EIDETIQUE ET IMAGINATION

LA PHENOMENOLOGIE COMME THEORIE DESCRIPTIVE DE L'ESSENCE DES PURS VECUS

______________________________________________________________________________

"Sacredieu,mon garçon,disait-il,servez-vous de vos yeux!Je ne vois rien,et vous vous contentez de me débiter des sornettes à propos de "réverbères standards" et de "plaques d'égoût parfaitement ordinaires".IL n'existe pas deux choses identiques,n'importe quel abruti sait cela.Je veux voir ce que nous regardons,sacredieu,je veux que vous me rendiez ces objets perceptibles !"(...) Je me rendis compte que je n'avais jamais acquis l'habitude de regarder les choses avec attention,et maintenant que cela m'était demandé,les résultats étaient lamentables.Jusque là,,j'avais toujours eu un penchant pour les généralisations,une tendance à remarquer les similitudes entre les objets plutôt que leurs différences.

                                                                            Paul AUSTER,Moon Palace (4),tr.fr.Actes Sud,1990,p.190-191.

 

HEIDEGGER ,SUR LA REIFICATION  [VERDINGLICHUNG] ET LE CONCEPT DE VIE

  Conformément au point de départ de notre étude comme à celui de Husserl lui-même,le problème,tel qu'il se posait en philosophie,à l'aube du XXe siècle, était de relever le défi lancé par les sciences humaines (ou Geisteswissenschaften ),dans la mesure où celles-ci étaient tentées  de  prendremodèle sur la méthode expérimentale adoptée par les sciences de la nature.Les mots d'ordre de Wundt,en psychologie ("Die gesamte Philosophie wird Psychologie") et de Durkheim en sociologie ("Traiter les faits sociaux comme des choses") appelaient une réponse claire des philosophes
Cette réponse fut apportée,séparément ,par Bergson et par Husserl,mais ,dans les deux cas, elle se réclamait du même thème,celui de la vie.Pour Bergson,il s'agit de montrer que " le phénomène vital n'est pas résoluble en faits physiques et chimiques" et ,en conséquence,d'établir "l'imprévisibilité des formes que la vie crée de toutes pièces,par des sauts discontinus,le long de son évolution."(Les Deux Sources, Ch.II,Signification de l'"Elan vital").
Qu'en est-il de l'interprétation husserlienne de la vie ?Comme Heidegger le rappelle à propos de Dilthey, au § 10 de Etre et temps (Authentica,1985,p.57 [47 ] ,le concept de vie occupe une place centrale dans la philosophie allemande,mais aussi dans la psychologie et dans la sociologie,à la charnière des XIXe et XXe siècles..Il n'est pas toutefois sans susciter confusions et malentendus,car si les grecs distinguaient clairement βιος de ζοη,existence humaine et corps-animé,il n'en va de même ni en français ,ni en langue germanique.Or il n'est pas,en philosophie, de problème qui ne soit associé à une difficulté de formulation..Que l'ontologie antique travaille avec des "concepts de choses",et que le péril demeure de "réifier la conscience",on le sait depuis longtemps.Mais que signifie la ' réification' ? D'où provient-elle ?

"Pourquoi l'être est-il 'conçu',directement et en premier lieu, à partir de l'étant-présent (aus dem Vorhandenen) et non à partir de l'étant-manié (aus dem Zuhandenen),dont la proximité est pourtant beaucoup plus grande.Pourquoi cette réification assure-t-elle toujours de nouveau sa domination ? Comment l'être de la 'conscience' est-il positivement structuré ,en sorte que la réification persiste à lui être inappropriée ? La 'différence' entre 'conscience' et 'chose' suffit-elle absolument à un déploiement originaire de la question ontologique ?Va-t-il de soi, le chemin qui mène des questions aux réponses ?Et la réponse se laisse-t-elle seulement chercher,aussi longtemps que la question du sens de l'être persiste à n'être ni posée ni éclaircie ?" ( SuZ, Max Niemeyer Verlag,Halle ,1949,6e édition,§ 83,p.437;traduction française d'E.Martineau).La question de la vie n'a jamais cessé de tenir en haleine les recherches de W.Dilthey,qui s'efforce de comprendre la connexion structurelle et génétique des 'vécus' à partir du tout de cette 'vie' dont ils forment le tissu.Toutefois ,observe Heidegger une fois l'anthropologie personnaliste de Scheler passée en revue,si ,pour lui comme pour Husserl "la personne n'est pas une chose,ni une substance ni un objet,(...)la problématique anthropologique reste indécise en ses fondations ontologiques décisives."(SuZ,§10,p.49).

,Husserl s'en tient au strict donné,c'est-à-dire à la considération du vécu comme " flux". "Il devient alors évident que dans ce flux chaque vécu que le regard de la réflexion peut atteindre a une "essence propre que l'intuition a pour tâche de saisir,un 'contenu' qui peut être considéré en soi-même et

selon sa spécificité."(o.c.,§ 34) Cette essence ne se limite pas aux vécus 'intentionnels' (conscience de),mais concerne aussi,par exemple,les 'data de sensation' et les 'sentiments sensibles'.Aussi le regard de l'analyste peut-il parcourir un champ de connaissance 'infini de toutes parts'.( Ideen I, §

63 ) Qu'en est-il de la 'clarté' et du 'degré de clarté' de cette intuition ? Husserl établit une correspondance entre conscience intuitive,'donatrice' au sens fort du terme,et conscience claire,entre degré d'intuitivité et degré de clarté.Encore faut-il distinguer entre

intuition eidétique et intuition empirique,entre essences et cas individuels,car "si les intuitions individuelles  qui servent à la saisie des essencessont déjà suffisamment claires pour permettre d'atteindre avec une clarté totale quelque généralité eidétique,(...) il serait exagéré de dire que 

l'évidence dans la saisie des essences exige qu'une totale clarté imprègne jusqu'à l'extrême concret les individus soumis à l'empire de l'essence.Pour saisir les différences les plus générales entre les essences,comme entre couleur et son,entre perception et vouloir,il suffit d'avoir donné des exemples situés eux-mêmes aux degrés inférieurs de l'échelle de clarté." (o.c.,§ 69)

 

DE L'IMAGINATION . GEOMETRIE ET PHENOMENOLOGIE

Si,dans le cas des exemples individuels ,"la perception donatrice originaire a un avantage sur  toutes les espèces de présentification" ,et donc sur l'imagination et la remémoration,dans celui de l'intuition des essences ,le passage au générique  affranchit celle-ci du privilège restrictif dont bénéficiait

l'expérience singularisante,et,tout particulièrement,la perception externe.Or ce même privilège peut être aboli, et même inversé, pour certaines espèces de vécu au profit de l'imagination. "Il y a des raisons qui font que,en phénoménologie comme dans toutes les sciences eidétiques ,les

images libres ont une position privilégiée par rapport aux perceptions; cette supériorité s'affirme même jusque dans la phénoménologie de la perception,à l'exception,bien entendu de celle des data de sensation."( o.c.,§70,[131 ] ) En effet, le géomètre "a l'incomparable liberté de pouvoir changer

arbitrairement la forme de ses figures fictives,de parcourir toutes les configarations possibles au gré des modifications incessantes qu'il leur impose,bref de forger une infinité de nouvelles figures;et cette liberté lui donne, plus que tout, accès au champ immense des possibilités  eidétiques

ainsi qu'aux connaissances eidétiques qui leur font un horizon infini."   Plutôt que  de susciter une impression de 'flou' dont la responsabilité risquerait de retomber sur l'auteur lui-même,qu'il s'agisse de sa pensée ou d'une difficulté de formulation,l'interprète de Husserl se doit de prendre certains

risques,et ,en premier lieu ,éventuellement,celui de durcir ou de schématiser la méthode phénoménologique.Méthode,en effet ,avant d'être doctrine ,,la phénoménologie husserlienne n'est ni un réalisme ni un idéalisme.Disons qu'à la différence du cartésianisme qui procédait de la certitude de la

pensée à la réalité du monde,à l'exclusion de certaines données immédiates non justifiées par la raison,l'épochè conduit de la mise à l'écart de cette même réalité dans son existence objective, celle que constituent,explique Husserl dans la Krisis, "les propositions,les théories,tout l'édifice doctrinal

des sciences objectives [qui]sont des formations acquises par certaines activités de savants liés entre eux dans le contexte du travail,ou,pour dire cela avec plus de précision,qui consistent dans une architecture permanente d'activités,dont les dernières supposent toujours les résultats des

précédentes."(La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, III,§ 34 e;tr.fr. par Gérard Granel,Gallimard 1976,p149).

.La raison en est que si Descartes trouve cette certitude dans les deux figures de l'intellect que sont l'intuition et la déduction,Husserl s'en remet uniquement à l'intuition,mais qu'à la différence de son prédécesseur,il élargit celle-ci à la sensibilité pure,puisqu'il ne s'agit pas de prouver des

existences,mais de comprendre des essences.Tel est le premier point.Deuxièmement,si l'épochè rend possible l'ouverture du domaine infini des essences,elle ne constitue pourtant pas une rupture épistémologique comparable à celle dont se réclament Cassirer ou Bachelard,car,même si l'un et

l'autre élargissent finalement le monde de l'esprit aux productions du symbolisme,la coupure entre connaissance commune et connaissance scientifique n'est pourtant pas abolie.La connaissance commune n'est pour eux que croyance et opinion.Ils demeurent cartésiens,rationalistes et,dans le cas de Bachelard,réalistes.

Mais tel n'est pas le cas de Husserl .Non seulement l'épochè ne constitue pas une rupture entre savoir et non-savoir,mais sous la forme de l'intuition donatrice originaire,la perception sensible est source ultime  de clarté et de vérité.Même si le lien entre intuition eidétique et saisie perceptive

d'exemples singuliers paraît souvent distendue,il n'est jamais totalement absent.Non seulement il n'y a donc pas de coupure entre ces deux accès au savoir,mais la question de la source intuitive commune aux opérations de la logique,aux structures mathématiques et aux concepts philosophiques

est même celle qui n'a cessé de préoccuper Husserl ,depuis les Recherches logiques jusqu'à Logique formelle et logique transcendantale.Dans le retour au vécu,persiste sinon ,à proprement parler,l'influence de LocKe et de Hume,c'est-à-dire de l'empirisme,du moins celle d'un sensualisme

qui,remontant à Aristote,demeure présent dans le kantisme.Enfin,,le rôle de médiateur entre perception empirique et intuition eidétique est clairement assigné,comme dans le Peri psychès, à l'imagination.Faut-il entendre par là,le schème,produit de l'imagination pure ou toute autre forme d'exercice

de la fantaisie ?Le travail de l'imagination qui vient immédiatement sous la plume de Husserl à la fin du § 70 [p; 131] est celui de la géométrie productrice de formes.Or les formes littéraires n'occupent-elles pas une place non négligeable dans champ des possibilités eidétiques ?Pourquoi ne

pas mettre en parallèle la typologie des personnages balsaciens avec,par exemple, la famille des courbes ou celle des polygones réguliers ? Interrogeons-nous de façon générale sur le rôle médiateur de l'imagination.

KANT,IMAGINATION PRODUCTRICE ET SCHEMATISME

.C'est ce à quoi Kant s'est attaché au moins à deux reprises dans la

Critique de la raison pure ,et,ultérieurement, dans la Critique du jugement. Si nous convenons ,conformément à notre propos sur la création littéraire,de ne pas aborder cette dernière indépendamment du symbolisme,nous nous bornerons à examiner le rôle de l'imagination dans

la Déduction des catégories ( 'Analytique des concepts),et dans le Schématisme  (Analytique des principes).En 1788, Kant entreprend une nouvelle rédaction partielle de la Déduction.Son insatisfaction à propos de la première rédaction concerne à la fois la composition du texte (qu'il divise en §

dans la 2e édition) et,surtout le rôle accordé à l'imagination.Nous nous en tiendrons toutefois à la première édition (1781) ,celle à laquelle Husserl et Heidegger ont donné leur préférence.Dans une note non numérotée de la Troisième section, Kant observe: "Que l'imagination fasse nécessairement

partie de la perception (Ingredienz),c'est ce que nul psychologue n'avait encore bien vu.Cela vient,en partie,de ce que l'on bornait ce pouvoir à des reproductions,en partie,de ce qu'on croyait que les sens ne nous fournissaient pas seulement des impressions,mais les enchaînaient aussi et en

formaient des images des objets,ce qui,sans aucun doute,outre la réceptivité des impressions,exige quelque chose de plus,je veux dire une fonction qui en opère la synthèse." Or, si l'imagination  se borne à  représenter les phénomènes dans l'association (dans  la reproduction),l'entendement et

ses catégories ne peuvent pas se rapporter directement au divers de la sensibilité,car fait défaut l'instrument de sa  synthèse."Cette unité synthétique (de l'entendement ou de l'aperception) suppose une synthèse,ou la renferme, et si la première doit être nécessairement a priori,la dernière doit être

aussi une synthèse a priori.L'unité transcendantale de l'aperception se rapporte donc à la synthèse pure de l'imagination."  Celle ci n'est donc pas seulement reproductrice et associative,elle dispose aussi,nécessairement,d'une fonction productrice. "La synthèse productrice de l'imagination peut

seule avoir lieu a priori, car la synthèse reproductive ne repose que sur les conditions de l'expérience."

Or,la portée de cette affirmation est claire.Si l'unité de l'entendement "se rapporte à la synthèse de l'imagination",(...)"il y a donc dans l'entendement des connaissances pures a priori qui renferment l'unité  nécessaire de la synthèse pure de l'imagination par rapport  à tous les phénomènes

possibles: ce sont les catégories."Kant ouvre alors la seconde partie de l' Analytique ( L'Analytique des principes ) par une brève exposition destinée à fournir une réponse à ce problème : comment les catégories peuvent -elles se rapporter à l'imagination productrice ? Or cette brièveté ne tient pas

au peu d'importance de la question,mais tout au contraire à sa difficulté,puisqu'il qualifie même le schématisme "d'art caché dans les profondeurs de l'âme humaine."A un concept pur de l'entendement,aucun objet ne peut être donné directement,et là où aucun objet n''est donné "le concept ne peut

avoir aucune signification." Par conséquent,la catégorie (le concept pur) outre sa fonction propre,c'est-à-dire purement logique, "doit contenir encore des conditions formelles de la sensibilité ( précisément du sens interne) qui contiennent la condition générale sous laquelle seulement la catégorie

peut être appliquée à quelque objet." Or nous retrouvons la réponse husserlienne dans l'exemple donné par Kant:"Ainsi le concept empirique d'une assiette a quelque chose d'homogène avec le concept pur et géométrique d'un cercle."(Du schématisme des concepts purs de l'entendement.) En

effet,Kant nomme 'schème' (en grec:forme,figure,σχημα) le troisième terme,homogène à la catégorie,que produit l'imagination pure.En quoi consiste-t-il ?Les schèmes "sont des déterminations du sens interne en général d'après les conditions de sa forme (le temps) Ainsi ,le schème de la catégorie

'substance' est-il 'la permanence du réel dans le temps';celui de de la 'réalité', 'l'existence dans un temps déterminé';celui de la 'nécesité','l'existence d'un objet en tout temps',etc.D'une manière générale,"les schèmes ne sont rien

d'autre que des déterminations de temps a priori ,faites suivant des règles,et ces déterminations suivant l'ordre des catégories concernent la série du temps ,le contenu du temps,l'ordre du temps et enfin l'ensemble du temps,par rapport à tous les objets possibles."

 

   Le schématisme kantien permet de proposer une interprétation de l'eidétique husserlienne.Notre problème est en effet : comment comprendre que le flux du vécu serve de fondement aux essences ?De quelles essences s'agit-il,en définitive ?Comme Husserl avance lui-même l'exemple des

formes géométriques,c'est-à-dire de virtualités librement manipulables à condition de respecter les principes de base et les règles logiques de leur manipulation,il devient clair que ce n'est ni au niveau purement conceptuel,ni à celui des perceptions singulières qu'il convient de situer les

essences,mais au plan de l'imagination pure."La pensée eidétiquement pure s'élabore sur le fondement de l'imagination."(Ideen I, § 70 [131].Il y a là plus qu'une simple hypothèse,car "la liberté dans l'investigation des essences exige nécessairement [je souligne] que l'on opère sur le plan de

l'imagination."(idem.)  Or le schématisme de l'entendement pur semble,signifier,pour Kant et peut-être aussi pour Husserl, "une règle de la synthèse de l'imagination en vue de figures pures dans l'espace" (III, [p.136] ).En d'autres termes,la structure du temps ("la détermination du sens interne en

général selon les conditions de sa forme") - non un simple "flux",mais flux mis en série,ordonné,empli,totalisé -est ce à quoi est rapporté soit l'objet d'une perception empirique,soit,plus librement ,une forme spatiale.

En conclusion,"la fiction constitue l'élément vital de la phénoménologie,comme de toutes les sciences eidétiques;la fiction est la source où s'alimente la connaissance des 'vérités éternelles'."( o.c.,§ 70,[132].

EIDETIQUE ET DESCRIPTION

Dans la troisième section des Ideen I,chapitre premier,consacrée à des Considérations préliminaires de méthode, Husserl est confronté à une difficulté majeure.S'il est vrai en effet que le recours à l'imagination est en un sens le privilège des géomètres,comment concilier leur "incomparable

liberté de pouvoir changer arbitrairement la forme de ses figures fictives" avec l'effort du philosophe pour décrire ,en disposant seulement des moyens limités fournis par la langue commune, "le flux héraclitéen,purement subjectif et apparemmrnt saisissable,dans sa totalité"(Krisis,§

44,Gallimard 1976,p.177) ? La liberté du géomètre "lui donne plus que tout accès au champ immense des possibilités eidétiques ainsi qu'aux connaissances eidétiques qui leur font un horizon infini."(Ideen I,Gallimard,Tel,1950,p.225).Par contre, le phénoménologue devra, de son côté,

recourir à des exemples "susceptibles d'illustrer dans la sphère de l'originaire le jugement,la conjecture,le sentiment,la volition,.Mais comme il n'en est pas ainsi pour toutes les configurations particulières possibles ,(...) ici aussi,la liberté dans l'investigation exige nécessairement que l'on opère sur

le plan de l'imagination"(o.c;,§ 70,p.226).Aussi convient-il de s'interroger sur la possibilité d'une eidétique descriptive,d'une eidétique philosophique.Le pouvoir de la raison qui,pour Descartes,s'exerce simultanément dans les mathématiques et dans la métaphysique,avec même une

supériorité de celle-ci sur celle-là,pose à Husserl des problèmes spécifiques.En effet,"la phénoménologie transcendantale,conçue comme science descriptive des essences appartient à une classe fondamentale de sciences eidétiques qui diffère totalement des sciences mathématiques."(Ideen I,troisième section,chapitre II,§ 75;Gallimard-Tel,p.241)

Tandis que les mathématiques sont exactes,c'est-à-dire déductives d'un corps d'axiomes,les analyses phénoménologiques ne peuvent prétendre,en tant que descriptives,qu'à une certaine sorte de rigueur dans leur manière spécifique de se saisir du "flux de la conscience déployé selon ses

différentes dimensions."(o.c.p.239). En ce sens,les concepts de la phénoménologie seraient plutôt à rapprocher du caractère vague des concepts morphologiques mis à contribution par les sciences de la nature."La géométrie la plus parfaite et sa maîtrise la plus parfaite ne peuvent aucunement

aider le savant qui veut aider la nature à exprimer dans des concepts de géométrie exacte cela même qu'il exprime d'une façon si simple,si compréhensible,si pleinement appropriée,par des mots comme dentelé,entaillé, en forme de lentille,d'ombelle,etc;ces simples concepts sont inexacts

par essence et non par hasard;pour cette raison aussi,ils sont non-mathématiques."(idem,p236).Aussi doit-on répondre par la négative à cette question :"faut-il ou peut-on constituer une phénoménologie qui serait une 'géométrie'du vécu? "  (ibidem,p.229).

L'EIDETIQUE PHENOMENOLOGIQUE COMME "ONTOLOGIE DU MONDE-DE-LA-VIE " (LEBENSWELT)  -  LA "TYPIQUE"

 Il faut donc comprendre les réflexions en partie désabusées auxquelles donnerait lieu ,selon la Krisis , l'emprunt de la voie "cartésienne" ,et aussi la tentative  de "traiter concrètement le monde dans lequel nous vivons intuitivement,avec ses réalités,mais telles qu'elles se donnent d'entrée de jeu

dans l'expérience simple.(...) Que ce soit donc notre unique tâche,de saisir précisément ce style,précisément ce 'flux héraclitéen' purement subjectif et apparemment insaisissable,dans sa totalité."(o.c.§ 44,p.177) La tâche assignée au phénoménologue est déterminée comme suit:"Dans tout cela

règne une typique solide (...)et cette typique est une typique d'essence qu'il faut saisir méthodiquement comme un pur a priori."(§51,p.196) . La "typique" ,expression probablement empruntée au § 17 de la Critique du jugement, a pour fonction de conférer une forme finalisée à un ensemble d'

intuitions singulières de l'imagination .Kant note en effet :"L'Idée-normale (Normalidee) doit dégager de l'expérience les éléments propres à la formation d'un animal d'une espèce particulière:mais la plus haute finalité dans la construction de la forme,qui serait susceptible de servir d'étalon

universel pour la considération esthétique de chaque individu de cette espèce,le type (Bild) qui a été en quelque sorte mis au fondement par la technique de la nature et auquel seule l'espèce en son ensemble est adéquate,et non tel ou tel individu particulier,c'est là ce qui ne se trouve que

dans l'Idée de celui qui juge,mais qui peut être représenté cependant en tant qu'Idée esthétique,avec ses proportions,parfaitement in concreto dans une image modèle."(o.c.,tr.fr.par Alexis Philonenko,Vrin 1965,p.74) Or de même que Kant met en valeur "un effet dynamique de l'imagination" dans la

forme de l'Idée normale,Husserl remarque que ce n'est pas avec la description du 'flux héraclitéen' de la vie individuelle singulière que nous pourrons accéder à la vérité d'un eidos."Même le philosophe particulier ne peut,dans l''épochè, procéder sur lui-même à aucune constatation de ce genre

concernant ce flux insaisissable de la vie (...) et en donner pour ainsi dire le document.Mais cependant la pleine factualité concrète de la subjectivité transcendantale universelle est saisissable scientifiquement en un autre sens,parfaitement légitime,précisément par le fait qu'il est effectivement

possible et nécessaire dans la méthode eidétique de proposer la grande tâche suivante : soumettre à la recherche la forme d'essence des prestations transcendantales dans toute la typique des prestations individuelles  et des prestations intersubjectives,soit l'ensemble de la forme

d'essence de la subjectivité transcendantale dans ses effectuations (Leistungen) ,sous toutes ses formes sociales."(idem,§ 52,p.203) Ainsi,pour Husserl,sera résolue la difficulté spécifique de la philosophie qui consiste à devoir échapper à l'alternative ,déjà exposée dans  Ideen I ,entre 'sciences objectives mondaines' ,d'une part,et 'sciences des généralités inconditionnnées' ,de l'autre.

En conclusion,la rigueur du logos philosophique emprunte moins à l'exactitude mathématique qu'à la 'justesse' de l'art.Cette justesse, d'ailleurs,est peut-être assez proche de la synopsis wittgensteinienne,"forme de représentation,façon dont nous voyons les choses",s'il est correct de dire que :" la philosophie se contente de placer toute chose devant nous,sans rien expliquer ni déduire." ( Recherches philosophiques,I,126,Gallimard,2004,p.88).

___________________________________________________________________________________________________________________________

SUITE :  "FORMES DE PENSEE ET FORMES DE VIE "

 

 

 

 

 

 

                                                                         

                                                              

 

 

 

 

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site