DECRIRE (1 )

 

"PLUS JE M'Y APPLIQUAIS ,PLUS JE METTAIS DU SERIEUX A CETTE ACTIVITE.JE NE LA CONSIDERAIS PLUS COMME ESTHETIQUE,MAIS

COMME MORALE."                                         

 

                                                                                             Paul AUSTER    ,   MOON PALACE     (1989)

 

 Lorsque l'épistémologie positiviste mettait à la base de la connaissance scientifique l'observation et l'expérimentation,il lui arrivait souvent de

passer sous silence les opérations et les éléments linguistiques qui rendent ces démarches possibles.Pourtant,une observation n'acquiert droit de

cité que transcrite au moyen d'un vocabulaire reconnu par l'ensemble des spécialistes du domaine considéré,qu'il s'agisse d'anatomie zoologique

ou de technologie horlogère.Dans tous les cas,il s'agit de décrire une structure observable en respectant son organisation ,c'est -à-dire en

nommant adéquatement les éléments réellement distincts comme les ensembles correctement constitués.Le progrès de l'observation va donc

nécessairement de pair avec celui de la spécialisation et de la finesse de la description ,conditions de toute classification des 

phénomènes.

Or,quand Claude Bernard définit l'observation  :"la constatation exacte d'un fait à l'aide de moyens d'investigation et d'études appropriées à cette 

constatation" (Introduction à la médecine expérimentale  ,première partie:Du raisonnement expérimental,ch I ,II) ,il omet comme allant de soi tout

le travail de la pensée sur la langue qui objective cette constatation.

Une telle omission est corrigée par l'épistémologie du XXe siècle.Ainsi,dans Fact and theory,an aspect of the philosophy of science (Sydney,1969),

W.M.O'Neil entreprend une étude détaillée de la description."Décrire une situation ou un objet implique que l'on donne ses caractéristiques et ses

propriétés.Ainsi,nous pouvons décrire l'hydrogène comme un corps gazeux dans les conditions normales de température,comme ayant une masse

atomique de 1,008 et la valence 1,comme étant très inflammable dans l'oxygène et comme ayant un proton dans son noyau avec un électron en

orbite.Les quatre premiers éléments de cette description ont été dérivés de l'observation,tandis que le cinquième provient d'une édification

théorique.(...)Ainsi,bien que l'on pense généralement que les descriptions se réduisent à de simples énoncés concernant des caractéristiques

observées de certaines situations ou de certains objets,il peut être nécessaire de reconnaître l'existence de descriptions hypothétiques.(...)

Mendeleïev fit des descritions très détaillées quoique hypothétiques,du scandium,du gallium et du germanium bien avant qu'ils n'aient été

observés." (tr.fr. A.Colin,1972,III,p.164-165)

 La description d'un étant singulier quelconque consiste donc :I) A réunir l'ensemble des paramètres possibles correspondant à sa classe (taille,

poids,couleur,etc. 2) A effectuer des choix en fonction de l'observation.Le faisceau des propriétés retenues constitue,dans un premier temps ,cette

description.Une description,quelle qu'elle soit,est à l'intersection de concepts et de propriétés empiriques.Mais plus la connaissance fait appel

à des propriétés mesurables et calculables,plus la quantité se substitue au qualitatif,et plus la conceptualisation implique un choix théorique,par

exemple,en optique,le choix entre l'ondulatoire et le corpusculaire.Bref,il semble que le niveau purement sensible de l'observation ne soit q'une

illusion.Il n'y a pas de description sans théorisation préalable.

 DESCRIPTION ET CONSTITUTION

La description est un moment fondamental de l'étude de la constitution,qu'il s'agisse du monde naturel ou du monde de l'esprit.Donnons-nous une

perspective plus large avant de retourner au § 71 des Ideen I.

Les travaux husserliens consacrés à la constitution et édités sous le titre des Recherches phénoménologiques pour la constitution (1912),ou Ideen

II ,traitent de ce double niveau ,conceptuel et sensible,ou,comme dit Husserl,catégorial et esthésique."Nous savons que des objets ,de quelque

manière qu'ils soient constitués (quelle qu'en soient la région,le genre et l'espèce ), peuvent être des substrats pour certaines synthèses

catégoriales;ils peuvent entrer comme éléments constitutifs dans des formations catégoriales d'objets d'un niveau plus élevé.(...)Mais l'unité de

l'objet ne présuppose pas nécessairement ni partout une synthèse catégoriale,donc ne l'inclut pas non plus dans son sens.Ainsi toute perception

pure et simple de la chose (...)requiert de nous des considérations singulières,des parcours singuliers.(...)Ce qui confère l'unité à ces thèses

singulières,c'est une synthèse d'une tout autre espèce :nous la nommerons la synthèse esthésique." (Constitution, tr.fr.PUF,1982,pp. 42-43)

Toutefois,l'analyse génétique à laquelle procède Husserl,dégageant les strates successives à partir desquelles se construisent des ensembles

naturels et spirituels,n'accorde pas un rôle suffisant à la synthèse catégoriale.Le travail du langage ne s'y trouve pas impliqué pour lui-même.

Si,dans sa Réflexion sur la méthode ( Troisième section,Chap. I,§ 49,d) il insiste à nouveau sur le passage de l'attitude naturelle à l'attitude

nouvelle introduite par la réduction phénoménologique, "c'est à la conscience absolue au sens phénoménologique du terme que renvoient les

nouveaux corrélats;ils exigent pour leur pleine élucidation qu'on remonte au contexte eidétique de cette conscience absolue,dans son originarité et

sa plénitude." (o.c.,p.255) Comment interpréter cette synthèse esthésique ? Faut-il y voir l'équivalent des Anticipations de la perception de la

Critique , par l'instauration d'une continuité dans la succession des impressions sensibles,continuité qui pourtant ne doit rien à une synthèse

catégoriale et qui ne donne pas lieu à "la représentation d'une liaison nécessaire des perceptions" ,c'est-à-dire à un jugement apodictique,comme

ce sera le cas à partir des Analogies de l'expérience ?

 Il n'est pas sans intérêt de rappeler qu'une quinzaine d'années plus tard - mais ce court temps a suffi pour mettre à profit la révolution logico-

linguistique instaurée par Frege , Russell et Wittgenstein -, un membre du Wiener Kreis a publié à Berlin,un maître-livre qui,sans avoir le 

retentissement du Tractatus ,ou celui de la Logique de la découverte scientifique de Karl Popper ,a renouvelé l'effort accompli par Kant et par

Husserl.Il s'agit de l'oeuvre de Rudolf Carnap intitulée Der logische Aufbau des Welt (Vienne ,1934).

S'il ne s'inspire pas directement de la méthode husserlienne en associant constitution et réduction ,Carnap précise dès l'Introduction de son

ouvrage que la science ne se limite pas à une démarche de mise en ordre conceptuelle, car "les concepts doivent être 'constitués',c'est-

à -dire dérivés par degrés de certains concepts fondamentaux,afin de dresser un arbre généalogique des concepts au sein duquel chacun trouve

sa place déterminée.Que soit possible cette dérivation à partir d'un petit nombre de concepts de base,telle est la thèse principale de la théorie

de la constitution."(o.c.,I,I,tr.fr.Vrin,2002,p.57)

On comprend tout de suite qu'en dépit d'une communauté conceptuelle,l'usage carnapien du couple 'constitution/réduction' est très éloigné de la

réduction phénoménologique,car il s'inscrit directement dans un mode symbolique qui est celui de " la logique développée par Russell et White-

head"."Un objet (ou un concept)est dit réductible à un ou plusieurs objets si on peut transformer toutes les propositions portant sur lui en

propositions portant sur ces autres objets.(...)Si un objet a est réductible aux objets b et c,on peut transformer les propositions portant sur a en

propositions sur b et c.(...)Par système de constitution,nous entendons une mise en ordre étagée des objets de telle sorte que les objets de

chaque niveau soient constitués à partir des objets de niveau inférieur.Du fait de la transitivité de la réductibilité,tous les objets sont ainsi

indirectement constitués à partir des objets du premier degré;ces objets fondamentaux forment la base du système."(o.c.,I,I,A,2)

 La constitution selon Carnap peut donner lieu à deux sortes de questions.Soit concernant la structure formelle du système,c'est-à-dire  la

 nature des règles de constitution;soit relatifs à l'application de cette structure et à la détermination des niveaux d'objets considérés.Dans ce

 dernier cas,il s'agira en priorité "de décider quels objets nous prendrons pour éléments fondamentaux formant le premier nivea'u de constitution."

(III,C,;tr.fr.,p.135) Ce problème est celui de la base.

Evidemment,le choix de la base change en fonction du domaine considéré.Comme "possibilités d'une base dans le domaine physique",Carnap en- 

 visage soit les électrons,soit "les points de l'espace-temps du continuum spatio-temporel à quatre dimensions".

Attachons-nous particulièrement au domaine psychique ,afin de rendre plus sensible la proximité avec Husserl.De fait,cette proximité est signalée

par Carnap lui-même au § 64 de son ouvrage.Deux bases sont également possibles dans le domaine psychique,selon qu'elles tiennent compte ou

non du rattachement au moi.Or,bien qu'il soit plus conforme à la simplicité de traîter simultanément de notre psychisme et de

celui d'autrui,ce  n'est là qu'une apparence trompeuse,car "la connaissance du psychisme d'autrui est impossible sans passer par celle du

physique."Aussi Carnap donne -t-il sa préférence à ce qu'il nomme :"Le choix d'une base autopsychique" constituée par le "flux du vécu".

"A ce stade,écrit-il,on ne fait aucune différence entre les vécus que la constitution distinguera ultérieurement en perception,hallucination,rêve,

etc.Ce n'est qu'à un niveau de constitution assez élevé qu'apparaît cette distinction et, avec elle, celle des objets réels et irréels.A l'origine du

système de constitution,les vécus doivent être pris comme ils se donnent;les positions de réalité et d'irréalité qui les accompagnent ne sont pas

conservées mais 'mises entre parenthèses';on pratique par conséquent la réduction phénoménologique ( εποχη ) au sens de Husserl (Ideen,1913,

§ 31,32)t

 Une caractéristique semble donc commune aux différentes tentatives de rendre compte de la démarche scientifique,qu'il s'agisse  

de la méthode phénoménologique,de la constitution carnapienne,mais aussi d'auteurs tels que Mach,Schlick ou même Cassirer,c'est le choix

des vécus élémentaires comme éléments fondamentaux du système.Par conséquent,la description du monde s'attachera-t-elle,à ses divers

 niveaux,à mettre en ordre ces vécus élémentaires.Cette mise en ordre doit tirer profit du renouveau logique dû aux recherches de Russell et

Whitehead,et prolongées par les développements apportés tant par le Wiener Kreis que par l'idéalisme néo-kantien.Elle met au premier plan

la description des relations dont les propriétés formelles (réflexivité/non-réflexivité;symétrie/anti-symétrie;transitivité/non -transitivité) sont aptes à

décrire des structures." Ce sont ces relations qui forment les concepts fondamentaux non-définis du système,et non les éléments fondamentaux;

ceux-ci ne seront constitués qu'à partir des relations fondamentales dont ils forment le champ."(o.c.,§75;tr.fr.,p.157)

Conclusion

Pour en finir provisoirement avec la portée philosophique de la constitution carnapienne,admettons sa "neutralité métaphysique",tout en

reconnaissant avec l'auteur que "(sa)conception de la réalité est apparentée à celle du positivisme qui remonte à Mach."(o.c.,§ 176,p.

288),mais aussi que "la théorie de la constitution et l'idéalisme subjectif s'accordent sur le fait que toutes les propositions portant sur des

objets de la connaissance peuvent en principe être transformés en propositions portant sur les rapports de structure du donné.La théorie de

la constitution partage avec le solipsisme la conception selon laquelle ce donné est constitué par mes vécus."(idem,§177,p.289)

En résumé,"toute connaissance renvoie en définitive à mes vécus,qui sont mis en relation,combinés et traîtés."

Plutôt que de compléter cette étude en nous référant aux textes de la période viennoise, franchement critiques à l'encontre de la métaphysique et

des prétendues propositions synthétiques à priori ,mieux vaut ne pas substituer la polémique à une position plus conforme au principe de charité.

Popper lui-même ,après le critère de démarcation,proposa ,à la suite  de Frege,l'hypothèse d' un "Troisième monde". Carnap se contente ici

de faire allusion ,sans citer son auteur,à la dernière formule du Tractatus ,en indiquant simplement qu'on ne peut "parler de question et de réponse

quand il s'agit de quelque chose d'inexprimable"."On ne porte par là aucun jugement de valeur,positif ou négatif,sur la croyance et l'intuition (au

sens irrationnel).Ce sont des domaines de la vie tout comme par exemple les domaines du lyrisme et de l'érotisme."D'où sa proposition finale:

"Il serait plutôt favorable à la paix dans les relations entre les divers domaines de la vie que deux sphères aussi dissemblables ne soient pas

désignées par le même nom.C'est seulement de là que naissent des contradictions et des conflits qui sont impossibles tant que cette

hétérogénéité radicale est clairement comprise et soulignée."(o.c.,§181,p.297)

A partir du Cahier bleu ,Wittgenstein reformule cette proposition en distinguant une pluralité de "jeux de langages".Le "jeu" de la connaissance

rationnelle nese joue pas avec les mêmes règles que celui du lyrisme,de l'érotisme ou de la religion.Et,comme il le suggère quelque part :"Ce que 

tu ne saurais dire,ne pourrais-tu pas le siffler ?".  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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