PROBLEMES ET METHODES I

PROBLEMES ET METHODES I

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I- PROBLEMES

II-UNE METHODE :LA DEFINITION

 

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"Il ne faut pas examiner n'importe quel problème ni n'importe quelle thèse,mais seulement ceux qui pourraient être un sujet d'embarras pour un interlocuteur qui mérite qu'on lui donne une réponse raisonnée,et non pas seulement qu'on le rabroue,ou qu'on le renvoie à ses sens; de fait,ceux qui demandent s'il faut ou non honorer les dieux et aimer ses parents ne méritent que d'être rabroués ,et ceux qui demandent si la neige est blanche ou non ne méritent que d'être renvoyés à leurs sens.Il ne faut pas non plus retenir les cas où la démonstration serait immédiate (syneggus ),ni ceux où elle serait trop longue.Car les premiers ne suscitent aucun embarras,et les seconds en suscitent plus qu'il ne faut pour un exercice d'entraînement"

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I-PROBLEMES

Sous ce titre sont encore attribués à Aristote plusieurs volumes de questions commençant par "Pourquoi ?"(Dia ti,exactement:à cause de quoi ?),ces questions donnant lieu à des propositions de réponses

plus ou moins développées et regroupées en sections par titres.Pour davantage de précision,citons,dans le second volume,les sections XI,"De la voix";XII,"Des bonnes odeurs";XIII,Des mauvaises odeurs;

XIV,"Des effets du climat;XV,"En rapport avec la théorie mathématique";XVI,"Des objets inanimés";XVII ,"Des êtres animés";XVIII,"Le goût des Lettres";XIX,"De l'harmonie";XX,"Sur les arbustes et les légumes".

Nous arrêterons là cette énumération à la Prévert,en précisant que le volume traite de vingt-sept titres.Afin d'être plus clair,citons in extenso une question assortie de sa réponse. Soit,dans la section XIX,la question 21 :

"Pourquoi les fautes des chanteurs qui ne sont pas dans le ton se remarquent-elles davantage quand ils chantent les graves que quand ils chantent les aiguës ?Il en va de même pour le rythme:les fausses notes se

remarquent davantage dans les plus basses notes.Est-ce parce que la durée d'une note grave est  plus longue et qu'ainsi on la perçoit mieux ?Ou est-ce parce que,avec plus de temps, la note laisse

une impression plus forte,tandis que ce qui est rapide et aigu échappe par sa vitesse ?"(Aristote,Problèmes,Les Belles Lettres,2002,p.105).L'éditeur du texte s'interroge à juste titre :"Quel était cet auteur ?Plusieurs indices

conduisent à penser que ce n'était pas Aristote lui-même.Certains tiennent au vocabulaire qui diffère sensiblement de celui qu'utilisait couramment le Stagirite.(...)Mais ce sont les idées développées dans certaines

sections qui révèlent un auteur postérieur au quatrième siècle avant J.-C.Certaines remarques sur la propagation des sons reposent sur des connaissances qu'Aristote et ses contemporains ne possédaient pas encore."

(o.c.,notice,p.4).Pourquoi donc faire état de ces textes si leur origine est plus que douteuse ?La raison en est que leur attribution est précieuse à plusieurs titres.Elle permet d'abord de se faire une idée relativement

précise de ce que le Lycée entendait par "problèmes".Elle fournit la structure logico-rhétorique d'une "réponse"à un problème dialectique.Si nous avons jusqu'ici insisté sur l'aspect antithétique et réfutatif qui caractérisait

sa formulation,il semble bien qu'en raison de la variété des domaines traités comme de l'anonymat des poseurs de questions,celles-ci gagnent nécessairement en objectivité et en 'esprit scientifique'.

Bien éloignées des antinomies 'philosophiques' de l'antithétique kantienne, il s'agit de questions 'terre à terrre' étroitement liées à la vie quotidienne et à l'expérience commune, auxquelles la logique ést incapable, à

elle seule et en se fondant sur des 'opinions', de répondre par oui ou par non,mais qui conduisaient,à leur tour,à des hypothèses d'ordre empirique.Mais est-ce bien cela que ,dans un cadre de discussion universitaire,

Aristote exposait dans ses Topiques ? On pourrait légitimement en douter, à en juger du peu de place occupé par la dialectique. 

On m'objectera que la définition aristotélicienne du problème dialectique n'est pas simple.Aristote y fait une large part aux problèmes pratiques de choix et de rejet."Certains problèmes en effet,écrit-il,

ne sont utiles à résoudre que pour savoir s'il faut prendre ou laisser,par exemple celui de savoir si le plaisir vaut ou non d'être choisi;d'autres ne le sont qu'à des fins de pure connaissance,comme celui de savoir

si le monde est éternel ou non."( Top.,104 b ,5-8). Mais le caractère principal des problèmes tels qu'ils sont traîtés par Aristote lui-même ne consiste pas dans la variété de leurs objets.C'est la

méthode déductive revendiquée dans les Topiques , et non une simple recherche d'informations formulée comme des hypothèses empiriques, qui donne tout son sens à la qualification de dialectique

accordée à la nature des problèmes. "Sont des problèmes aussi bien les questions sur lesquelles il existe des argumentations déductives de sens opposé (on hésite alors à y répondre par l'affirmative ou par la négative,

du fait qu'il existe dans les deux sens des arguments persuasifs), que celles à propos desquelles nous n'avons pas d'arguments à donner,tant elles sont vastes,et tant nous jugeons difficile de motiver notre choix,par exemple

celle de savoir si le monde est éternel ou non.De fait,les questions de ce genre peuvent très bien faire le sujet d'une enquête."(o.c.,104a 13- 17 ).Comment juger l'attitude d'Aristote,c'est-à-dire celle d'un chercheur

tout aussi intéressé par les investigations sur le terrain que par l'analyse logique,devant la difficulté de sa tâche ?Elle est claire: la philosophie n'existe pas sans un double fondement rationnel et observationnel et cela

au point d'envisager de s'en remettre, pour les questions qui semblent dépasser l'empiricité, et que Kant classe décidément dans la cosmologie rationnelle (antithétique),à une démarche qualifiée d'enquête (zètèsis) !

Il y a donc,dans la notion aristotélicienne de 'problème',une double dimension:en un sens minimal,repris par la tradition,il s'agit d'une question qui renvoie à un nouveau questionnement,c'est-à-dire à un approfondissement

de la recherche empirique; mais, en un sens plus déterminé, le problème prend la forme conflictuelle d'une thèse,ou encore d'une opinion paradoxale.Il semble donc que la quête d'informations nouvelles

cède alors la place à une discussion sur le sens des mots :"Pour ce qui est des instruments grâce auxquels nous ne serons jamais à court d'arguments déductifs,ils sont au nombre de quatre.

Le premier consiste à poser des prémisses;le second à savoir dissocier les divers sens d'un terme;le troisième,à découvrir les différences;le quatrième est la perception des similitudes."(o.c.,105 a 22-26)

L"argumentation dialectique revêt alors sa forme sémantique de travail sur le langage - plutôt que de 'jeu de langage' ,même si nous ne sommes pas très éloignés des 'ressemnblances de famille' -

en précisant que le champ de cette enquête pourra privilégier non seulement l'opinion des

'professionnels' de la science et de la technique,mais ,procéder à la constitution de sortes de 'catalogues',et "indiquer en marge à chaque fois,le nom des tenants de ces opinions,notant,par exemple,

que c'est Empédocle qui dit que les éléments des corps sont au nombre de quatre;car une chose a toutes chances d'être acceptée quand c'est quelqu'un de célèbre (endoxou) qui l'a dit."(idem,105 b 15-18)  

Un tel travail d'exploration sémantique couvrira ainsi l'ensemble du champ de la philosophie ,car "parmi les prémisses examinées certaines sont éthiques,d'autres physiques,d'autres enfin sont logiques."(ibid.105 b 20-21)

Prenons un cas de 'topos' ,c'est-à-dire de stratégie argumentative,où,précisément,la discussion sur le sens des mots ne joue aucun rôle dans l'établissement ou dans la réfutation de la thèses.

Aristote se dispense donc d'évoquer un cas particulier et se contente d'énoncer une règle logique apparemment déjà connue du Lycée :

"(il faut) examiner à propos du sujet en question de quel étant il est le sujet,ou de quel étant il suit nécessairement  :quand on veut préparer une thèse,,il faut rechercher de quelle chose la chose de son sujet suivra -

car  si on a prouvé (kataskeuazein) l'existence de la première, on aura prouvé l'existence du sujet en question;par contre,quand on veut réfuter (anaskeuazein)  une thèse,il faut rechercher ce qui découle du sujet donné,

car quand nous aurons montré que le conséquent du sujet proposé n'existe pas,nous aurons par là-même ruiné la chose en question."(Top. II,4,111 b 17-23)

REMARQUE SUR CONSEQUENCE ET IMPLICATION

Nous avons préféré,pour ce passage,précieux pour un historien de la logique,le mot-à-mot du volume V de la traduction Tricot (Vrin,1965) pour deux raisons.Primo,cette traduction distingue nettement les propositions

des choses auxquelles elles renvoient.Et si la proposition choisie comme antécédent de la thèse proposée est vraie (si l'étant dont elle traîte existe comme tel),la thèse elle -même sera nécessairement vraie.

Par contre,mais en raison du même rapport de conséquence,la thèse sera nécessairement fausse si son conséquent est faux (son objet n'existant pas).

Secundo,et c'est la raison principale de notre choix,si Tricot use des termes traditionnels de 'antécédent' et conséquent',Brunschwig parle d'implication.Or la différence entre conséquence et implication est que

la conséquence suppose des évènements réels,mais pas l'implication puisque le faux peut impliquer le vrai,mais qu'une absence d'antécédent ne peut avoir pour consèquence un évènement existant.Bref,

pour Aristote et ses successeurs (l'affaire semble changer avec les 'indémontrables' des Stoïciens) le rapport logique d'antécédent à conséquent reste soutendu par un rapport réel de causalité.

[ Table de l'implication : {V--) V}est V; {V--)F}est faux;{F--)V}est vrai;{F--)F}est vrai .] Il faut donc soigneusement distinguer le connecteur logique d'implication de la relation (catégorie,pour Kant) de conséquence causale.

 

II- DEFINITION (HOROS)

Un bref rappel sur la notion de prédicable,dont Jacques Brunschwig nous a rappelé qu'elle n"a pas d'équivalent dans la langue d'Aristote.Nous ajouterons même que,comme elle renvoie en grec à katègorein et katègoria,

termes qui signifient la mise en accusation et par suite la  qualification d'un acte ou d'une personne,les prédicables sont donc, pour Aristote,les quatre modes d'attribution possibles d'une détermination à un sujet.

Soit il y a exacte correspondance entre l'essence du sujet et cette détermination (par exemple,deux triangles sont égaux si leurs trois côtés sont égaux,chacun à chacun.)en définit l' essence,soit ce n'est pas le cas.

Mais,à part la définition, les autres prédicables tombent sous la critique spinoziste;"omnis déterminatio négatio est",car la copule est n'exprime plus la stricte identité du sujet et du prédicat.

Pour reprendre le même exemple,l'égalité des trois angles,terme à terme,ou quelque autre cas d'égalité ne sont que des déterminations vraies qui suivent de la définition grâce à des constructions (des synthèses) où

interviennent des éléments extrinsèques qui,pour ne pas être de nature empirique ,n'ont pourtant pas la vertu analytique de la définition.

Là où l'argumentation rationnelle des dialecticiens entre en jeu,c'est-à-dire faute d'observations 'précises et concordantes',faute aussi d'axiomes et de postulats,la situation exhibe,même si la dimension éristique

ou agonistique du débat est régulièrement sous-estimée,une "lutte dialogique pour le bon usage des concepts".Or cette lutte n'est nulle part plus acharnée que dans leur définition.On nous dit que l'accord se

fait préalablement,qu'il est la condition même du débat.Mais comme il ne s'agit pas de manier des symboles sans faute,où tout,comme dans les Regulae,serait une question d'attention et de mémoire,c'est une fois

les choses dites que le véritable affrontement commence,que l'on s'aperçoit avec inquiétude que le sol du discours est meuble,trompeur, et l'assiette de la déduction peu assurée en raison d'un sens flottant.

Et c'est bien là qu'il faut s'interroger sur la vraie nature de l'exercice :travail mené en commun ou jeu sur les mots,mais , cette fois-ci,jeu sans règle ,jeu où la règle ne sera découverte qu'à la toute fin (provisoire)

de la partie.C'est ce que nous nommions dans notre titre "Aristote sans masque",cet auteur qui se découvre ou plutôt nous fait redécouvrir tout à la fois,comme Socrate l'avait annoncé dans le Gorgias,l'étroite connivence

verbale de la rhétorique,de la sophistique et d 'une certaine politique.Voilà aussi pourquoi la nécessité de faire tomber les masques, comme Socrate ou Platon s'y employaient, condamnait le philosophe à la mort acceptée

ou à l'exil,à la dangereuse fréquentation des tyrans et à l'élaboration d'une utopie .Mais Aristote ?Alexandre n'est pas Dion.En dépit de ses crises de violence extrême,Alexandre est porté par son génie,et ne s'accomode pas

plus de l'utopie que son maître ne se satisfait des Idées.Quand les masques tombent,le réel des choses peut s'observer :l'aile d'une armée à renforcer,une forteresse à investir,des discours qu'il faut maîtriser,

des observations à recueiller et communiquer sans trêve.Jouer sans trêve ni honte avec les mots,mais pas comme Cratyle,Hermogène ou Heidegger avec des étymologies fantaisistes ou des archaîsmes englués

dans une pratique dont se moquent bien les puissants du jour.Dans les Topiques,le travail d'Aristote sur le discours consiste à mettre en lumière la logique immanente à la langue ordinaire,à prévenir

ses lecteurs (ou auditeurs) qu'il a des pièges,des trolls ( cf. Antonio Casilli Les liaisons numériques,Ed.du Seuil,3° partie "Que va-t-on faire des trolls ?),et comment on peut tenter de les éviter.Car,ainsi que

 l'observe Wittgenstein, si le langage fait parfois des noeuds compliqués, les gestes pour les défaire,si l'on y tient car Alexandre aurait procédé autrement,ne sont pas plus simples.

Tels sont les gestes auxquels nous convie Aristote ,notre contemporain, et que nous devrions apprendre.Ces gestes nous sont communiqués de deux manières:sous forme de résumé en Topiques I,5 (102 a 3-17)et ,dans le détail,avec l'exposé du livre VI (Z'),(139a -151b 24).

HOROS,HORISMOS.

Aristote use de deux termes,en apparence indifféremment.Pourtant,horos a un sens en rapport avec le monde réel;il signifie la montagne et,plus précisément,ce que nous nommons 'un sommet'.Il est un signal,joue le rôle

de point de repère ou de reconnaissance.Horismos est un terme plus élaboré ,exprimant non une reconnaissance,mais une véritable connaissance, puisqu'il dit la limite ou la borne,car "en matière de définition

(péri tous horismous),la discussion tourne la plupart du temps sur une question d'dentité ou de différence."(o.c. 102 a 8).Un lecteur de Kant objecterait qu'il y a tout un monde entre ces deux concepts,et que si "les limites

(Grenzen), dans le cas des êtres étendus,supposent toujours un espace qui se trouve à l'extérieur d'un endroit déterminé et qui enclôt cet endroit;les bornes (Schranken) n'exigent rien de tel:ce sont seulement des négations

affectant une grandeur,pour autant qu'elle n'a pas une intégralité absolue."(Prolégomènes, §57,Vrin 1986,tr.de Louis Guillermit,p.131). Tel est,en effet le cas de la suite des naturels;par contre,pour Kant,"la limitation

du champ de l'expérience par quelque chose qui lui est au demeurant inconnu est bien une connaissance qui,de ce point de vue reste acquise pour la raison;par cette connaissance,la raison,sans être bornée au monde

sensible et sans non plus s'égarer au-dela,s'en tient strictement,comme le permet une connaissance des limites ,au rapport entre ce qui se situe à l'extérieur de ces limites et ce qui est contenu à l'intérieur."(idem,

§.59,p.151)

DEFINITION SCIENTIFIQUE,SES DIFFICULTES.

La complexité de la logique aristotélicienne réside dans son ambiguïté.En effet,elle peut être traîtée en extension (logique des classes,munie de quantificateurs) qu'en intension (logique propositionnelle).Toutefois,il faut garder

à l'esprit que cette logique des classes doit être distinguée de l'induction (épagôgè) ou de la mathématique ensembliste en ce qu'elle n'opère pas sur des des éléments individuels, mais sur des genres ou des espèces,

et qu'en conséquence elle n'a pas pour objets des évènements singuliers et pour opérateur la relation d'appartenance,mais l'inclusion,l'exclusion ou l'intersection entre des classes.Aussi l'exemple trivial de

syllogisme destiné à illustrer la mortalité de Socrate est-il,en dépit de sa familiarité,un mauvais exemple.Mais si l'on se reporte au versant propositionnel de cette logique,la lecture courante qui en est faite n'est pas meilleure,

car la relation du sujet au prédicat (le mammifère est un vivant) qui se dit "appartenir"(hyparchein) exprime en réalité l'inclusion de l'espèce au genre ou à la famille. Ainsi en va-t-il de la définition. 

La difficulté ainsi soulignée est redoublée, dans le cas de la définition, par le rôle qui lui est assigné, et qui ne se limite pas à un simple transfert d'inclusions de concepts,mais se double de l'assertion d'une

vérité,c'est-à-dire d'une visée du réel exprimé dans son essence même.Dans une lettre de février 1663 à Simon de Vries,Spinoza observe :"Il faut expliquer la différence qu'il y a entre une définition qui s'applique à un objet

dont l'essence seule est recherchée et qui seule est dubitative,et une définition qui est uniquement proposée à l'examen.La première,en effet,parce qu'elle a un objet déterminé,doit être vraie,mais il n'en est pas de même

de la seconde.(...)Ainsi donc,ou bien une définition fait connaître une chose telle qu'elle est hors de l'entendement;en ce cas elle doit être vraie et ne diffère pas d'une proposition ou d'un axiome (...).

Ou bien ,au contraire,une définition fait connaître une chose telle qu'elle est conçue et peut être conçue par nous;en ce cas,elle diffère d'une proposition et d'un axiome en ce qu'elle n'exige pas d'être conçue,

comme un axiome,sous la forme d'une pensée vraie,mais seulement sous la forme d'un concept achevé."(Correspondance,Lettre IX,Bibliothèque de La Pléiade,p.1144)  

 Il est clair que Spinoza,en dépit ou en marge de la structure géométrique imposée à "sa philosophie" et du combat qu'il mêne contre la scolastique,continue de penser conformément aux analyses développées dans les

oeuvres d'Aristote.C'est le cas à propos de la définition.Certains commentateurs de Spinoza (Kant, en particulier,dans la Première section de la Discipline de la Raison pure )ont contesté la rédaction

et la construction more geométrico de l'Ethique,soutenant que la véritable force de la pensée spinoziste résidait dans le développement des scolies et préfaces,et non dans la rigueur de ses démonstrations.

Mais c'est ne pas comprendre l'effort considérable fourni par Spinoza pour répondre aux exigences que les  contemporains avaient déjà formulées à l'issue de la publication des Méditations,et que Descartes

avait très partiellement satisfaites dans ses Secondes réponses.Comment concilier une méthode dont le succès démonstratif,c'est-à-dire le pouvoir de dire le vrai,semble indissociable de la pratique d'un langage intuitif

(même si l'on sait depuis les géomètres grecs qu'il s'agit d'une intuition pure ), avec l'ambition de la transposer à une "connaissance rationnelle synthétique par simples concepts (je souligne) et,partant,

à (des) propositions discursives" ?Cette audace conceptuelle présupposait une interprétation de la définition,c'est-à-dire de la vérité du rapport entre les mots et les choses,que ni Descartes ni Kant  ne

pouvaient concevoir,mais qui est tout entière dans la proposition 34 de la deuxième partie de l'Ethique:"Toute idée qui en nous est absolue-autrement dit adéquate et parfaite-est vraie."

Or la lecture des Seconds Analytiques ,à laquelle toute la tradition est, Kant inclus ,restée fidèle ,délivre cette leçon:"Il est manifeste,selon les méthodes actuelles de la définition,que ceux qui définissent

ne prouvent pas que la chose est.(...)En effet,les définitions ne montrent pas ,en plus,qu'il est possible que ce qu'elles énoncent soit,ni qu'elles sont les définitions de ce dont elles prétendent l'être:il est toujours

possible de demander :'pourquoi ?' "(II,7,92 b,19-25,tr.Pierre Pellegrin,Flammarion,2005,,p.269). Ainsi,bien que le passage de certaines formules grecques à leur expression latine et française se heurte à une sorte

de mur linguistique,il convient de clarifier le contexte de la définition,tel qu'on le trouve dans les chapitres 7 à 10   des Seconds Analytiques.Tout d'abord,comme il y est question de l'usage cognitif de la définition,

et non de sa fonction dialectique,c'est-à-dire rhétorique,juridique,pédagogique et,plus globalement indispensable dans le cadre de la pratique humaine,c'est à l'intérieur de ce cadre que nous en limiterons la discussion.

Or,à première vue ce qui distingue ces deux usages, c'est d'abord leur structure,car si la structure dialectique est faite de deux dialoguants ,discutants, argumentants (interrogeants et répondants) à propos d'une question,

activité tranchée par un accord ou un discord,l'usage cognitif soumet l'existence d'une telle conclusion à une condition qui seule le rend possible :que la définition qui est censée répondre au terme qu'elle explicite

soit effectivement adéquate à la nature ou à l'essence de l'existant correspondant ,que celui-ci soit fourni par les sens ou élaboré,construit, comme le triangle ou le cercle. Or il s'agit dans ce cas d'une structure

à quatre termes:la même relation entre deux êtres dialoguant, mais aussi un objet dédoublé,puisque à son existence doit correspondre l' essence que la définition à pour fonction d'exprimer,si elle est vraie.

D'où la démarche première qui n'est pas,comme pour les dialecticiens : réalisons un accord (unanime,majoritaire ou 'technique'-s'en remettre à des experts reconnus-) ,mais commençons par nous accorder

sur l'existence de la chose même.N'oublions toutefois pas que la preuve de cette existence ne consiste pas dans l'attestation d'un cas favorable,sauf s'il s'agit de ruiner une hypothèse,

situation la plus commode,comme Aristote ne cesse de le répéter."Toutes les fois que c'est par accident que nous savons que la chose existe,nous sommes nécessairement dans une complète ignorance

en ce qui concerne l'essence,puisque nous ne savons même pas que la chose existe [Pierre Pellegrin: car nous n'avons même pas connaissance du fait qu'elles sont;],et chercher ce qu'est une chose

sans savoir qu'elle existe,c'est ne rien chercher du tout."(Sec.Anal.,II,8,93 a,25-28) Nous avons à plusieurs reprises signalé la complexité du vocabulaire ontologique aristotélicien.Donnons ici en référence l'Index

des mots pricipaux établi par Jacques Brunschwig  en annexe de sa traduction (Les Belles Lettres,2008) des livres V à VIII des Topiques.Il y distingue deux termes traduits par 'essence' et qui sont :

1/la première des catégories (ousia) ,fréquemment traduite par 'substance' dans la tradition;2/ti esti(n).3/Il rend l'expression  composite (et quasi mystérieuse,en dépit d'innombrables tentatives !)

'ti èn einai' par 'essentiel de l'essence'ou,conformément à la tradition,par 'quiddité',et accorde finalement  le nom de substance ,ex aequo avec celui d'essence à l'ousia des catégories.4/ Quant à l'hypokeiménon ,il le traduit,

sans que cela pose de problème,par sujet ou substrat.Nous ne pouvons que répéter que,pour notre part,il importe avant toute chose de distinguer les catégories ,reliées à des fonctions grammaticales

telles que nom,adjectif,adverbe,etc.de tous les composés ontologiques dont le rôle est proprement philosophique en assumant une position du discours par rapport au réel.Et nous constatons que tel est bien le cas dans

le passage étudié, dont la visée est clairement ontologique,ou,si l'on aime mieux ,transcendantale.L'important est ici,pour Aristote de montrer que le rapport direct à l'être,et,par suite au vrai et au faux,

est du ressort de la démonstration (ou syllogisme),et non de la définition,et que,néanmoins, si la définition "est un énoncé du "ce que c'est "pour Pellegrin (ti esti) ou de l'essence (pour Brunschwig),

elle ne peut en aucun cas ,sauf en géométrie avec les raisons que l'on sait,établir une existence de facto.La définition ,de manière générale,"est un énoncé de ce que le nom ou autre énoncé nominal de la chose

signifie,par exemple, ce que signifie qu'est-ce qu'un triangle en tant que triangle."(o.c.II,10,93b,30-33)

 

 La réflexion sur la nature de la définition -c'est-à-dire l'effort de définir ce qu'est une définition-conduit,ainsi qu'il apparait au chapitre 10 du livre II des Seconds analytiques à un résultat équivoque.En effet,il semble vain de

tenter d' obtenir une définition vraie de l'essence de la chose,qu'il s'agisse d'une description complète ,ou d'une caractérisation suffisante.Comment savoir si cette caractérisation ,bien que demeurant nécessaire ,suffira à

rendre compte des progrès du savoir ?Car il ne s'agit pas seulement de proposer un "discours expliquant ce que signifie le nom,autrement dit un discours purement nominal différent de celui qui explique l'essence."

Expliquer un phénomène,c'est en fournir la cause,ou,en logique,le moyen terme.Mais il vaut mieux s'exprimer en termes de condition.Une bonne définition n'omet aucune condition nécessaire,bien que la nécessité ne se

révèle que rétrospectivement,au fur et à mesure du progrès de la recherche.Aristote rapproche dans ce cas définition et démonstration."Une autre espèce de définition est le discours qui mùontre pourquoi la chose est.

Ainsi la première donne une signification mais ne prouve pas,tandis que la seconde sera évidemment une quasi-démonstration de l'essence,ne différant de la démonstration que par la position de ses termes.

Bref,on peut avancer que toute démonstration est ambivalente,à la fois un point de départ et un point d'arrivée,une prémisse et une conclusion.Prenons l'exemple de la mort.C'est un phénomène qui

intéresse à la fois la physiologie et le droit,puisque sa définition correspond à deux articles du code de la santé publique.En effet,suivant l'Article R I232-1,on retiendra un arrêt cardiaque et respiratoire persistant ainsi

que l'absence totale de conscience et d'activité motrice spontanée,alors que l'Article R 1232-2 mettra l'accent sur la destruction encéphalique dont les critères seront l'absence d'activité électrique et l'absence de circulation

sanguine du cerveau( electroencéphalographie et angiographie).Il y aura dont  là une conclusion de la science et un fondement de la législation et de l'action publique.  

 

 

 

 

 

                                                                                             

 

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