DIALECTIQUE ET PHILOSOPHIE

DIALECTIQUE ET PHILOSOPHIE

DIALECTIQUE ET PHILOSOPHIE

Quelle que soit l'équivoque qui plane sur le rapport entre philosophie et rhétorique et dont Isocrate est le nom,elle se dissipe à la lecture d'Aristote et coïncide avec la réhabilitation de la technè.En effet,si la philosophie,quelle que soit sa nature,est de l'ordre de la théôria ("On a raison d'appeler la

philosophie science de la vérité -épistèmèn tès alèthéias-,car l'accomplissement (telos) de la théorie est vérité,et oeuvre celui de la pratique."Métaphysique,a 993 b 20-21.),ce n'est pas le cas de la rhétorique, à laquelle Aristote reconnaît toutefois le statut de' méthode de production

persuasive',faisant ainsi appel,simultanément, au langage,à la logique,et à la production d'émotions variées chez l'auditeur.Au surplus, se trouvent jetées les bases d'une sorte de caractérologie intégrant même des éléments biographiques tels que l'âge et ses effets sur le psychisme.La rhétorique comme discipline autonome est donc constituée.

Par contre,la relation entre philosophie et dialectique est loin de recevoir une solution claire et satisfaisante.Il s'agit en effet de prendre à rebours la réponse de Phèdre à Socrate : "Mais si tu me sembles nommer correctement ce genre de discours en l'appelant"dialectique",je crois,par contre,que le

genre rhétorique nous échappe encore."(Phaidr. 266 c).Pourtant,remettant sur le métier un thème déjà longuement traité dans le Banquet,Socrate persiste à rattacher la philosophie au délire érotique et procède à une rapide analyse de son mode opératoire (tèn dynamin technè

labein):"Premièrement,mener à une forme unique, grâce à une vision d'ensemble ,ce qui se trouve disséminé,en sorte que, chaque chose une fois définie, soit rendu évident l'objet de la recherche.Ainsi procédames-nous,naguère,au sujet de l'amour.(...)Cela fait ,être capables,en retour,de détailler

ces formes par espèces,en respectant les articulations naturelles.(...)C'est de cela,Phèdre,que,pour mon compte,je suis fort amoureux ,de ces divisions et de ces rassemblements (tôn diairéséôn kai synagôgôn).(...) Ce qui est vrai,c'est que les hommes doués d'une telle aptitude, je les nomme jusqu'à présent- à tort ou à raison,dieu seul le sait !- des dialecticiens ."(o.c.,265d-266c)

Quelle que soit l'oeuvre platonicienne particulière à laquelle on se réfère,il ne fait pas de doute que par "philosophie",c'est bien de dialectique qu'il s'agit,même si le réalisme des formes,la 'trancendance' des Idées, paraît céder la place sur le tard à une interprétation plus équilibrée ,par exemple le

rapport entre les deux métrétiques du Philèbe.Aussi la véritable mutation que subit la dialectique dans l'aristotélisme,celle-ci abandonnant jusqu'à Hegel son statut de science suprême pour ne plus désigner qu' une sorte de "Sprachspiel"modelé sur la méthode syllogistique et pratiqué dans " l'Institut

pédagogique "du Lycée,ne doit pas s'expliquer sans de sérieuses raisons.Aristote se contente pourtant de donner une information  méthodologique :"La prémisse démonstrative diffère de la prémisse dialectique en ce que,dans la prémisse démonstrative on prend l'une des parties de la contradiction

,car démontrer ce n'est pas demander,c'est poser,tandis que dans la prémisse dialectique,on demande à l'adversaire de choisir entre les deux parties de la contradiction."(Premiers Anal. I,1,24 a 20-25) Quoi qu'il entende précisément par "philosophie",il ne fait pas de doute que pour Aristote ,celle-ci a le

statut de science théorétique (elle n'est ni poèsis ni praxis) et ses énoncés sont tirés de prémisses vraies et premières, conformément à des figures nécessaires et universelles du syllogisme.Il reste qu'à chaque fois qu'il donne des exemples de science,Aristote cite presque toujours simultanément

les mathématiques et la physique,parfois la médecine et les mathématiques.On nous objectera l'existence de la "prôtè philosophia"et sa place dominante.En effet,mais son statut est tellement problématique qu'il faudrait peut-être,pour établir ses prémisses,avoir recours au service de la dialectique ,c'est-à-dire à une application de la logique (comme en Z,1029 b 13).

Nous avancerons une hypothèse,c'est que la dégradation du statut de la dialectique,de Platon à Aristote,ne peut être élucidée qu'en fonction de la seule critique du réalisme des "Idées" - celle-ci s'opérant simultanément dans l'oeuvre du maître..

LA CRITIQUE ARISTOTELICIENNE DES IDEES DE PLATON

"Or poser l'un et les nombres en dehors des choses,à la différence des Pythagoriciens,et introduire les formes (tôn eidôn),il l'a fait à cause de sa recherche dans les discours,car ses prédécesseurs ne connaissaient pas la dialectique..."    

                                                                    Aristote,Métaphysique ,A,987 b 30-34.

Non seulement Aristote ne semble pas justifier notre hypothèse,mais il la récuse même d'emblée dès les premières pages de l'historique de la  philosophie qu'il a éprouvé le besoin de tracer.En effet,il assigne à la doctrine des formes (eidè) et à l'invention de la dialectique deux sources clairement

indépendantes.Si l'origine des formes est précisément établie à partir de la formation intellectuelle et scientifique de Platon et,en particulier de sa fréquentation du pythagoricien Cratyle,il en va tout autrement de la dialectique pour laquelle il n'aurait pas de prédécesseur.Aristote n'accorde pas à

Parménide et à Zénon l'influence que Platon lui-même,dans le Parménide et le Sophiste,semble pourtant leur accorder.Cette occultation s'explique peut-être par l'importance majeure reconnue par Aristote au problème du mouvement dans le monde sensible et au moyen d'en rendre compte

scientifiquement,tandis que les paradoxes zénoniens,pour intéressants qu'ils fussent,ne paraissaient trouver d'autre issue philosophique que dans un monisme ontologique récusé par Platon.C'est pourquoi le véritable intérêt d'Aristote se tourne non vers les Eléates,mais en direction de l'autre courant

"philosophique" de la Grande- Grèce,le Pythagorisme.Il faut relire attentivement l'interprétation qu'Aristote accorde à cette filiation.Le thème en est la possibilité de définir un objet.Cette opération scientifique ,nommée 'orismos', déjà longuement discutée dans les Topiques et les Analytiques, est

assignée ici à sa source mathématique.Platon l'a déjà mise en relief dans son Ménon.Elle a en effet deux avantages .D'une part,si elle

est correctement formée,elle ne peut convenir à deux objets différents mais convient toujours à deux exemplaires quelconques de la même classe.D'autre part,et en conséquence, elle ne saurait convenir à des objets dépourvus de permanence dans le temps.

"Mais comme Socrate s'occupait de questions éthiques , que dans ces questions il cherchait l'universel et qu'il a été le premier à avoir réfléchi sur la définition,Platon ,l'ayant approuvé pour cela,pensa que la définition convient à d'autres objets que ceux qui sont en devenir,mais pas aux sensibles.

Il est impossible que les sensibles aient une définition connue,car ils sont en perpétuel changement.Il nomma donc de tels objets [immuables] les formes  (idéas)des sensibles,et tous les sensibles sont nommés (legesthai) à part d'elles et d'après elles ( para tauta kai kata tauta) et conformément à la

participation  (methexis).Platon a seulement changé le nom.En effet,les pythagoriciens disent que les êtres imitent les nombres,tandis que Platon dit que les sensibles participent aux formes (eidè) .Platon soutient qu'à côté des sensibles et des formes il y a les êtres mathématiques ( ta mathèmatika),

intermédiaires entre les unes et les autres,d'une part différents des sensibles par leur éternité et leur immuabilité,mais aussi des formes,car ils constituent un grand nombre d'êtres semblables,tandis que chaque forme en elle-même est seulement une."(Métaphysique,A,987 b 1-18).

Aristote ne s'en tient pas à l'exposé comparatif du pythagorisme et de la pensée platonicienne.Il va en effet se livrer à un développement dont les termes peuvent être communs au platonisme et à sa propre doctrine,quand il oppose la grammaire du relatif ,adaptée à la matière (avec l'opposition du grand et du petit,déjà traitée par Platon dans le Phédon,à celle de l'absolu,de l'en-soi ou de

l'un.Or les formes naissent de l'un selon la participation,car l'un est l'ousia ,et rien d'autre ne peut être dit un sinon l'ousia.Mais ,adoptant la causalité numérique des pythagoriciens,Platon leur superpose le niveau des formes.Tandis que "les pythagoriciens font provenir beaucoup de choses de la

matière,pourtant la forme n'engendre qu'une fois : d'une seule matière provient une seule table,tandis que celui qui applique la forme,même seule,fait beaucoup de tables."(o.c.,988a 1-4) Quelle que devienne,dans l'enseignement de Platon, la place occupée par les êtres mathématiques

et,particulièrement,la doctrine des 'idées-nombres',nous pouvons tenter de comprendre la généalogie de cette notion.Prenons le cercle ou le triangle,et comparons le à l'homme ou à l'animal.Sauf s'il est nominaliste,le mathématicien a affaire à deux choses: le mot {c,e,r,c,l,e}et le cercle lui-même,défini soit

à la manière spinoziste par la rotation d'un segment autour d'une de ses extrémités (définition opératoire),soit à la façon ensembliste.Il y a aussi l'image du cercle ,tracée au compas ou avec l'ordinateur.Le géomètre "raisonne juste sur des figures fausses."Bref,quel que soit le mot (en

français,allemand,etc.),quelle que soit sa représentation,son signifié est.A Frege ,qui soutenait cette thèse,on a reproché son platonisme.Seulement,il faut inverser le rapport .Le réalisme de l'idée (le platonisme) n'est qu'un effet,une transposition du mathématisme.Reste à savoir si Platon a raison de transposer les mathémata et leurs propriétés bien particulières dans le monde des phénomènes.C'est ce que penseront Galilée et Descartes.

HEURS ET MALHEURS DU PLATONISME

"Car quelle oeuvre surgit de la contemplation des Idées (tas idéas) ?"(Méta. 991a 23)

Contrairement à l'usage, qui qualifie couramment de "platonisme"une certaine interprétation des êtres mathématiques tels que figures ou nombres pris en eux-mêmes et non dans leurs applications au réel sensible (calculs,mesures,etc.),nous réserverons l'usage de cette dénomination  à  la transposition

aux concepts d' un réalisme non -sensible (intelligible) initialement appliqué aux seuls mathémata.Or,comme le commentaire d'Aristote le fait clairement apparaître,cette transposition génératrice de formes (eidéa ou idéa) suscite des questions qui,loin de rendre compte du réel de manière rationnelle,frisent

plutôt le non-sens (polla sumbèsétai atopa) ,car si les êtres mathématiques ne sauraient se réduire ni à de purs signifiants ni à des faisceaux ( Hume :bundles) d'images ,le réalisme du signifié conceptuel ( noèma) résulte d' une opération qui non seulement ne correspond à aucune nécessité

épistémologique,mais multiplie indéfiniment ses créations:" On aura plusieurs paradigmes du même être et par suite plusieurs idées de cet être;par exemple,pour l'homme,ce sera l'animal,le bipède,et en même temps l'homme en soi (to autoanthropos)."(o.c.,991 a 28-29) Or le rapport paradigmatique

ne se limitera pas à la division entre genre et espèces ;il pourra prendre sur l'étant autant de points de vue qu'il y a de catégories.De telles considérations constituent des amusements (paidiai) tels que l'on se demande s'il y a davantage d'idées que d'étants dont elles sont les modèles.

Ce jeu peut même être raffiné si l'on double les idées d'une structure numérique,ainsi que Platon,en cela fidèle héritier de Pythagore,le propose dans son Timée."Je prends un exemple :si Callias est un rapport numérique (logos en arithmois) de feu,de terre,d'eau et d'air,l'idée elle aussi,sera un rapport

numérique  de certains autres substrats (hypokeiménôn)."(idem,991 b 17-20).Une fois ces considérations qualifiées d'absurdes (atopa),Aristote n'a plus qu'à conclure : "dans la pensée d'expliquer la réalité (tèn ousian) des êtres sensibles,nous posons celle d'autres êtres;mais quant à expliquer la réalité

de ces autres êtres,nous nous contentons de paroles creuses,car participer ,nous l'avons déjà dit,n'est rien (outhen estin).(...) Mais les mathématiques sont devenues pour nos contemporains toute la philosophie,quoiqu'ils disent qu'on ne devrait les cultiver qu'en vue du reste. "(ibid.,992 a 26-29; 992a 32- 992 b 1).

______________________________________

HERMENEUTIQUE ET DIALECTIQUE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×