deux incapables d'emporter la conviction."(Esquisses,I,14,115-117;Bilingue -Essais,1997,p.119).    

 

3/LOGIQUE ET PRATIQUE STOÏCIENNES 

Notre thèse sera donc que ,pour la philosophie stoïcienne, logique et action sont régies par un même formalisme normatif dont le point d'ancrage est un sujet à la fois rationnel et singuliet..De même qu'en logique vérité et fausseté obéissent,dans leurs combinaisons,à la grammaire propre aux

opérateurs,ainsi la pratique,devra en dépit des incitations de la quotidienneté et de l'arbitraire impérial romain,se conformer ,pour Epictète,à la pure décision personnelle d'un choix réfléchi (proairésis).Cette analogie entraîne, en logique,le reproche d'un formalisme compensé,comme l'ont

souligné les sceptiques ,par l'existence d'un critère (kanôn) à la vérité indémontrable,mais aussi par l'apparition d'un cercle vicieux (diallèle) ; et ,dans la pratique, l'acceptation d'un certain conformisme de façade (kathèkon) destiné à compenser la stérilité du repli sur soi exigé par le pur devoir moral

(katorthôma).Cette substitution suscite une éthique du 'jeu de rôle' .Le personnage du philosophe est alors tenté par la facilité professionnelle d'un repli sur sa technicité théorique, essentiellement consacrée au commentaire d'oeuvres fondatrices ("qu'en dit Chrysippe ?").

 

A)La pratique dialectique

Epictète,pour sa part,réagit négativement à cette tendance herméneutique du stoïcisme impérial, favorisée par les conditions "scolaires" de sa propagation.ILnote ,à propos de la dialectique pédagogique cultivée pour la transmission doctrinale :"Ce qu'il faut avoir appris pour savoir conduire un

raisonnement a été déterminé de façon précise par les gens de notre école (èkribôtai hupo tôn hèmeterôn).Par contre,pour ce qui est de l'usage qu'il convient de faire de ce que nous avons appris,nous manquons totalement d'expérience.Ainsi,donne à n'importe lequel d'entre nous un profane

comme partenaire dans un entretien dialectique ( idiôtèn tina prosdialegomenon) ,:il ne trouvera pas pas la bonne manière de procéder avec lui.Après l'avoir un peu fait avancer,si l'autre répond de travers,il ne sait plus comment s'y prendre avec lui,et il finit par l'injurier ou par se moquer de

lui en déclarant : "c'est un profane ! (idiôtès estin) ,il n'y a rien à faire avec lui ! (...) Pourtant,lorsqu'un guide trouve un homme en train de s'égarer,il le mène sur le bon chemin et s'en va sans s'être moqué de lui,sans l'avoir injurié.Toi-même,montre-lui la vérité,et tu verras qu'il suit.Mais tant que tu ne la lui auras pas montrée,ne te moque pas de lui,prends plutôt concience de ta propre incapacité."(Entretiens,II,12,1-4; Vrin,2015,p.188).

Ce passage et sa suite suscitent plusieurs observations.Soulignons tout d'abord que ,dans son usage direct en langue française,apparaît une nuance importante,soulignée par Littré,entre une diatribè et un entretien ou une conversation.Cette différence dans l'usage courant tient compte,

en effet, de l'étymologie,puisque 'tribein' signifie écraser,broyer.Sans doute y a-t-il toujours un risque dans la prise de parole,mais Epictète nous rappelle, avec l'expression 'ton prosdialegomenon', que ce risque ne doit pas être rendu systématique par l'interrogation.Aussi ,lorqu'intervient

l'évocation de Socrate,a-t-on du mal à écarter la comparaison traditionnelle entre l'effet produit sur ses interlocuteurs avec celui du contact avec un poisson-torpille.Pourtant, l'interprétation qu'il donne de la maïeutique n'en gomme pas l'aspect pénible et déplaisant :"Comment Socrate faisait-il ?Il

forçait son partenaire d'entretien (prosdialegomenon) à témoigner en sa faveur et il n'avait besoin d'aucun autre témoin.(...) Il exposait de façon si claire les conséquences des notions en jeu que n'importe qui se rendait compte de la contradiction et battait en retraite."

D'où vient,selon Epictète,l'incapcité de l'interlocuteur ?Peut-on le faire "accoucher" de réponses tirées de lui-même ?"Ce sont-là,répond Epictète,des termes techniques que les profanes trouvent insupportables,difficiles à comprendre -et dont nous n'arrivons pas à nous débarrasser.Mais les termes

que le profane comprend et grâce auxquels il pourrait de lui-même et à partir de ses propres représentations concéder une affirmation ou la repousser,nous sommes absolment incapables de les employer pour le faire avancer.Par suite,conscients de cette incapacité qui est la nôtre,nous renonçons tout naturellement à la tâche,du moins ceux d'entre nous qui ont un tant soit peu de prudence;"(idem.II,12,5-12; Vrin, pp. 188-189).

 

B) L'homme et le philosophe

Quelque mots de transition permettront de comparer Socrate éducateur à Epictète éducateur.Ils sont à la fois différents et semblables.Différents car,ainsi que l'explique Epictète ,Socrate ne prétend pas transmettre un quelconque savoir acquis ,mais seulement faire porter à la claire conscience

un savoir enfoui, en suscitant par le questionnement des perplexités insupportables.Epictète,comme tout enseignant sérieux et bien formé,met à l'épreuve le premier venu de bonne volonté en l'interrogeant sur des notions élémentaires et sur sa capacité de raisonner.Mais pourtant ils se

ressemblent,car, pour chacun d'eux, la pratique dialogique -au départ simple entretien,conversation décousue en apparence -n'a d'interêt que si elle met en mouvement le choc des positions,le discord , le problème de la vérité et donc l'impardonnable !

Mais s'agit-il de se montrer homme ou philosophe ? "Ce n'est pas une tâche quelconque de remplir simplement son rôle d'homme.Qu'est-ce qu'un homme,en effet ?-On dit que c'est un vivant rationnel et mortel (Zôion,phèsi,.logikon,thnèton)."(II,9,1-2;o.c.p.176) Souvent nous n'agissons que

comme du bétail. Mais parfois aussi,grâce à notre faculté rationnelle,nous raisonnons en nous servant des éléments de la 'grammaire logique'  des opérateurs,et nous posons cette question :"Quand une proposition conjonctive est -elle sauve ?Lorsqu'elle remplit son rôle ! Pour une proposition

conjonctive,le salut consiste à être composé de propositions vraies.Et la proposition disjonctive? Quand elle remplit son rôle."(idem.p.177;II,9,8). [En effet, 1° Soit (p et q);pour que (p et q)Vrai,il faut que pV et qV; 2°Pour que (p w q)V,il faut soit pV et qF,soit pF et qV; w désigne la disjonction

exclusive,ou alternative.] .Cette question logique,la posons-nous en tant que philosophe-logicien ou en tant qu'homme ? Epictète répond :"Chacun se développe et se sauve grâce aux actions qui correspondent à ce qu'il est : le grammairien grâce aux travaux de grammaire,le menuisier grâce aux

travaux de menuiserie.".(id.p.177) N'y a-t-il donc pas de vertu suprême,de 'salut' supérieur aux autres ? Certes,nous savons toute l'importance accordée par Epictète au développement,au progrès;mais n'y a-t-il pas des hiérarchies de domaines ? Et le but est-il seulement de s'exercer avec

persévérance dans ce qui nous a convenu ?- Epictète soutient qu'il faut éviter de s'obstiner ,"car à la longue nous avons pris l'habitude de faire le contraire de ce que nous avons appris.." Nous avons appris comme stoïciens ,mais nous en venons à agir comme épicuriens !

On voit que l'important est de ne pas se tromper dans ses 'choix de vie' : le philosophe doit pouvoir s'accorder à l'homme,et il ne suffit pas de déployer une persévérante bonne volonté ."Pourquoi te dire Stoïcien,pourquoi tromper les gens ?"(idem,p.178) Il ne faut pas être ce qu'on devient

mais devenir ce que l'on est . Faute de quoi "nos sentiments ne sont pas en accord avec notre langage,nous sommes loin de mettre en pratique ce que nous disons et que nous nous vantons de connaître.Ainsi ,alors que nous sommes incapables de remplir notre rôle d'homme ,nous nous chargeons en outre de celui de philosophe.".(ibidem,p.179)

C)L'humanisme stoïcien   ( " Citoyen du monde ")

Si  Socrate représente pour Epictète un modèle indépassable,c'est autant pour ses qualités humaines que pour son rôle philosophique d'éveilleur. Cela se marque clairement à la forme d'apologie qu'il témoigne à son illustre prédécesseur :"Le premier trait caractéristique de

Socrate,celui qui marque le mieux son originalité,c'est de ne jamais s'irriter dans le cours de l'argumentation,de ne jamais proférer aucune injure ni aucune parole insolente,de supporter avec patience,au contraire les injures des autres,et de savoir mettre fin au conflit.Si vous voulez connaître

l'étendue de son talent en ce domaine,lisez le Banquet de Xénophon,et vous verrez combien de conflits il a résolus."(Entretiens,II,12,14-16; Vrin;2015,p.189).Le 'Socrate' d'Epictète,ce n'est pas l'intercesseur platonicien,l'ennemi acharné d'une sophistique qui n'est autre que l'usage pervers

de la rhétorique au service le l'ambition politique,mais c'est le médiateur dans toute sorte de conflit.Or tandis que Platon nous présente un citoyen athénien tellement attaché à la Cité dont les Lois lui ont tout donné qu'il préfère subir un sort injuste plutôt que vieillir à l'étranger,l'humanisme stoïcien

rejette une telle appartenance."Mais quoi ?",commente ironiquement Epictète,"une telle façon de faire n'est pas très sûre aujourd'hui,surtout à Rome."(idem,p.190).L'humanisme d'Epictète ,né en Asie Mineure et devenu esclave d'un affranchi, secrétaire de Néron,ne s'exprime pas par le

civisme ,par un patriotisme romain,mais par le cosmopolitisme ,bien ce terme ne lui semble pas connu. "Examine qui tu es.Un homme,en premier lieu,c'est-à-dire un être ne possédant rien qui soit supérieur à la faculté de choix réfléchi  (proairésis),qui lui subordonne tout le reste et la préserve

elle-même de la servitude et de la soumission.Considère alors de quels êtres tu te distingues en vertu de la raison,Tu te distingues des bêtes sauvages,du bétail.En outre,tu es citoyen du monde et partie du monde,non pas une partie destinée à servir,mais une partie de premier rang (alla tônproègoumenôn);car tu as une conscience réfléchie du gouvernement divin et tu es apte à raisonner sur ce qui en découle."(II,10,1-3; Vrin,2015,p.180)

 

D) Cosmologie et théologie  ( " ...et partie du monde." )

La philosophie d'Epictète obéit à deux exigences en apparence opposées et peut-être même contradictoires : d'une part,affirmer la suprématie  de son pouvoir de choix réfléchi (ouden echôn kuriôteron proaireseôs) ; d'autre part,"n'avoir jamais ni propension ni désir sans les rapporter au tout

 "Oudepot'an allôs ôrmèsan è ôrechthèsan è epanenegkontes epi to holon."(Entretiens,II,10,1-5; Vrin,p.180.) Mais cette apparence ne résiste pas à une analyse plus attentive,car la 'proairésis' ne proclame pas une indépendance orgueilleuse ,insoucieuse d'autrui ,qu'il s'agisse des proches,de la

Cité et des autres humains.L'existant est un 'être-au-monde',un 'être-avec' ; encore lui faut-il décider une fois où se situe la nature des maux et des biens.Si être-au-monde consiste à être une infime partie d'un tout (holos) quelconque ,proche ou lointain,et même de l'Univers (ta hola),il n'y a donc

pas d'arrière-monde et pas davantage d'une métaphysique qui en donnerait le savoir.L'homme ,au clair de ce qu'il est vraiment et de ce qui lui appartient vraiment ,vivra sans crainte de le perdre.Il ne lui suffira pas de penser que les dieux ne se soucient pas des hommes,car la présence de

l'agir divin est partout accessible dans la physis qui en témoigne la double rationalité,la finalité et la nécessité. Le propre du stoïcisme consiste en effet dans une surdétermination rationnelle de l'étant,dans l'inséparabilité du bien et de l'inévitable qui caractérise l'organisation du tout.

"Le dieu est secourable;mais le bien aussi est secourable.Il est donc vraisemblable que là où se trouve l'essence du dieu,là se trouve également celle du bien.Quelle est donc l'essence du dieu?Est-elle chair? Loin de là! Est-elle un champ ?jamais de la vie? Réputation? En aucun

cas. Intelligence,science droite raison,voilà ce qu'elle est.Cherche donc là l'essence du bien,et nulle part ailleurs."(idem,II,8,1-3;Vrin,p.172)."Tu portes partout avec toi un dieu et tu l'ignores",précise Epictète. Le stoïcisme est bien un matérialisme physique sans contre-partie métaphysique ou

spirituelle.Mais son 'organicisme' intégral témoigne de la rationalité naturelle jusque dans ses plus petits détails.Et la philosophie peut donc s'accorder sans difficulté avec les croyances et le langage polythéiste des religions grecque et romaine.Il conseille :"Laisse-les se porter vers

Zeus,vers les autres dieux,confie-les-leur,qu'ils soient dirigés par eux,qu'ils se règlent sur eux : comment pourrais-tu encore manquer de sérénité.(...) Puis,partant de là,ajouter ce qui s'ensuit,à savoir : comment faire pour que rien de ce que tu veux éviter n'arrive,et que que rien de ce que tu veux

voir arriver ne manque d'arriver ? Ensuite,quand [ ton disciple ] aura bien travaillé ce thème et qu'il aura remporté la victoire,qu'il revienne me voir et me dise :'je veux être sans passion et sans trouble (egô ethelô men kai apathès einai kai atarachos) ,oui,mais je veux aussi,en homme pieux,en

philosophe,en homme soucieux de bien faire connaître mes devoirs à l'égard des dieux,de mes parents,de ma patrie,des étrangers ."(Entretiens,II,17,28; Vrin,p.216).Il suffit de montrer l'évidence d'une théologie physique et son accord avec une théologie morale.

"Selon les philosophes,la première chose à apprendre est qu'il y a un dieu,qu'il exerce sa providence sur l'univers (esti theos kai pronoei tôn holôn).Il faut apprendre ensuite ce que sont les dieux.Si la divinité est loyale,il doit être loyal lui aussi;si elle est libre,il doit l'être lui aussi;si elle est

bienfaisante,lui aussi doit être bienfaisant.;si elle est magnanime,lui aussi doit l'être;en somme,en tout ce que désormais il dira et fera ,il agira en émule du dieu."(II,14,11-13 ; Vrin,p. 198).

 

 

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