LE CERCLE DE VIENNE ET LA SCIENCE

LE CERCLE DE VIENNE ET L'UNITE DE LA SCIENCE

1-INTRODUCTION

Un éclaircissement terminologique s'impose.Bien que les membres du Cercle ne soient unis que par des intérêts communs et nullement par l'affiliation à une

commune "école"philosophique,les prises de position épistémologiques qui les caractérisent ont été classées sous deux titres quasi interchangeables :"positi-

visme logique"ou "empirisme logique" .Cette confusion semble pourtant bien peu rigoureuse,puisque ,en dépit d'un qualificatif unique,positivisme et empirisme

font appel à des critères assez différents,qui sont la référence aux données des sens,dans un cas,et et rejet de la métaphysique ,dans l'autre.Par

 ailleurs,certains empiristes comme Hume mettent en question le pouvoir de la raison pure,tandis qu'Auguste Comte,fondateur du positivisme,fait toute sa

 place à la raison dansla démarche expérimentale.Il reste que,dans le cas du Cercle de Vienne -que ,pour abréger nous désignerons par WK (Wiener Kreis)-la

 confusion ne tire pas à conséquence,compte tenu et de l'intérêt partagé par tous les membres pour le domaine scientifique,et de leur prise de position,plus ou

 moins affirmée selon les personnalités,contre l'idée d'une connaissance métaphysique.

Pourquoi le qualificatif de "logique" ?Sur ce point précis,l'opposition avec le positivisme comtien ,en cela héritier du cartésianisme,est totale,puisque,

selon Auguste Comte,"la méthode n'est pas susceptible d'être étudiée séparément des recherches où elle est employée;ou,du moins,ce n'est là qu'une étude

morte incapable de féconder l'esprit qui s'y livre."(o.c.I re Leçon)".A l'exception de Pascal et de Leibniz,pourtant grands mathématiciens eux-mêmes,il faudra

attendre le milieu du XIXe siecle (Geoge Boole, contemporain de Comte et auteur de l'Analyse mathématique de la logique ,en 1847 ,et de Recherches sur les

 lois de la pensée,en 1854) pour que soit mise en lumière de manière définitive l'unité intrinsèque de la logique et des mathématiques.Mais la

 véritablerévolution de lalogique est due à Frege,en particulier avec les "Fondements de l'arithmétique",en 1884, divers articles ou études parmi  lesquels Sens

 et dénotation ou concept et objet , tous deux de 1892, sont les plus connus.La thèse exprimée en conclusion des Fondements est que:" l'arithmétique serait

simplement une logique développée,et chaque proposition arithmétique une loi logique,bien que dérivée."Par là même,Frege inscrit ses recherches dans la

filiation leibnizienne et n'hésite pas à marquer nettement son opposition à Kant.C'est pourquoi il précise :"Les déterminations conceptuelles fécondes tracent

 des limites qui n'étaient pas encore données.On ne peut pas savoir d'avance ce qu'on en pourra déduire;on ne se contente plus de retirer de la boite ce qu'on y

avait placé.De telles déductions accroissent notre connaissance et il faudrait,si on veut être fidèle à Kant,les tenir pour synthétiques.On peut cependant les

démontrer d'une manière purement logique:elles sont donc analytiques.Elles sont bien,en fait,contenues dans les définitions,mais elles le sont comme une plante

l'est dans la graine,non pas comme une poutre l'est dans la maison."

De son côté,le philosophe et mathématicien anglais lord Bertrand Russell entreprend de fonder la mathématique pure sur la logique dans une oeuvre entreprise

en collaboration avec Alfred North Whitehead,les PRINCIPIA MATHEMATICA  (1910-1913).Ce projet logiciste avait déjà été exposé dans PRINCIPLES OF

MATHEMATICS ,en 1903."Le fait est que,une fois que l'appareil de la logique a été admis,toute la mathématique en découle nécessairement.(...)La distinction

entre la mathématique et la logique est très arbitraire,mais si l'on veut les distinguer ,on peut le faire de la manière suivante.La logique comprend toutes

les prémisses de la mathématique,ainsi que toutes les propositions qui s'occupent exclusivement de constantes logiques et de variables.(...)La mathématique

comprend toutes les conséquences des prémisses précédentes qui affirment des implications formelles contenant des variables,ainsi que les prémisses elles-

mêmes qui présentent les mêmes caractéristiques.Aussi certaines des prémisses de la mathématique,par exemple le principe du syllogisme,"si p  implique q 

et si  q implique r  ,alors p   implique  r  ,appartiendront à la mathématique,tandis que d'autres telles que "l'implication est une relation" appartiendront à la

logique  et non à la mathématique."

En résumé,la désignation de "Positivisme logique"ou d'"Empirisme logique" -que par commodité on abrègera en "PL"-se situe explicitement sous le patronage

du logicisme de Frege et Russell,même si cette influence se trouve corrrigée par de nouveaux apports,tels que ceux de Wittgenstein ,Carnap ou Gödel.

2-POSITIVISME LOGIQUE ET UNITE DE LA SCIENCE

 Il n'y a que deux façons d'envisager l'unité de la science:a posteriori ou a priori.Renonçant à toute unité objective a priori,Auguste Comte a,dans un premier

temps,procédé à une classification des sciences,et,dans un deuxième temps,jeté les bases d'une synthèse subjective à partir de la science humaine baptisée

"sociologie".

Les néo-positivistes disposent d'un outil qui leur permet de concevoir une synthèse objective a priori,le langage logico-mathématique élaboré

axiomatiquement par Bertrand Russell et Alfred North Whitehead.Et même si les recherches de Frege,Russell et Wittgenstein donnent lieu à des paradoxes,la

voie est ouverte. Cette voie se trouve définie dans ses grandes lignes dans un manifeste de 1929, intitulé par Otto Neurath :"LA CONCEPTION SCIENTIFIQUE

DU MONDE:LE CERCLE DE VIENNE " ( die wissenschaftliche Weltauffassung),publié en l'honneur de Moritz Schlick,philosophe et animateur principal de Cercle et

co-signé par Rudolf Carnap,philosophe et  physicien,Hans Hahn,mathématicien et Neurath,sociologue,directeur du Musée social et économique de Vienne.

Il ne faudrait cependant pas croire que le Cercle se réduit aux signataires du Manifeste.Son influence est grande auprès de personnalités scientifiques telles

que Einstein,Freud,Gödel,Hilbert et des disciples de prédécesseurs comme Mach,Avenarius ou Boltzmann.   

Comment déterminer cette "conception scientifique" ?"Premièrement,elles est empiriste et positiviste.Seule existe la connaissance venue de l'expérience,

qui repose sur ce qui est immédiatement donné.De cette façon se trouve tracée la frontière qui délimite le contenu de toute science légitime.Deuxièmement,

la conception scientifique du monde se caractérise par l'application d'une certaine méthode,à savoir celle de l'analyse logique.Le but de l'effort scientifique,la

science unitaire,doit être atteint par l'application de cette analyse logique aux matériaux empiriques.De même que le sens de chaque énoncé scientifique

s'établit par réduction à un énoncé sur le donné,de même on doit pouvoir établir le sens de chaque concept,quelle que soit la branche de la science à laquelle

il appartient,en le réduisant,  pas à  pas,aux autres concepts,jusqu'aux concepts  du plus bas degré qui se réfèrent au donné lui-même."(in :Manifeste du Cercle

de Vienne et autres écrits,édités par Antonia Soulez,P.U.F.,1985,pp.118-119) .On pourrait contester à bon droit la qualification d'"unité objective".Il s'agit,en

fait d'une unité obtenue par un double réductionnisme gnoséologique des données complexes à des données élémentaires et des concepts complexes à des

concepts élémentaires,tentative à laquelle s'est livré Carnap dans Der logische Aufbau der Welt (La construction logique du monde),en 1928,juste un an avant

la publication du Manifeste, et qui n'a pu manquer d'infléchir sa rédaction dans un sens favorable aux idées de Carnap.

Carnap est bien conscient que deux voies sont possibles pour qui se propose d'unifier le champ scientifique: la forme de système à base physique (nommée

"physicalisme" par Neurath et Carnap), et la forme à base psychique,adoptée par Carnap lui-même dans  Der logische Afbau."  Comme tous les objets spirituels

sont réductibles aux objets psychiques et ceux-ci aux objets physiques,la base du système peut être placée dans le domaine des objets physiques.On peut

qualifier cette forme de système de matérialiste puisque la construction d'un système de constitution de ce type s'apparente particulièrement au point de vue

du matérialisme."(o.c.,§ 59,p.133)S'agit-il pour Carnap de récuser l'engagement matérialiste en tant que tel,c'est-à-dire dans sa "dimension métaphysique"?

Nullement,puisque le propre du positivisme est de récuser tout engagement portant sur l'essence des choses  ,c'est-à -dire tout engagement métaphysique.

En choisissant " un système de constitution ayant le psychisme pour base" (p.134) il manifeste seulement sa préférence pour "une forme de système

habituellement à la base des théories d'orientation positiviste,notamment des théories sensualistes."(p.135) Voilà pourquoi,au lieu d'unifier le champ scienti-

fique  en prenant pour éléments fondamentaux " les électrons (...) et pour relations fondamentales leurs rapports spatiaux et temporels",il préfère donner la

première place dans son système aux vécus du psychisme propre "compte tenu du fait que la connaissance du psychisme d'autrui est impossible sans passer de

celle du physique."(idem,§64,p.138)Par contre,à côté du vécu conscient ,il fait une place à l'inconscient.Nous sommes à Vienne ,et les recherches de Freud

sont connues des membres du Cercle.

S'agit-il,comme on l'a reproché auparavant à la seconde période des écrits de Husserl,d'une rechute dans l'idéalisme transcendantal ?Nullement "Au début,il ne

peut être question ni des autres sujets ni du moi.Ce n'est qu'à un stade tardif et simultanément qu'ils sont constitués l'un avec l'autre."(ibidem.,§ 65,p.140)

  En résumé,s'il peut y avoir accord entre théorie de la constitution et idéalisme trancendantal,c'est uniquement sur la nécessité d'une constitution,car,à l'égard

des positions métaphysiques sur l'essence du réel,qu'il s'agisse de réalisme,d'idéalisme ou même de phénoménisme,la théorie carnapienne de la constitution

"représente le fondement neutre qui leur est commun."(ibid.,§178,p.291)

3-"NATURWISSENSCHAFTEN" et "GEISTESWISSENSCHAFTEN "

 Dilthey,Rickert,Max Weber ,dont les oeuvres imposent leur marque sur le XIXe siècle finissant et le début du XXe,introduisent en philosophie,contre l'unitarisme

positiviste,la thèse d'un dualisme distiguant ,tant par l'objet lui-même  que par la méthode lui convenant,sciences de la nature et sciences de l'esprit,cette

dénomination étant parfois remplacée par celle de sciences de l'homme.Si l'on excepte Weber,sociologue,il s'agit de philosophes regroupés sous le titre

d'Ecole de Marbourg,du nom de l'université qui regroupait  la plupart d'entre eux,comme Hermann Cohen,Paul Natorp,Lotze,Windelband ou Cassirer.Une admi-

ration commune pour Kant les unissait,et on les qualifia de "néo-kantiens",pour les distinguer des post-kantiens Fichte,Schelling,Hegel.

Pourquoi cette coupure entre nature et esprit,plus encore entre homme et nature ?L'homme n'est-il pas un être vivant,doué de toutes les fonctions des êtres

vivants,soumis ,comme eux, aux lois naturelles ?On répondrait volontiers en invoquant la métaphysique et ses prétentions,jugées par elle légitimes.Mais il se

trouve que Kant lui-même,s'il avait préservé son domaine,l'avait situé hors du champ de la connaissance scientifique.Là ne se trouvait donc pas le point de

rupture.Par contre,une nouvelle discipline s'était imposée au cours du XIXe siècle ,avec Herder et  Wilhelm von Humboldt,non seulement en tant que telle,mais

aussi comme science fondatrice susceptible de jouer le rôle assuré jusque là par la métaphysique.Cette science est l'histoire.C'est pourquoi les sciences de

l'esprit ou de l'homme envisagé non dans ses fonctions vitales mais dans son développement culturel,doivent recourir à une méthode autonome.Toutefois,

celle-ci,n'ayant pas recours,à cette époque ,à l'outil mathématique,si l'on excepte la statistique dans certains domaines bien délimités,ne laisse pas de poser

de redoutables problèmes,qui se traduiront,dans notre temps,par l'appellation de "sciences molles".Dilthey,Dans son  EINLEITUNG IN DIE

GEISTESWISSENSCHAFTEN(  titre traduit en français par INTRODUCTION A L'ETUDE DES SCIENCES HUMAINES ),observe:"L'ensemble des faits qui occupent notre

esprit et qui se rangent sous le concept de science est,d'habitude ,partagé en deux groupes dont l'un est désigné du nom de sciences naturelles.Il est assez

curieux qu'il n'existe pas,pour désigner l'autre groupe,de dénomination généralement admise.J'adopterai l'usage de ces penseurs qui désignent cette moitié du

"globus intellectualis" par le termes de "Geisteswissenschaften".Dilthey justifie cette dénomination en remarquant que "l'homme trouve dans la conscience de

soi le sentiment que sa volonté est souveraine,qu'il est responsable de ses actes (...) et que ces facultés le mettent à part du reste de la nature.(...)Ainsi se

dessine une démarcation entre le règne de la nature et  un règne de l'histoire,et à l'intérieur de ce dernier règne,au milieu d'un ensemble coordonné par  la

nécessité objective et qui est la nature,on voit,en plus d'un point,comme ferait un éclair,luire la liberté.Dans ce règne de l'histoire,les actes de volonté(...)

grâce à une dépense d'énergie et à des sacrifices,finissent par produire du nouveau et leur action entraîne une évolution tant de la personne que de

 l'humanité." Dilthey cite comme ses prédécesseurs Vico,Turgot,Condorcet et Herder , à qui il reconnait le mérite "d'avoir su combiner les résultats des sciences

positives en faisant preuve d'esprit philosophique,-autrement dit en ayant su pratiquer des synthèses."

Toutefois,il conteste la base sur laquelle ces synthèses sont édifiées,tant par les post- kantiens que par les positivistes ."L'Esprit,selon Hegel,qui,dans l'histoire

acquiert la conscience de sa liberté,la raison selon Schleiermacher,qui pénètre et modèles la nature, sont autant d'êtres abstraits qui essaient d'embrasser dans

une abstraction incolore le monde de l'histoire et le cours des temps."(Idem.)

Il n'est pas plus indulgent pour les positivistes,car "la sociologie de Comte était issue de la subordination du monde historique au système des sciences de la

nature ,telle que la posait la philosophie française du XVIIIe siècle."(ibidem)

S'agit-il donc de faire retour à la métaphysique dont les services fondateurs seraient,finalement,irremplaçables? Tel n'est pas le propos de Dilthey,car "la

métaphysique n'est conséquente avec elle-même que si elle est,selon sa forme,une science de la raison,autrement dit si elle cherche à démontrer l'ordre logique

qui règne dans le monde.(...)Mais le sentiment de la vie ne se laisse pas plus que le sentiment du monde,dont la teneur est extrêmement riche,satisfaire par la

seule cohésion logique d'une science dont la validité s'impose à tous les esprits.(...)Toutes les tentatives qui ont voulu démontrer dans la réalité une unité d'un

autre ordre que l'unité logique  ont annihilé la forme scientifique pour donner tout le poids à la teneur de l'expérience."(ibid.)

En d'autres termes,les sciences de l'homme ou de l'esprit dont l'objet vivant se déploie dans l'histoire font éclater les cadres conceptuels stricts qu'étaient les

catégories de l'entendement. Le parallèle avec Bergson est frappant,mais Bergson a accordé davantage d'attention à la vie qu'à l'histoire,discipline que,tout

comme Dilthey,Heinrich Rickert place au centre de sa réflexion sur l'unité de la science.

Toutefois,un nouveau concept intervient dans la pensée de Rickert,celui de Kultur,par exemple dans l'ouvrage intitulé Kant als Philosoph der modernen Kultur

(Tübingen,1924) .On sait que,traditionnellement,les traducteurs français donnent comme équivalents "civilisation" à "Kultur",et "culture" à "Bildung".En fait,

les notions sont très proches,car si la civilisation englobe à la fois des formes matérielles et des formes spirituelles,c'est-à-dire intellectuelles,artistiques,

morales et religieuses,la culture en désigne plutôt le processus de formation,l'action de transformation de la nature conformément aux valeurs propres à un

certain groupe humain.Le concept de valeur occupe ici une place centrale,car il est,sans conteste ,ce qui distingue la culture de la nature.La nature est

traversée par des forces,qu'elles soient physiques ou biologiques.Mais il y a dans la valeur davantage qu'une simple impulsion,et l'on ne saurait admettre la

réduction spinozienne du bon au désirable,car l'expérience quotidienne nous apprend que nous désirons fortement des objets dont la possession aura des effets

pour le moins contrastés et parfois même dévastateurs,tandis que ce que nous jugeons de grande valeur nous laisse souvent indifférents.

Le rôle de la valeur dans la culture incite par conséquent à substituer au couple "nature/esprit" ou "nature/homme" la dualité "nature/culture".L'unité de la

science serait donc menacée par l'intervention de jugements de valeur,là où ils n'ont pas leur place.C'est ce que souligne en effet Max Weber dans  Wissenschaft

als Breruf (1919), titre que Julien Freund paraphrase avec justesse par "Le métier et la vocation de savant",puisque "Beruf" a effectivement les deux sens en

langue allemande,quand il déclare" Je suis prêt à vous fournir la preuve au moyen des oeuvres de nos historiens que,chaque fois qu'un homme de science

fait intervenir son propre jugement de valeur,il n'y a plus compréhension intégrale des faits."Certes,répondra-t-on,c'est le cas pour les sciences de la

nature.Mais qu'en sera-t-il si le jugement de valeur figure en tant qu' objet du regard scientifique,comme cela semble bien être le cas pour les sciences de la

culture?

Prenons l'exemple d'une oeuvre d'art.En tant que produit de l'intervention humaine sur un matériau quelconque - serait- ce même seulement la feuille de papier

alimentant l'imprimante d'un terminal d'ordinateur - l'"art " de l'écrivant se propose,si élémentaire soit-il,de formuler une pensée qui mérite par son

intérêt d'être soit construite,soit citée (Montaigne),soit encore adoptée et modifiée (Pascal).Bref,toute intervention humaine,qu'elle traduise ou non un propos

conscient et explicite,est un support de valeur.Le devoir de l'épistémologue,critique ou historien,sera donc,conformément à la norme weberienne,de prendre en

compte l'effectivité  de la production en  décrivant objectivement l'oeuvre à partir de son procès de production sans faire intervenir de jugement de valeur

dans la description et l'explication de ce procès.Mais Weber ne s'en tient pas là.Dans un "Essai sur le sens de la 'neutralité axiologique' dans les sciences socia-

les et économiques",il précise:"Toute science qui s'occupe de relations psychiques ou sociales est une science du comportement humain,ce concept embrassant

aussi bien tout acte de pensée réflexif que tout habitus psychique.Elle cherche à "comprendre" le comportement,et,par cette entremise,"interpréter

explicativement"(erklärend deuten) son développement." On voit que Weber n'opppose pas,comme on le dit trop souvent, expliquer et interpréter,mais qu'à

côté de l'explication  par les lois de la nature,doit intervenir une explication par l'interprétation,dont le fondement n'est pas simple,parce que,précisément,

contre toute règle de neutralité ,elle semble exiger la mise en oeuvre,chez l'interprétant,de normes et de valeurs qui dépendront de sa propre culture.Afin de

surmonter le relativisme inévitable auquel aboutirait l'appel à la seule"'intropathie" et pour pallier l'absence de lois,Weber propose la construction de

modèles culturels qu'il nomme "Idealtypes","car tel est le nom qu'(il)a donné à ce genre de concepts qu'(il)est prêt à échanger contre une dénomination meilleure"

 Revenons à Rickert et ,particulièrement à l'ouvrage intitulé KULTURWISSENSCHAFT UND NATURWISSENSCHAFT ,publié neuf ans après la parution de l'étude de

Weber.En quête,comme celui-ci,d'une objectivité dans le domaine de la culture et des valeurs,il note au chapitreXIV :"Mais si l'objectivité de la représentation

qui se réfère à une valeur ne vaut jamais que pour un cercle plus ou moins large d'hommes civilisés,elle est alors une objectivité limitée sur le plan historique,

et bien que cela puisse ne pas signifier grand chose du point de vue des sciences spécialisées ,on peut y voir dans une perspective philosophique générale

tout comme du point de vue des sciences de la nature,une insuffisance scientifique.(...)Si on se désintéresse alors fondamentalement de la validité des

valeurs culturelles qui guident la représentation historique,seul ce qui est purement factuel peut encore être considéré comme vrai en histoire.(...)Or l'histoire

universelle ne peut être écrite qu'à partir des valeurs directrices à propos desquelles on affirme une validité qui dépasse par principe la reconnaissance

purement factuelle."

 Mais n'est-ce pas tomber du Charybde du relativisme dans le Scylla de l'absolutisme des valeurs ?"En résumé,conclut Rickert,l'unité et l'objectivité des sciences

de la culture sont déterminées par l'unité et l'objectivité de notre concept de culture,et celles-ci le sont à leur tour par l'unité et l'objectivité des valeurs que nous

évaluons."Or l'objectivisme des valeurs peut difficilement,sinon par le biais de l'Idéaltype weberien,pure construction épistémologique,éviter le retour à un

fondement métaphysique dont "l'école de Tübingen" ne veut pas davantage que celle de Marbourg.D'une certaine façon,le naturalisme, qui se propose

l'unification des sciences de la nature et des sciences de la culture sur une base purement factuelle ne serait-elle pas préférable pour l'épistémologie ?

4 - LE CERCLE DE VIENNE ET LES "GEISTESWISSENSCHAFTEN"

Les principaux membres du Cercle,désireux d'étendre au domaine des sciences humaines l'unification du savoir constituée ,comme nous l'avons vu,sur la

base de la nouvelle logique,sont en désaccord sur la méthode à adopter.Le mot d'ordre d "physicalisme" recouvre souvent des contenus très divers.La

méthode toutefois est unique.Dans l'étude intitulée "L'utopie unificatrice et le cercle de Vienne"(in:Le Cercle de Vienne,doctrines et controverses,Klincksieck,

1986)Alain Boyer observe :"Sans point d'ancrage dans une ontologie ni dans un champ transcendantal,l'unité sera construite par le langage : le rêve d'un langage

universel (LU)commun comme fondement de l'Encyclopédie est un thème leibnizien,comme le rappellent Neurath et Morris.(...)Quoi qu'il en soit,dès 1932 le

"physicalisme"devient le drapeau officiel de la doctrine.L'idée sous-jacente est que le "langage physique" (ou celui de la physique) est un LU dans lequel tout

énoncé doué de sens pourra être effectivement traduit sans reste.(...)Hors de lui,les sciences de la vie et de la culture risquent de sombrer,attirées par de

vaines sirènes métaphysiques."Si l'on distingue parmi les spécialistes des sciences humaines les "autonomistes" des "assimilationnnistes", l'adoption du

physicalisme implique pour ces derniers que les sciences humaines "se conforment aux canons positivistes".

Une telle position est toutefois dénoncée comme "scientiste" par des auteurs comme Hayek et Popper.Par exemple, Hayek écrit dans Scientisme et sciences

sociales: "Les objets de l'activité économique ne peuvent être définis en termes objectifs,mais seulement en référence à une fin humaine.Ni une "marchandise"

ni un "bien économique", ni "nourriture "ni "monnaie" ne peuvent être définis en termes physiques,mais seulement en termes des conceptions que les individus

se font de ces choses.(...)A moins que nous ne puissions comprendre ce que les acteurs veulent dire par leurs actions,toute tentative de les expliquer,de

les subsumer sous des règles qui mettent en relation des situations similaires,est destiné à échouer." Et Alain Boyer de conclure que "l'unité de la science par

la construction de langages unitaires a fait long feu."(id.p 266)

Nous gardant bien de conclure nous-même,nous ne résistons pas au plaisir de citer ,pour terminer , le projet physicaliste tel que Rudolf Carnap l'exposait dans

une étude parue en 1932 (Erkenntnis,2,1932,p.432-465) et citée dans le recueil  L'âge d'or de l'empirisme logique (Gallimard,2006). 

"Toutes les autres langues qui sont encore employées dans la science (par exemple en biologie,en psychologie,en sciences sociales)peuvent être ramenées à

la langue de la physique.Hormis la langue de la physique (et ses sous-langues) on ne connaît aucune langue intersubjective.(...)On attend à juste titre de la

science qu'elle n'ait pas une valeur uniquement subjective ,mais qu'elle vaille et soit douée de sens pour les différents sujets qui y prennent part. La science est

le système des propositions intersubjectivement valides.Si notre conception,selon laquelle la langue de la physique est la seule langue intersubjective,est

justifiée,il s'ensuit alors que la langue de la physique est LA langue de la science." (o.c.,p.340-341)

Nous nous contenterons d'ajouter que le langage de la physique étant ,comme l'a proclamé Galilée,de nature mathématique,n'est-ce pas dans l'emploi de

méthodes mathématiques dans les sciences humaines qu'il faudrait rechercher le prolongement effectif du programme viennois ?

 

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 valeurs culturelles qui guident

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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