EIDETIQUE ET IMAGINATION

LA PHENOMENOLOGIE COMME THEORIE DESCRIPTIVE DE L'ESSENCE DES PURS VECUS

______________________________________________________________________________

"Sacredieu,mon garçon,disait-il,servez-vous de vos yeux!Je ne vois rien,et vous vous contentez de me débiter des sornettes à propos de "réverbères standards" et de "plaques d'égoût parfaitement ordinaires".IL n'existe pas deux choses identiques,n'importe quel abruti sait cela.Je veux voir ce que nous regardons,sacredieu,je veux que vous me rendiez ces objets perceptibles !"(...) Je me rendis compte que je n'avais jamais acquis l'habitude de regarder les choses avec attention,et maintenant que cela m'était demandé,les résultats étaient lamentables.Jusque là,,j'avais toujours eu un penchant pour les généralisations,une tendance à remarquer les similitudes entre les objets plutôt que leurs différences.

                                                                            Paul AUSTER,Moon Palace (4),tr.fr.Actes Sud,1990,p.190-191.

 

DE LA REIFICATION  [VERDINGLICHUNG]

  Conformément au point de départ de notre étude comme à celui de Husserl lui-même,le problème,tel qu'il se posait en philosophie,à l'aube du XXe siècle, était de relever le défi lancé par les sciences humaines (ou Geisteswissenschaften ),dans la mesure où celles-ci étaient tentées  de  prendre

modèle sur la méthode expérimentale adoptée par les sciences de la nature.Les mots d'ordre de Wundt,en psychologie ("Die gesamte Philosophie wird Psychologie") et de Durkheim en sociologie ("Traiter les faits sociaux comme des choses") appelaient une réponse claire des philosophes.Cette réponse

fut apportée,séparément ,par Bergson et par Husserl,mais ,dans les deux cas, elle se réclamait du même thème,celui de la vie.Pour Bergson,il s'agit de montrer que " le phénomène vital n'est pas résoluble en faits physiques et chimiques" et ,en conséquence,d'établir "l'imprévisibilité des formes que la vie

crée de toutes pièces,par des sauts discontinus,le long de son évolution."(Les Deux Sources, Ch.II,Signification de l'"Elan vital").Qu'en est-il de l'interprétation husserlienne de la vie ?

Comme Heidegger le rappelle à propos de Dilthey, au § 10 de Etre et temps (Authentica,1985,p.57 [47 ] ,le concept de vie occupe une place centrale dans la philosophie allemande,mais aussi dans la psychologie et dans la sociologie,à la charnière du XIXe et du XXe siècles

.Il n'est pas toutefois sans susciter confusions et malentendus,car si les grecs distinguaient clairement βιος de ζοη,existence humaine et corps-animé,il n'en va de même ni en français ,ni en langue germanique.Or il n'est pas,en philosophie, de problème qui ne soit associé à une difficulté de formulation.Il

suffit, pour s'en convaincre,de se reporter à la quasi-impossibilité de donner un équivalent français du terme Dasein,passe-partout dans la langue allemande, dans son emploi heideggerien.

.Pourtant,le choix de ce terme est justifié et interprété par Heidegger lui-même .Il s'agit d'éviter un grave danger,celui d'une réification ( Verdinglichung) de la conscience cartésienne.Que ce danger se trouve en quelque manière à la source même de SuZ, l'auteur le reconnaît  aussi dans l'ultime § de son

ouvrage :"Ce qui paraît aussi éclairant que la différence séparant l'être du Dasein existant de l'être de l'étant qui n'est pas à la mesure du Dasein (la réalité,par exemple) n'est pourtant que le départ de la problématique ontologique,et non point quelque chose où la philosophie pourrait trouver son

apaisement.Que l'ontologie antique travaille avec des "concepts de choses",et que le péril demeure de "réifier la conscience",on le sait depuis longtemps.Mais que signifie la ' réification' ? D'où provient-elle ?Pourquoi l'être est-il 'conçu',directement et en premier lieu, à partir de l'étant-présent (aus

dem Vorhandenen) et non à partir de l'étant-manié (aus dem Zuhandenen),dont la proximité est pourtant beaucoup plus grande.Pourquoi cette réification assure-t-elle toujours de nouveau sa domination ? Comment l'être de la 'conscience' est-il positivement structuré ,en sorte que la réification persiste à lui

être inappropriée ? La 'différence' entre 'conscience' et 'chose' suffit-elle absolument à un déploiement originaire de la question ontologique ?Va-t-il de soi, le chemin qui mène des questions aux réponses ?Et la réponse se laisse-t-elle seulement chercher,aussi longtemps que la question du sens de l'être persiste à n'être ni posée ni éclaircie ?" ( SuZ, Max Niemeyer Verlag,Halle ,1949,6e édition,§ 83,p.437;traduction française d'E.Martineau).

 Développer l'analytique du Dn  consiste donc à tenter une nouvelle voie (au sens alpin du terme) en vue d'un éclaicissement de la question ontologique.Mais cela ne veut pas dire qu'entre Descartes et Heidegger aucune autre variante n'ait été tentée,ni même aucun réseau de variantes.Or de

l'existence d'un tel 'réseau',Heidegger ,qu'il s'agisse du néo-kantisme de Heidelberg ou de Marbourg,est parfaitement informé.Mais il pense que nulle de ces voies,variantes de la vie et du vécu,ne permet de 'sortir',c'est-à-dire d'accéder à la question ontologique.Toutefois,en raison de 

l'importance que leur accorde la philosophie allemande,Heidegger ne peut se dispenser,même sur le mode ironique, de se démarquer des théoriciens de la vie et du vécu."Par ailleurs,la tendance bien comprise de toute 'philosophiede la vie' scientifique et sérieuse -l'expression a autant de sens que la

botaniques des plantes- contient implicitement la tendance à une compréhension de l'être du Dn.Mais l.'on ne peut pas ne pas remarquer,et c'est là un défaut fondamental de cette philosophie,que la vie elle-même n'y est point prise comme problème ontologique en tant que mode d'être déterminé.

La question de la vie n'a jamais cessé de tenir en haleine les recherches de W.Dilthey,qui s'efforce de comprendre la connexion structurelle et génétique des 'vécus' à partir du tout de cette 'vie' dont ils forment le tissu.(...)"Toutefois ,observe Heidegger une fois l'anthropologie personnaliste

de Scheler passée en revue,si ,pour lui comme pour Husserl "la personne n'est pas une chose,ni une substance ni un objet,(...)la problématique anthropologique reste indécise en ses fondations ontologiques décisives."(SuZ,§10,p.49).

 La critique heideggerienne du cogito cartésien, et le choix effectué dans SuZ du Dasein comme opérateur philosophique de préférence au 'Je pense',ne peut trouver sa pleine signification que dans une filiation préalable avec la démarche de Husserl.En effet, "l'étude purement eidétique"

adoptée par celui-ci rend difficile,sinon impossible,de prendre pour objet initial de la recherche le " Moi lui-même auquel tous les vécus serapportent.( Ideen I,§ 34, [61]) C'est pourquoi,plutôt que  de rattacher d'emblée les vécus à un pôle métaphysique inerte et,comme dira Heidegger,

de 'réifier' la conscience,Husserl s'en tient au strict donné,c'est-à-dire à la considération du vécu comme " flux". "Il devient alors évident que dans ce flux chaque vécu que le regard de la réflexion peut atteindre a une "essence propre que l'intuition a pour tâche de saisir,un 'contenu' qui peut être

considéré en soi-même et selon sa spécificité."(o.c.,§ 34) Cette essence ne se limite pas aux vécus 'intentionnels' (conscience de),mais concerne aussi,par exemple,les 'data de sensation' et les 'sentiments sensibles'.Aussi le regard de l'analyste peut-il parcourir un champ de connaissance

'infini de toutes parts'.( Ideen I, § 63 ) Qu'en est-il de la 'clarté' et du 'degré de clarté' de cette intuition ? Husserl établit une correspondance entre conscience intuitive,'donatrice' au sens fort du terme,et conscience claire,entre degré d'intuitivité et degré de clarté.Encore faut-il distinguer entre

intuition eidétique et intuition empirique,entre essences et cas individuels,car "si les intuitions individuelles  qui servent à la saisie des essencessont déjà suffisamment claires pour permettre d'atteindre avec une clarté totale quelque généralité eidétique,(...) il serait exagéré de dire que 

l'évidence dans la saisie des essences exige qu'une totale clarté imprègne jusqu'à l'extrême concret les individus soumis à l'empire de l'essence.Pour saisir les différences les plus générales entre les essences,comme entre couleur et son,entre perception et vouloir,il suffit d'avoir donné des exemples situés eux-mêmes aux degrés inférieurs de l'échelle de clarté." (o.c.,§ 69)

 

DE L'IMAGINATION . GEOMETRIE ET PHENOMENOLOGIE

Si,dans le cas des exemples individuels ,"la perception donatrice originaire a un avantage sur  toutes les espèces de présentification" ,et donc sur l'imagination et la remémoration,dans celui de l'intuition des essences ,le passage au générique  affranchit celle-ci du privilège restrictif dont bénéficiait

l'expérience singularisante,et,tout particulièrement,la perception externe.Or ce même privilège peut être aboli, et même inversé, pour certaines espèces de vécu au profit de l'imagination. "Il y a des raisons qui font que,en phénoménologie comme dans toutes les sciences eidétiques ,les

images libres ont une position privilégiée par rapport aux perceptions; cette supériorité s'affirme même jusque dans la phénoménologie de la perception,à l'exception,bien entendu de celle des data de sensation."( o.c.,§70,[131 ] ) En effet, le géomètre "a l'incomparable liberté de pouvoir changer

arbitrairement la forme de ses figures fictives,de parcourir toutes les configarations possibles au gré des modifications incessantes qu'il leur impose,bref de forger une infinité de nouvelles figures;et cette liberté lui donne plus que tout accès au champ immense des possibilités  eidétiques ainsi qu'aux connaissances eidétiques qui leur font un horizon infini."

   Plutôt que  de susciter une impression de 'flou' dont la responsabilité risquerait de retomber sur l'auteur lui-même,qu'il s'agisse de sa pensée ou d'une difficulté de formulation,l'interprète de Husserl se doit de prendre certains risques,et ,en premier lieu ,éventuellement,celui de durcir ou de schématiser la

méthode phénoménologique.Méthode,en effet ,avant d'être doctrine ,la phénoménologie husserlienne n'est ni un réalisme ni un idéalisme.Disons qu'à la différence du cartésianisme qui procédait de la certitude de la pensée à la réalité du monde,du moins à l'exclusion de certaines données immédiates non

justifiées par la raison,l'épochè conduit de la mise à l'écart de cette même réalité dans son existence objective celle que constituent,explique Husserl dans la Krisis "les propositions,les théories,tout l'édifice doctrinal des sciences objectives [qui]sont des formations acquises par certaines activités de

savants liés entre eux dans le contexte du travail,ou,pour dire cela avec plus de précision,consistent dans une architecture permanente d'activités,dont les dernières supposent toujours les résultats des précédentes."(La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, III,§ 34 e;tr.fr. par Gérard Granel,Gallimard 1976,p149).

.La raison en est que si Descartes trouve cette certitude dans les deux figures de l'intellect que sont l'intuition et la déduction,Husserl s'en remet uniquement à l'intuition,mais qu'à la différence de son prédécesseur,il élargit celle-ci à la sensibilité pure,puisqu'il ne s'agit pas de prouver des

existences,mais de comprendre des essences.Tel est le premier point.Deuxièmement,si l'épochè rend possible l'ouverture du domaine infini des essences,elle ne constitue pourtant pas une rupture épistémologique comparable à celle dont se réclament Cassirer ou Bachelard,car,même si l'un et

l'autre élargissent finalement le monde de l'esprit aux productions du symbolisme,la coupure entre connaissance commune et connaissance scientifique n'est pas abolie.La connaissance commune n'est pour eux que croyance et opinion.Ils demeurent cartésiens,rationalistes et,dans le cas de Bachelard,réalistes.

Mais ce n'est pas le cas de Husserl .Non seulement l'épochè ne constitue pas une rupture entre savoir et non-savoir,mais sous la forme de l'intuition donatrice originaire,la perception sensible est source ultime " de clarté et de vérité.Même si le lien entre intuition eidétique et saisie perceptive

d'exemples singuliers paraît souvent distendue,il n'est jamais totalement absent.Non seulement il n'y a donc pas de coupure entre ces deux accès au savoir,mais la question de la source intuitive commune aux opérations de la logique,aux structures mathématiques et aux concepts philosophiques est

même celle qui n'a cessé de préoccuper Husserl ,depuis les Recherches logiques jusqu'à Logique formelle et logique transcendantale,l'Origine de la géométrie,la Krisis et le texte posthume édité par Ludwig Landgrebe sous le titre d' Expérience et Jugement.

Dans le retour au vécu,persiste sinon ,à proprement parler,l'influence de LocKe et de Hume,c'est-à-dire de l'empirisme,du moins celle d'un sensualisme qui,remontant à Aristote,demeure présent dans le kantisme.  Troisièmement,le rôle de médiateur entre perception empirique et intuition eidétique est

clairement assigné,comme dans le Peri psychès, à l'imagination.Faut-il entendre par là,le schème,produit de l'imagination pure ou toute autre forme d'exercice de la fantaisie ?Le travail de l'imagination qui vient immédiatement sous la plume de Husserl à la fin du § 70 [p; 131] est celui de la géométrie

productrice de formes.Or les formes littéraires n'occupent-elles pas une place non négligeable dans champ des possibilités eidétiques ?Pourquoi ne pas mettre en parallèle la typologie des personnages balsaciens avec,par exemple, la famille des courbes ou celle des polygones réguliers ?

Interrogeons-nous d'abord,de façon générale sur le rôle médiateur de l'imagination.C'est ce à quoi Kant s'est attaché au moins à deux reprises dans la Critique de la raison pure ,et,ultérieurement,aussi dans la Critique du jugement. Si nous convenons ,conformément à notre propos sur la création

littéraire,de ne pas aborder cette dernière indépendamment du symbolisme,nous nous bornerons à examiner le rôle de l'imagination dans la Déduction des catégories ( 'Analytique des concepts),et dans le Schématisme  (Analytique des principes).

En 1788, Kant entreprend une nouvelle rédaction partielle de la Déduction.Son insatisfaction à propos de la première rédaction concerne à la fois la composition du texte (qu'il divise en § dans la 2e édition) et,surtout le rôle accordé à l'imagination.Nous nous en tiendrons toutefois à la première édition

(1781) ,celle à laquelle Husserl et Heidegger ont donné leur préférence.Dans une note non numérotée de la Troisième section, Kant observe: "Que l'imagination fasse nécessairement partie de la perception (Ingredienz),c'est ce que nul psychologue n'avait encore bien vu.Cela vient,en partie,de ce

que l'on bornait ce pouvoir à des reproductions,en partie,de ce qu'on croyait que les sens ne nous fournissaient pas seulement des impressions,mais les enchaînaient aussi et en formaient des images des objets,ce qui,sans aucun doute,outre la réceptivité des impressions,exige quelque chose de plus,je

veux dire une fonction qui en opère la synthèse." Or, si l'imagination  se borne à  représenter les phénomènes dans l'association (dans  la reproduction),l'entendement et ses catégories ne peuvent pas se rapporter directement au divers de la sensibilité,car fait défaut l'instrument de sa

synthèse."Cette unité synthétique (de l'entendement ou de l'aperception) suppose une synthèse,ou la renferme, et si la première doit être nécessairement a priori,la dernière doit être aussi une synthèse a priori.L'unité transcendantale de l'aperception se rapporte donc à la synthèse pure de

l'imagination."  Celle ci n'est donc pas seulement reproductrice et associative,elle dispose aussi,nécessairement,d'une fonction productrice. "La synthèse productrice de l'imagination peut seule avoir lieu a priori, car la synthèse reproductive ne repose que sur les conditions de l'expérience."

Or,la portée de cette affirmation est claire.Si l'unité de l'entendement "se rapporte à la synthèse de l'imagination",(...)"il y a donc dans l'entendement des connaissances pures a priori qui renferment l'unité  nécessaire de la synthèse pure de l'imagination par rapport  à tous les phénomènes possibles: ce

sont les catégories."Kant ouvre alors la seconde partie de l' Analytique ( L'Analytique des principes ) par une brève exposition destinée à fournir une réponse à ce problème : comment les catégories peuvent -elles se rapporter à l'imagination productrice ? Or cette brièveté ne tient pas au peu

d'importance de la question,mais tout au contraire à sa difficulté,puisqu'il qualifie même le schématisme "d'art caché dans les profondeurs de l'âme humaine."A un concept pur de l'entendement,aucun objet ne peut être donné directement,et là où aucun objet n''est donné "le concept ne peut

avoir aucune signification." Par conséquent,la catégorie (le concept pur) outre sa fonction propre,c'est-à-dire purement logique, "doit contenir encore des conditions formelles de la sensibilité ( précisément du sens interne) qui contiennent la condition générale sous laquelle seulement la catégorie peut être

appliquée à quelque objet." Or nous retrouvons la réponse husserlienne dans l'exemple donné par Kant:"Ainsi le concept empirique d'une assiette a quelque chose d'homogène avec le concept pur et géométrique d'un cercle."(Du schématisme des concepts purs de l'entendement.) En effet,Kant 

nomme 'schème' (en grec:forme,figure,σχημα) le troisième terme,homogène à la catégorie,que produit l'imagination pure.En quoi consiste-t-il ?Les schèmes "sont des déterminations du sens interne en général d'après les

conditions de sa forme (le temps) Ainsi ,le schème de la catégorie 'substance' est-il 'la permanence du réel dans le temps';celui de de la 'réalité', 'l'existence dans un temps déterminé';celui de la 'nécesité','l'existence d'un objet en tout temps',etc.D'une manière générale,"les schèmes ne sont autre

chose que des déterminations de temps a priori ,faites suivant des règles,et ces déterminations suivant l'ordre des catégories concernent la série du temps ,le contenu du temps,l'ordre du temps et enfin l'ensemble du temps,par rapport à tous les objets possibles."

   Le schématisme kantien permet de proposer une interprétation de l'eidétique husserlienne.Notre problème est en effet : comment comprendre que le flux du vécu serve de fondement aux essences ?De quelles essences s'agit-il,en définitive ?Comme Husserl avance lui-même l'exemple des formes

géométriques,c'est-à-dire de virtualités librement manipulables, à condition de respecter les principes de base et les règles logiques de leur manipulation,il devient clair que ce n'est ni au niveau purement conceptuel,ni à celui des perceptions singulières qu'il convient de situer les

essences,mais au plan de l'imagination pure."La pensée eidétiquement pure s'élabore sur le fondement de l'imagination."(Ideen I, § 70 [131].Il y a là plus qu'une simple hypothèse,car "la liberté dans l'investigation des essences exige nécessairement [je souligne] que l'on opère sur le plan de l'imagination."

(idem.)  Or le schématisme de l'entendement pur semble,signifier,pour Kant et peut-être aussi pour Husserl, "une règle de la synthèse de l'imagination en vue de figures pures dans l'espace" (III, [p.136] ).En d'autres termes,la structure du temps ("la détermination du sens interne en général selon

les conditions de sa forme") - non un simple "flux",mais flux mis en série,ordonné,empli,totalisé -est ce à quoi est rapporté soit l'objet d'une perception empirique,soit,plus librement ,une forme spatiale.

En conclusion,"la fiction constitue l'élément vital de la phénoménologie,comme de toutes les sciences eidétiques;la fiction est la source où s'alimente la connaissance des 'vérités éternelles'."( o.c.,§ 70,[132].

EIDETIQUE ET DESCRIPTION

Dans la troisième section des Ideen I,chapitre premier,consacrée à des Considérations préliminaires de méthode, Husserl est confronté à une difficulté majeure.S'il est vrai en effet que le recours à l'imagination est en un sens le privilège des géomètres,comment concilier leur "incomparable liberté de

pouvoir changer arbitrairement la forme de ses figures fictives" avec l'effort du philosophe pour décrire ,en disposant seulement des moyens limités fournis par la langue commune, "le flux héraclitéen,purement subjectif et apparemmrnt saisissable,dans sa totalité"(Krisis,§ 44,Gallimard 1976,p.177)?

La liberté du géomètre "lui donne plus que tout accès au champ immense des possibilités eidétiques ainsi qu'aux connaissances eidétiques qui leur font un horizon infini."(Ideen I,Gallimard,Tel,1950,p.225).Par contre, le phénoménologue devra, de son côté, recourir à des exemples "susceptibles d'illustrer 

dans la sphère de l'originaire le jugement,la conjecture,le sentiment,la volition,.Mais comme il n'en est pas ainsi pour toutes les configurations particulières possibles ,(...) ici aussi,la liberté dans l'investigation exige nécessairement que l'on opère sur le plan de l'imagination"(o.c;,§ 70,p.226).

Aussi convient-il de s'interroger sur la possibilité d'une eidétique descriptive,d'une eidétique philosophique.Le pouvoir de la raison qui,pour Descartes,s'exerce simultanément dans les mathématiques et dans la métaphysique,avec même une supériorité de celle-ci sur celle-là,pose à Husserl

des problèmes spécifiques.En effet,"la phénoménologie transcendantale,conçue comme science descriptive des essences appartient à une classe fondamentale de sciences eidétiques qui diffère totalement des sciences mathématiques."(Ideen I,troisième section,chapitre II,§ 75;Gallimard-Tel,p.241)

Tandis que les mathématiques sont exactes,c'est-à-dire déductives d'un corps d'axiomes,les analyses phénoménologiques ne peuvent prétendre,en tant que descriptives,qu'à une certaine sorte de rigueur dans leur manière spécifique de se saisir du "flux de la conscience déployé selon ses différentes

dimensions."(o.c.p.239). En ce sens,les concepts de la phénoménologie seraient plutôt à rapprocher du caractère vague des concepts morphologiques mis à contribution par les sciences de la nature."La géométrie la plus parfaite et sa maîtrise la plus parfaite ne peuvent aucunement aider le savant qui

veut aider la nature à exprimer dans des concepts de géométrie exacte cela même qu'il exprime d'une façon si simple,si compréhensible,si pleinement appropriée,par des mots comme dentelé,entaillé, en forme de lentille,d'ombelle,etc;ces simples concepts sont inexacts par essence et non par

hasard;pour cette raison aussi,ils sont non-mathématiques."(idem,p236).Aussi doit-on répondre par la négative à cette question :"faut-il ou peut-on constituer une phénoménologie qui serait une 'géométrie'du vécu? "  (ibidem,p.229).

L'EIDETIQUE PHENOMENOLOGIQUE COMME "ONTOLOGIE DU MONDE-DE-LA-VIE " (LEBENSWELT)  -  LA "TYPIQUE"

 Il faut donc comprendre les réflexions en partie désabusées auxquelles donnerait lieu ,selon la Krisis , l'emprunt de la voie "cartésienne" ,et aussi la tentative  de "traiter concrètement le monde dans lequel nous vivons intuitivement,avec ses réalités,mais telles qu'elles se donnent d'entrée de jeu dans

l'expérience simple.(...) Que ce soit donc notre unique tâche,de saisir précisément ce style,précisément ce 'flux héraclitéen' purement subjectif et apparemment insaisissable,dans sa totalité."(o.c.§ 44,p.177) La tâche assignée au phénoménologue est déterminée comme suit:"Dans tout cela règne

une typique solide (...)et cette typique est une typique d'essence qu'il faut saisir méthodiquement comme un pur a priori."(§51,p.196) . La "typique" ,expression probablement empruntée au § 17 de la Critique du jugement, a pour fonction de conférer une forme finalisée à un ensemble d' intuitions

singulières de l'imagination .Kant note en effet :"L'Idée-normale (Normalidee) doit dégager de l'expérience les éléments propres à la formation d'un animal d'une espèce particulière:mais la plus haute finalité dans la construction de la forme,qui serait susceptible de servir d'étalon universel pour la

considération esthétique de chaque individu de cette espèce,le type (Bild) qui a été en quelque sorte mis au fondement par la technique de la nature et auquel seule l'espèce en son ensemble est adéquate,et non tel ou tel individu particulier,c'est là ce qui ne se trouve que dans l'Idée de celui qui juge,mais

qui peut être représenté cependant en tant qu'Idée esthétique,avec ses proportions,parfaitement in concreto dans une image modèle."(o.c.,tr.fr.par Alexis Philonenko,Vrin 1965,p.74) Or de même que Kant met en valeur "un effet dynamique de l'imagination" dans la forme de l'Idée normale,Husserl remarque

que ce n'est pas avec la description du 'flux héraclitéen' de la vie individuelle singulière que nous pourrons accéder à la vérité d'un eidos."Même le philosophe particulier ne peut,dans l''épochè, procéder sur lui-même à aucune constatation de ce genre concernant ce flux insaisissable de la vie (...) et

en donner pour ainsi dire le document.Mais cependant la pleine factualité concrète de la subjectivité transcendantale universelle est saisissable scientifiquement en un autre sens,parfaitement légitime,précisément par le fait qu'il est effectivement possible et nécessaire dans la méthode eidétique

de proposer la grande tâche suivante : soumettre à la recherche la forme d'essence des prestations transcendantales dans toute la typique des prestations individuelles  et des prestations intersubjectives,soit l'ensemble de la forme d'essence de la subjectivité transcendantale dans ses

effectuations (Leistungen) ,sous toutes ses formes sociales."(idem,§ 52,p.203) Ainsi,pour Husserl,sera résolue la difficulté spécifique de la philosophie qui consiste à devoir échapper à l'alternative ,déjà exposée dans  Ideen I ,entre 'sciences objectives mondaines' ,d'une part,et 'sciences des généralités

inconditionnnées' ,de l'autre.En conclusion,la rigueur du logos philosophique emprunte moins à l'exactitude mathématique qu'à la 'justesse' de l'art.Cette justesse, d'ailleurs,est peut-être assez proche de la synopsis wittgensteinienne,"forme de représentation,façon dont nous voyons les choses",s'il est correct de dire que :" la philosophie se contente de placer toute chose devant nous,sans rien expliquer ni déduire." ( Recherches philosophiques,I,126,Gallimard,2004,p.88).

________________________________________________

 

 

 

 

 

 

 

                                                                         

                                                              

 

 

 

 

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×