PHENOMENOLOGIE ET HERMENEUTIQUE II

 

Avant-propos

La notion d'interprétation peut renvoyer à deux domaines différents,celui,universel ,de choses quelconques prises pour signes ou celui,spécifique,des mots.Par suite,l'interprète s'entendra comme herméneute ou comme simple traducteur.Or,étrangement,le projet de rendre compte de l'herméneutique

heideggerienne se heurte d'abord à l'obstacle de la traduction, c'est-à-dire que dans le cas de Heidegger l'herméneute doit en même temps se faire traducteur.Cette difficulté redoublée qui met en relief la double fonction de l'interprète a été théorisée par un théologien philosophe contemporain de

Hegel dont le jeune assistant de Fribourg  a reconnu toute l'importance.Il s'agit de Friedrich Schleiermacher,auteur d'une Herméneutique ,mais aussi d'une étude intitulée Des différentes méthodes de traduire (tr.fr.Le Seuil,Points-Essais,1999).

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1- L'Introduction à la phénoménologie de la religion ( in: Martin Heidegger,Phénoménologie de la vie religieuse,tr.fr.Gallimard 2012,pp.13 - 139).

 

Ce cours, professé à Fribourg en 1921 -ou en 1923 d'après l'auteur lui-même - et dont aucun original n'a été retrouvé,présente l'intérêt de rendre indiscutable une étroite filiation husserlienne-heideggerienne ,bien que chacun des protagonistes s'en soit ultérieurement défendu.Il montre aussi à partir de quel philosophème initial le Dasein de Etre et temps a été élaboré.

1.0 - "L'expérience concrète (faktisch) comme point de départ".(Introduction à la phénoménologie de la religion,Ie partie,chapitre Ier,§3)Dès le départ,Heidegger marque la différence qui distingue les concepts scientifiques des concepts philosophiques.Pourtant,souligner ce point fondamental

ne suffirait pas,car "les sciences surgissent historiquement de la philosophie -et elles en reçoivent également leur sens."(tr.fr;,Gallimard,p.16). Ce que d'aucuns caractérisent comme coupure (Cassirer) ou rupture (Bachelard) reçoit dans le cours de Fribourg une interprétation originale.dont le vecteur

est représenté par l'opposition entre l'objectivité scientifique (Sachlichkeit) et la concrétude (Faktizität) de l'expérience de la vie qui sert de point d'ancrage à la pensée philosophique.La difficulté rencontrée par les traducteurs de faktisch se mesure à la diversité des faux-sens commis avec les

équivalents de la langue-cible,qu'il s'agisse de 'factice' ou de 'factuel'.Ne demeure plus que le renoncement à traduire en introduisant dans la langue-cible une variante sonore et graphique du terme de la langue-source :'facticiel','facticité' ,simple invention ad hoc que l'on pense pouvoir imposer,faute de traduction satisfaisante.

Pourtant,le qualificatif,d'un emploi banal dans la langue allemande signifie simplement 'effectif',réel.Mais s'en tenir là ne rendrait pas compte de l'équivocité que tient précisément à dissiper Heidegger entre l'objectivité du discours scientifique et la concrétude du vécu phénoménologique.

Quelque vingt ans plus tard,Husserl s'efforcera dans sa Krisis d'évoquer un monde-de-la-vie auquel l'objectivité physico-mathématique galiléo-cartésienne ne fait aucune place.Or déjà, pour le jeune Heidegger, "le point de départ du chemin vers la philosophie est l'expérience concrète de la vie.Mais il semble que la philosophie nous fasse à nouveau sortir de l'expérience concrète."(o.c. p.20 [10]).

1.1- Le retournement (die Kehre)

"La philosophie elle-même ne peut être atteinte que par un retournement (un virage) de ce chemin (...),par une authentique transformation <contre Natorp>.;elle signifie la totalité du positionnement actif et passif de l'homme face au monde."(21[11]).Il est diverses manières d'interpréter ce

retournement et parmi celles-ci certaines ,se contentant de "conduire devant la philosophie mais pas jusqu'à elle" ne constituent pas une "authentique  tranformation".En effet,"le néokantisme (Natorp) retourne simplement le processus de l'objectivation ( de la connaissance des objets) et de cette manière

il arrive à leur "subjectivation", Or l'expérience concrète (faktisch) de la vie met en rapport avec le 'monde',et non avec des 'objets',car "le 'monde' est ce dans quoi l'on peut vivre (on ne peut pas vivre dans un objet)."(o.c.p.21[11]).Il n'est donc pas question du 'comment"(wie) objectif ou subjectif de notre

rapport au monde (de notre être-au-monde),mais bien plutôt de la 'teneur'(Gehalt) de notre expérience.,c'est-à-dire de sa 'significativité'(Bedeutsamkeit)."Le concret dont on prend connaissance n'a pas un caractère d'objet,mais seulement un caractère signifiant,celui-ci pouvant certes évoluer pour se transformer en connexion élaborée entre des objets."(p.24 [14]) 

1.2-La déchéance ( Abfall) du vécu en connaissance.

Avec le § 4, le cours de Heidegger sur la formation des concepts philosophiques aborde la phase de prise de connaissance,c'est-à-dire le durcissement du flux du vécu comme mise en ordre d'où résulte "une structure propre des états de choses déterminés".(o.c.p.24[14]).Il s'agit en effet de la constitution

d'un philosophie comme science ,recherchée de Platon à Husserl lui-même.Mais dans cette métamorphose du vécu concret " l'expérience de la vie dé-choit constamment dans la significativité.Elle tend constamment à s'articuler comme science et finalement comme une ' culture scientifique' "(idem,25[15]).

Le mouvement de la pensée philosophique ne saurait être privé de ses deux moments . Lui sont aussi essentiels sa source jaillissante que son retournement.comme connaître philosophique et son déchoir (abfallen) dans le discours. Avec la 'philosophie scientifique' sont constitués des domaines

d 'objets qui 'vont au-delà de l'expérience sensible'(le monde des idées de Platon).(27[`17]).La pointe extrême de la théorisation du vécu concret originel se manifeste alors comme philosophie des valeurs développée par Max Scheler ou par Emil Lask.

 

2- Interprétations phénoménologiques d'Aristote (Tableau de la situation herméneutique)

Présenté par Hans-Georg Gadamer comme un écrit 'théologique'de jeunesse de Heidegger,"ce manuscrit a été rédigé à la fin de l'automne 1922 pour répondre à la demande que Paul Natorp lui avait adressée de Marbourg,en invitant Heidegger à faire le point sur l'état présent de ses interprétations

phénoménologiques d'Aristote."( Trans-Europ-Repress Mauvezin 1992,Préface de H.-G.Gadamer,p.9).Cette qualification de Gadamer correspond bien davantage au cours analysé précédemment qu'à la 'commande' de Natorp.En fait ,la réponse à cette commande se subdivise en deux parties dont la

seconde,seule,est une ébauche d'interprétation -et de traduction - du corpus de textes cités page 34.Comment comprendre la première partie de cette réponse ? Heidegger,dont le sérieux professionnel et philosophique n'est pas mis en doute par Natorp,y répond très exactement à la question posée

::montrer en quoi l'application -terme bien maladroit et insuffisant- de la méthode phénoménologique à l'interprétation -et à la traduction - de textes classiques peut conduire non seulement à les renouveler fondamentalement mais aussi à exposer à nouveaux frais ce qu'il faut désormais entendre par pensée philosophique et concepts philosophiques.

Que pense le philosophe,cela nous le savons déjà,ou nous savons plutôt à partir de quoi il pense ,et,par conséquent,au moyen de quels 'outils'.En effet,le cours de 1920-21 a déjà présenté la recherche herméneutique du phénoménologue "als die phänomenologische Hermeneutik der Faktizität"(28[17]).

Nous ne reviendrons pas sur la traduction française de 'Faktizität',si ce n'est pour indiquer qu'il s'agit là d'une pensée du vécu-concret dans sa donation qui,bien qu'authentique,n'est déjà plus immédiate,puisqu'elle ne saurait éviter le négatif du retournement et de l'effondrement.Mais ,précisément,voilà

deux modes d'appréhension du réel qui n'appartiennent ni au domaines des Idées,ni aux catégories du jugement.Il ne s'agit là,en effet,ni d'un univers nouménal, ni des catégories d'un sujet universel.Nous avons déjà la réponse de Heidegger : il s'agit de penser globalement notre 'être-au-monde'.

Aussi,dès la deuxième page du texte,est nommé pour la première fois l'objet de la recherche philosophique :"il est l'existant humain ( das menschliche Dasein)  pour autant que celui-ci est interrogé à propos de caractère d'être."(18[3]) ,car la vie concrète (dem faktischen Leben) est préoccupée de son

être dans le déploiement temporel de cet être,même lorsqu'elle ne veut rien en savoir et s'évite elle-même."Il est clair que, dès le projet d'interprétation phénoménologique de 1923,la thématique heideggerienne entendue comme historicité de l'existant et modalités de son être-au-monde est parfaitement déterminée, car :"la critique de l'histoire est toujours et seulement critique du présent"(19[4]).

 

2.0 Les principaux éléments constitutifs de la vie concrète  :  le souci,la tendance à la déchéance,la façon d'avoir la mort (das Wie des denTod Habens).

Le travail proposé à Natorp correspond bien à son titre.Même si le concept heideggerien du philosopher a déjà été mis à l'essai dans le cours,et donc si son exposé dans le première partie du travail jouit d'une certaine autonomie par rapport à l'interprétation phénoménologique d'Aristote,en contre-partie

la lecture,par exemple,du livre VI de l'Ethique à Nicomaque, a pu ouvrir la voie à une vision non- exclusivement théorique du philosopher,au point que Heidegger a pu  répondre très sérieusement que son Dasein était la phronèsis d'Aristote, car "le monde est là en tant que ce qui toujours déjà d'une

 certaine façon est à souci.Le monde est articulé en fonction des orientations possibles du souci,comme monde-ambiant (Umwelt),monde commun (Mitwelt) et monde du soi (Selbstwelt).Correlativement,le souci est le se- soucier des choses nécessaires,du métier,des plaisirs,de la tranquillité,de la

survie,de la connaissance pratique de quelque chose."(o.c.,21[6] ).C'est pourquoi la vertu mobilisée par le souci est la circonspection (Die Umsicht) qui,une fois inhibée, se dégradera théoriquement en ' considération désintéressée'.Nous trouvons ici des variantes du Fallen déjà introduit dans

le cours telles que Abfallen(chute),Verfallen (déclivité),mais aussi Zerfall (ruine), et surtout la tendance profonde de la vie concrète à la déchéance,car "cette disposition est le destin le plus intime qui affecte la vie concrète."

2.1- La mort

"La tendance à la déchéance conduit la vie à s'éloigner de soi-même.De cette mobilité fondamentale,la vie se donne à soi-même le témoignage le plus frappant à travers la manière dont elle se tient face à la mort."(24[14]).Deux attitudes frappent particulièrement :la fuite ,ou l'inquiétude "qui affronte".Or

ce contre-mouvement (Gegenbewegung) (...)définit la modalité selon laquelle se temporalise l'être authentique de la vie (eigentliche Sein des Lebens) pour autant qu'elle peut être saisie. "Par existence on entendra cet être-soi-même accessible à soi-même dans la vie concrète."(26[13] )

La place accordée au thème de la mort dans cette étude sur Aristote, de même que son développement ultérieur dans Etre et temps sous la forme de l'être-vers-la-mort,méritent quelque commentaire,et d'abord l'interprétation dûe à Heidegger lui-même.Il note en effet :"La problématique ici

indiquée,purement et constitutivement ontologique,du caractère d'être de la mort (des Seinscharakters des Todes) n'a rien à voir avec une quelconque métaphysique de l'immortalité et de l'au-delà.."(p.25[I2]) .Deux remarques:1/ L'interprétation phénoménologique se fait déjà dans les termes d'une

ontologie de l'existence humaine (menschlichen Daseins) ; 2/ cette ontologie est issue de son ancrage dans "la disposition à la déchéance de la vie concrète"(die Verfallenstendenz) ,et non d'un discours théorique élaboré rationnellement par la théologie ou la métaphysique.En effet la mort est "le

phénomène à partir duquel la 'temporalité' spécifique de l'existant humain doit être explicitée et mise en lumière. "(25[13]).La mort n'est autre que la marque du sens temporel de la 'Verfallenstendenz'  de l'expérience concrète du vivre.

2.2 - Le 'contre-mouvement' (die Gegenbewegung).

Il est la modalité selon laquelle se temporalise l'être-propre de la vie (eigentliche Sein des Lebens).Comment interpréter cette 'authenticité' du vivre ?Ni comme un laisser-aller ni comme une 'fuite loin du monde'.Déjà apparaissent dans l'analyse du phénomène les traits principaux qui le marqueront dans Etre et temps ::recherche d'un monde tranquille et rassurant,vie anonyme dans la foule (vie du 'on',du 'man').

2.3- La philosophie comme recherche (als Forschung).

Elle "n'est rien d'autre que l'accomplissement  de la tendance à expliciter les mouvements fondamentaux de la vie (der Grundbewegtheiten des Lebens)"(p.27[15]).S'agirait-il donc pour le philosophe d'exposer une "vision du monde" (Weltanschau) personnelle,à la manière de Dilthey ?Nullement,car

bien que fondée elle aussi sur l'historicité,celle-ci fait trop de place à la psychologie comme base des sciences humaines.Pour Heidegger,"la modalité de la recherche philosophique est l'interprétation du sens d'être dans ses structures catégoriales fondamentales,c'est à dire les différentes manières dans

lesquelles se temporalise elle-même la vie concrète (faktisches Lebens) et en se temporalisant se parle à soi-même(katègorein)."(27[16]).Aussi prend-il bien soin de préciser,afin que sa référence aux catégories d'Aristote ne mène pas le lecteur sur une fausse voie,qu'il ne s'agit pas là de 'formes logiques',mais des "possibilités du déploiement temporel concret de l'existence.."

 

2.4-Conclusion critique : l'ancrage phénoménologique de l'ontologie générale et régionale marque -t-il un "retour à Husserl " ?

2.4.1-Une ontologie phénoménologique.

En un sens,les recherches menées par Husserl et par Heidegger peuvent être dites "parallèles".En effet, 1°elles vont dans le même sens;mais 2°elles ne se recoupent pas,car au thème transcendantal,toujours présent chez Husserl ,Heidegger substitue la thématique ontologique ,aristotélicienne.

Pourtant,chez l'un et chez l'autre la démarche est la même :il s'agit de fonder la logique sur l'expérience sans verser dans l'empirisme  - en dépit de l'importance prise par Locke et par Hume dans la formation de la pensée de Husserl.Le chapitre IV de la seconde partie de Logique formelle et logique

transcendantale consacre un long développement à cette problématique.Mais c'est surtout dans la rédaction de Erfahrung und Urteil, partagée entre Husserl et Ludwig Landgrebe,que se trouvera,selon ce dernier, le développement dont "le fil conducteur a été exposé en quatre heures par Husserl

lui-même à Fribourg,à partir du semestre d'hiver 1919-1920,sous le titre de Logique génétique." ( Expérience et jugement,Avant-propos de Ludwig Landgrebe,traduction par D.Souche,PUF,1970,p.7).

Or n'est-ce pas en un sens de l'émergence du prédicatif à partir de l'ante-prédicatif que se préoccupe Heidegger quand il déclare :"Cela signifie que la philosophie en tant qu'ontologie du vécu (als Ontologie der Faktizität),est en même temps interprétation catégoriale de l'advoquer et de l'expliciter,c'est-

à-dire logique ?" (Interprétations phénoménologiques d'Aristote,p.28[16]).Mais  la reconnaissance de Heidegger est plus complète ."l'intentionnalité ,prise purement et simplement comme 'être-référé à-' est le premier caractère phénoménal de la mobilité fondamentale de la vie,c'est-à dire souci.La

phénoménologie est,comme elle l'était déjà lors de la première percée dans les Recherches Logiques de Husserl,la recherche philosophique radicale elle-même.."(28[17]) En ettet ,par 'phénoménologie' loin d'entendre seulement un préliminaire méthodologique à la science philosophique,il faut y voir l'ontologie elle-même.

2.4.2- Retour à " l'interprétation d'Aristote ": Herméneutique et 'Destruktion'.

"Là même où fondamentalement les objets ne sont plus envisagés comme des 'substances' au sens élémentaire ( ce dont par ailleurs Aristote lui-même était bien plus éloigné qu'on ne le dit communément),l'explicitation de la vie se meut encore dans des concepts fondamentaux,des problématisations et

des types d'explication qui résultent d'expériences objectives dont aujourd'hui nous ne disposons plus depuis longtemps."Retrouver ces types d'explication,telle est la tâche qui nous est imposée par la restitution de la temporalité propre historique et personnelle du vécu concret.Or cela impose

"de défaire l'explication reçue et dominante (...) et de pénétrer à la faveur d'un retour déconstructeur (im abbauenden Rückgang) aux sources originelles qui ont servi de motifs à l'explicitation.L'herméneutique n'accomplit donc sa tâche que par le biais de la destruction ( Destruktion")(p.31[20]).

Faut-il voir dans la Destruktion heideggerienne un équivalent herméneutique de l'épochè husserlienne ?Ce serait alors une épochè inversée,puisqu'au lieu de suspendre notre jugement ,elle consisterait à retrouver le sol  fondateur de notre rapport au monde et la verité existentielle de ce rapport.

L'exemple le plus marquant d'une telle réinterprétation des concepts aristotéliciens "à partir d'une mobilité concrète,celle du souci ,envisagée dans sa tendance ultime"(p.46[41]) est celui  de la méthode "selon laquelle Aristote explicite le phénomène de la phronèsis.(...)Elle est une exis ,un phénomène

qui se déploie dans la vie elle-même à titre de possibilité propre de cette vie."Mais il faudrait aussi étendre cette 'reconstruction' du sens originaire des concepts aristotéliciens au "concept de vérité et à la théorie traditionnelle dite 'théorie de la copie'." (38[30]).Ce faisant nous entrerions de plain pied à la fois dans l'herméneutique d'Aristote et dans l'oeuvre entière de Heidegger.

 

3- Sein und Zeit

3.0- "Le nom d'hernéneutique est pris dans Sein und Zeit en un sens plus large.(...) Herméneutique ,dans Sein und Zeit,ne signifie ni la doctrine de l'art d'interpréter,ni l'interprétation elle-même,mais plutôt la tentative de déterminer ce qu'est l'interprétation à partir de ce qui est herméneutique."("D'un entre-tien de la parole", in Acheminement vers la parole, tr.fr.Tel Gallimard 1976,p.96.)

3.1- Sein und Zeit,§ 7. Première approche.

Phénoménal et phénoménologique.

"On appelle 'phénoménal' ce qui est donné et susceptible d'explicitation dans le mode de rencontre du phénomène;ainsi parle-t-on de structures phénoménales."Phénoménologique" est tout ce qui appartient à la manière de montrer et d'expliciter que nous pratiquons,tout ce qui contribue à former l'appareil conceptuel réclamé par une telle recherche."( L'être et le temps,tr.fr.Gallimard,1964,par Rudolf Boehm et Alphonse de Waelhens,p.55 [37] ).

L'ontologie n'est possible que comme phénoménologie."(p53[35])

"Prise quant à son contenu réel,la phénoménologie est la science de l'être de l'étant - l'ontologie.Les explications qui ont été données sur les tâches de l'ontologie ont établi la nécessité d'une ontologie fondamentale qui prend pour thème un étant privilégié,tant dans l'ordre ontologique que dans l'ordre

ontique :l'existant (das Dasein).(p.55[37]) .(...) Son examen nous apprendra que le sens méthodologique de la description phénoménologique est explicitation (Auslegung).Le logos de la phénoménologie a le caractère d'un hermèneuein qui annonce à la compréhension de l'être,incluse dans

l'exister  le sens propre d'être et les structures fondamentales de son être propre, c'est-à dire que cette explicitation est double :1/ce que c'est qu'être;[ j'ai supprimé le "général"ajouté par les traducteurs au texte allemand] ;2/ce qu'est,pour lui-même,l'existant.

L'herméneutique . Herméneutique de l'existant et herméneutique de l'être.

La phénoménologie de l'existant est donc herméneutique au sens originel de ce terme qui vise tout ce qui a trait à l'explicitation (Auslegung .Mais pour autant que  la découverte du sens de l'existant et de ses structures fondamentales dégage l'horizon pour toute recherche ontologique ultérieure relative à

l'étant autre que l'existant,cette herméneutique consiste aussi en une explicitation des conditions de possibilité de toute recherche ontologique.Se marque donc un retour au problème de l'herméneutique " générale",initié par Schleiermacher et Dilthey .En effet,"cette herméneutique explicite ontologiquement

l'historicité de l'existant comme condition ontique de la possibilité de l'histoire.C'est dans l'herméneutique ainsi comprise que s'enracine ce qu'il faut nommer "herméneutique" en un sens dérivé : la méthodologie des sciences historiques de l'esprit."(p.56[37-38]).

 

3.2-Sein und Zeit ,§ 39 Le souci comme être de l'existant.

En 3.1, nous nous sommes bornés à reproduire dans leur sécheresse quasi- axiomatique la progression des définitions formulées par l'auteur.C'est pourquoi aussi nous avons choisi de donner la préférence à une traduction qui,quoique ancienne, rend bien compte de cette rigueur du discours 

heideggerien,que,pour des raisons différentes, occultent également les deux traductions plus récentes aujourd'hui disponibles,tout en regrettant le caractère partiel de la version proposée..On pourra aussi nous reprocher des choix de traduction déjà manifestés à propos des textes précédents,

comme de rendre Dasein par 'existence ', existential par 'existentiel' et enfin 'faktisch" par 'concret'.Et,en effet,le chapitre VI qui va développer l'unité herméneutique de l'être et de l'existant prend son départ,comme c'était le cas dans le  texte précédent,avec l'enracinement dans le concret de la vie

:"Das Dasein existiert faktisch ."(§ 39,p.222[181].Car Heidegger va s'attacher à montrer que c'est la vie elle-même qui interprète,et tout spécialement la vie de l'existant humain dans certaines de ses ' figures' d'être-au-monde que sont le vorhandensein,le zuhandensein et le mitsein..Pourtant ce qui

caractérise d'abord la vie de l'existant humain est d'abord son 'être-jeté' ou sa 'déréliction'(Geworfenheit).Un problème se pose alors , celui de l'unité de ses "exeis" car "l'interprétation 'synthétique' ne peut consister à réunir en les juxtaposant les éléments obtenus jusqu'ici.(...)De même,la perception

immanente d'un vécu quelconque est dépourvue d'une orientation ontologique adéquate.Enfin,l'être de l'existant ne saurait se déduire d'une idée de l'homme."(223[181-182].De quelle structure unifiante l'existant tire-t-il donc son unité ? "L'être de l'existant signifie; être-déjà-à (au-monde),en-avant- de-

  soi-même comme être -auprès-.Or cet être est conforme au sens visé par le concept de souci,utilisé ici dans son acception purement ontologique et existentielle.Ce sens exclut toute tendance d'être prise ontiquement,telle que ,par exemple,l'accablement  par les soucis ou l'insouciance."(235-236[192]).

3.3-La temporalité comme sens ontologique du souci : la prétendue 'circularité' herméneutique de l'existant.

L'analytique existentielle qui aboutit à la structure du souci semble aboutir à cette tautologie :"la substance de l'homme est l'existence".([314]) Est-ce à dire que l'idée ontologiquement clarifiée de l'être ne doive pas être d'abord conquise grâce à l'élaboration de la compréhension l'être qui  appartient à

l'existant ? Et n'est-ce pas se mouvoir dans un cercle ?Croire cela serait oublier le point de départ vécu ,la Faktizität de l'herméneutique existentielle."C'est parce qu'elle ne prouve absolument pas d'après les règles de la "logique de la conséquence" que cette herméneutique évite la

circularité en tant qu'elle se fonde sur la structure du souci.C'est donc finalement la temporalité qui "rend possible l'unité de l'existence,de la concrétude et de la dégradation (Verfallen),et elle constitue ainsi originairement la totalité de la structure du souci."([328]).

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Cette courte étude n'a évidemment pas pour objectif d'ouvrir tant soit peu, à elle seule, à la richesse d'analyses de Sein und Zeit et pas davantage de prendre position sur les interprétations philosophiques de Heidegger,qu'il s'agisse de sa lecture approfondie de Kant ou du jugement qu'il lui arrive de

porter sur ses prédécesseurs ou contemporains.Notre propos est ,comme on a pu s'en apercevoir,à la fois plus précis et plus restreint.Il s'attache d'abord à suivre le fil  de la démarche de l'auteur depuis ses premières recherches entreprises à Fribourg dans le domaine de l'herméneutique

religieuse, et complètera nos propres essais dans ce domaine.Mais ,surtout, la lecture attentive des premiers travaux de l'universitaire nous a incité à développer deux aspects indissociables de son oeuvre : d'une part,sa dette indiscutable vis-à-vis de celui qu'il faudra toujours nommer son seul maître ,

 et ,d'autre part,la précocité de sa recherche, puisque plusieurs des thèmes majeurs qui constitueront l'ossature de SuZ sont déjà présents dans les cinquante pages qui lui permettront d'accéder au poste désiré de Marbourg.Il serait intéressant de disposer du compte-rendu ,s'il existe encore, rédigé par Paul Natorp à l'occasion du jugement final.

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