CONFERENCE SUR L'ETHIQUE

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CONFERENCE SUR L'ETHIQUE

Peut-être prononcée en 1929,cette conférence, dont le texte en langue allemande serait perdu (cf.les notes de Waismann des 2.01.1930 et  5.01.1930 -notes 27 et 46- ,dans Wittgenstein

et le Cercle de Vienne,TER,1991), a été publiée en 1965 dans la Philosophical Review ,et traduite chez Gallimard par Jacques Fauve en 1971 dans le recueil intitulé Leçons et Conversations

pp.141-155)

Revenons quelque peu en arrière,c'est-à-dire à la conclusion de notre exposé précédent ,intitulé : "Toutes les propositions sont d'égale valeur." Nous y insistions sur le différence entre la

logique et l'éthique ,quoique celles-ci partagent le trait commun de ne pas procéder empiriquement.En effet,bien qu'appartenant toutes deux,traditionnellement,aux recherches

philosophiques,la logique est réputée traiter de questions scientifiques, ce qui n'est pas le cas de l'éthique. Et c'est ce qui explique que le conférencier fasse précéder son exposé d'une

double excuse,l'une concernant son usage incertain de l'anglais, et l'autre portant sur le choix du sujet, assez éloigné de ses recherches comme de son activité universitaire.

Choix d'autant plus paradoxal qu'à la différence des auditeurs ,le lecteur du Tractatus, averti de la position de Wittgenstein sur l'éthique peut à bon droit s'étonner de ce choix assez

surprenant: se proposer de traiter précisément de ce dont "on ne peut (ni ne doit) parler" !

Le conférencier ne dissimule pas que si "une question scientifique" conviendrait mieux à ce qu'on est censé attendre de lui,  si l'ensemble de ses productions ultérieures,en

particulier le programme aujourd'hui connu de ses divers cours et entretiens,correspond tout-à-fait à ce jugement -,et s'il peut enfin invoquer l'excuse des limites de temps imposées par le

cadre d'une simple conférence,son choix traduit l'importance de sa préoccupation :montrer comment se justifie, à partir du Tractatus lui-même l'ineffabilité de la valeur en tant que telle,

et donc celle de l'éthique.Cette conférence lui permet donc de prolonger un exposé en quelque sorte inachevé,le développement complémentaire n'étant ni plus ni moins doué de sens

(6.54) que la mise en place des fondements .Aussi Wittgenstein a-t-il l'habileté ou la prudence de s'autoriser de l'oeuvre du Professeur Moore,titulaire à Cambridge de la chaire de Morale

et de Métaphysique,afin d'atténuer provisoirement le dépaysement provoqué par son choix.

Or le rapport de Wittgenstein à Moore est bien plus que circonstanciel .Auteur,en 1903,de Principia Ethica, édités à Cambridge, Moore est depuis 1925 professeur titulaire de cette

Université,et, grâce au double appui de Russell et de lui-même,Wittgenstein lui succèdera dix ans plus tard dans sa chaire de philosophie.Adepte du 'réalisme du sens commun' ,

Moore s'intéressera,bien que dépourvu d'une culture scientifique très solide ,aux recherches du jeune chargé de cours et ira jusqu'a les prendre en note pendant

trois années consécutives (de 1930 à 1933).Mais là ne s'arrêtera pas le dialogue avec Moore,puisque le dernier écrit de Wittgenstein,publié sous le titre de Über Gewissheit et rédigé

entre 1949 et 1951,sera consacré à une discussion serrée des thèses de son prédécesseur et ami  "l'existence d'un monde extérieur" et sur "la défense du sens commun".

 La conférence sur l'éthique fait donc,dix ans après le retour de Wittgenstein à Cambridge,partie des thienherche de ce qui est bèses du Tractatus sur la logique dont elle n'est,en somme qu'une application.

Non seulement le dualisme épistémologique y est maintenu,mais il demeure couplé à un monisme ontologique.

Il n'y a que des objets ,et leur structure constitue le monde.Par contre,si les propositions pourvues de sens décrivent empiriquement les propriétés ou les relations de cette structure,

elles ne sauraient exprimer ce qui ,sans toutefois figurer un arrière-monde,prétend à une valeur absolue.Cela étant clair et constant dans la pensée de Wittgenstein ,la vie requiert

l'unité du monde et de ce qui,sans être "de nature humaine trop humaine" ,donne sens et valeur à la vie et qu'il nomme l'absolu..

Il y a donc,comme notre commentaire du Tractatus l'a fait apparaître,deux emplois différents du concept de sens : le sens des propositions et le sens de la vie.Le sens d'une proposition

réside dans sa capacité à être vraie ou fausse.Il s'agit alors d'un sens intramondain.Mais Wittgenstein,depuis,les Carnets, se réfère aussi,et indépendamment des fondements épistémo-

logiques et ontologiques du Tractatus ,à une expérience de la valeur ou du sens de la vie en tant qu'absolu.D'où la définition de l'éthique qu'il oppose en début de conférence à celle qu'il

avait empruntée à Moore:"Ainsi,au lieu de dire :'l'ethique est la recherche de ce qui est bien',je pourrais avoir dit qu'elle est la recherche de ce qui a une valeur,ou de ce qui compte

réellement,ou j'aurais pu dire encore que l'éthique est l'investigation du sens de la vie,ou de ce qui rend la vie  digne d'être vécue,ou de la façon correcte de vivre."(Leçons et conversations,

tr.J.Fauve,Gallimard,1971,pp.143/144)

Qu'il s'agit bien d'expériences,il le confirme au terme de son exposé :"Eh bien,si certaines expériences nous incitent constamment à leur attribuer une qualité que nous appelons valeur ou

importance absolue ou éthique,cela montre tout bonnement que ce que nous entendons par ces mots n'est pas un non-sens,cela montre que ce que nous entendons par là,en disant qu'une

expérience a une valeur absolue,n'est après tout qu'un fait parmi d'autres, et que tout se réduit à ceci:nous n'avons pas encore réussi à trouver l'analyse logique correcte de ce que nous

entendons par nos expressions éthiques ou religieeuses."(o.c.,p.154)Une solution de la difficulté consisterait donc à dédoubler le concept d'expérience pour répondre à la dualité du sens.

La langue allemande peut s'y prêter avec Erfahrung et Erlebnis,à condition de préciser que l'expérience scientifique , Erfahrung,doit pouvoir se formuler par des propositions synthétiques

et faire appel aussi "à des propositions analytiques (qui) joueront le rôle de calcul auxiliaire pour la manipulation des propositions synthétiques."(Rudolf Carnap,Le problème de la logique

de la science,tr.fr. Hermann,Paris,1935,p.35)

Si Carnap récuse toute construction métaphysique ,sous le prétexte que ,les propositions de la métaphysique étant de pseudo-propositions "la métaphysique ne pourra absolument pas

être formulée  dans une langue de construction correcte sous le rapport logique."(R.Carnap,La science et la métaphysique,Hermann,1934,p.23),Wittgenstein doit-il être rattaché au

radicalisme néo-positiviste de certains membres du Wiener Kreis ?Peut-on espérer "trouver l'analyse logique correcte de nos expressions éthiques et religieuses "?

 Sans nul doute,non seulement le radicalisme de Wittgenstein n'a rien à envier à celui de Carnap,mais il s'enracine au plus profond du Tractatus.

"Je vois maintenant que si ces expressions [éthiques et religieuses] n'avaient pas de sens,ce n'est pas parce que les expressions que j'avais trouvées n'étaient pas correctes,

mais parce que leur essence même était de n'avoir pas de sens.En effet,tout ce à quoi je voulais arriver avec elles,c'était d'aller au delà  du monde,c'est-à-dire au-delà du langage signifiant.

Tout ce à quoi je tendais - et ,je crois,à quoi tendent tous les hommes qui ont une fois essayé d'écrire ou de parler sur l'éthique ou la religion -c'était d'affronter les bornes du langage."

(Leçons et conversations, tr.Gallimard,p.155).

En un sens,on peut souligner la marginalité du rôle joué ,dans l'ensemble de la production philosophique et pédagogique de Wittgenstein, par sa réflexion sur l'éthique,et plus largement,

sur les valeurs.Cette marginalité s'explique d'abord par la situation même d'un discours axiologique ,et donc par l' impossibilité avérée du lui accorder autre  chose que du non-sens.

Toutefois,cette "énigme" (a riddle -en alld. ein Rätsel) ,bien que dépourvue de solution concevable( "Der Rätsel gibt es nicht."6.5),suscite l'intérêt de plusieurs proches de Wittgenstein,

en particulier d' exécuteurs testamentaires tels que Rush Rhees,Geog Henrik von Wrigt et C.E.M. Anscombe.

Censées compléter ou éclairer la Conférence sur l''éthique,certaines observations prêtées à Wittgenstein par Rush Rhees ne manquent pas d'intérêt.On peut par exemple prendre

conscience ,sur le cas particulier de l'éthique,de l'abandon de l'absolutisme métaphysique au profit sinon de considérations anthopologiques d'ordre psychologique ou sociologique,du moins,

à partir du Cahier bleu,et,surtout,du Cahier brun, d'un changement de paradigme épistémologique.Mais le commentaire de Rhees peut porter à confusion (Leçons et conversations,

Gallimard,1971,p.171sq.) En effet,s'il évoque à juste titre les "grammaires différentes" des moeurs et coutumes",d'une part, et de l'éthique,de l'autre,il n'en demeure pas moins que

cette différence n'est possible que sur l'arrière-plan,le 'back-ground' des jeux de langage qui  implique la mise en pratique d'un changement de paradigme linguistique,ou,du moins de

sa diversification.Le paradigme dépictif "augustinien" (les mots dénotent des objets,et les énoncés dépeignent les états de choses) qui servira d"'ouverture" à la première partie des

Recherches  (Gallimard,2004,p.27) n'est ainsi mis en vedette qu'en raison de l'exclusivité que lui accordait le Tractatus. Or,loin de représenter tout le langage,il ne représente que sa

forme primitive ("ist in einer primitiver Vorstellung...")

Est-ce la première fois que Wittgenstein use de cette formule ,indépendamment des deux Cahiers ? Peut-être pas,si l'on se rappelle le début des Philosophische Bermerkungen,

texte dactylographié  de 1929-1930 ,revu par l'auteur et placé lui aussi sous le patronage de Saint Augustin." 1.Est complète l'analyse logique de la proposition dont la grammaire est

complètement tirée au clair.Et cela quelle que soit la forme d'expression selon laquelle cette proposition se trouve écrite ou dite.

 Le langage phénoménologique ou "langage primaire" ,comme je l'ai appelé (oder primäre Sprache,wie ich sie nannte) n'est pas maintenant le but que je poursuis,je ne le tiens plus

maintenant pour indispensable.Tout ce qui est possible et indispensable,c'est de séparer ce qu'il y a d'essentiel,dans notre langage de ce qui y est inessentiel.

  Cela revient à dire que si on fait comme une description de la classe des langages qui satisfont leur fin,on aura ce faisant montré ce qu'il y a d'essentiel en eux et donné ainsi une

représentation immédiate de l'expérience immédiate."( édition posthume due aux soins de Rush Rhees;tr.fr. de Jacques Fauve,Gallimard,1975,p.51)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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