L'ESPRIT SCIENTIFIQUE ET SES PHILOSOPHIES

 

L'ESPRIT SCIENTIFIQUE ET SES "PHILOSOPHIES" - BACHELARD PHILOSOPHE

INTRODUCTION

Le couple constitué par La formation et par La psychanalyse,tous deux de 1938,était consacré à l'étude des images,créations pour le poète,erreurs pour le

scientifique.Ils nous ont donné l'occasion de mettre en relief ce que nous avons nommé le spinozisme de Gaston Bachelard.Les concepts directeurs de ce

moment de la pensée bachelardienne sont la rupture et l'obstacle.

Mais on nous reprocherait à juste titre d'avoir passé sous silence l'intérêt majeur de Bachelard pour la nouveauté et la modernité, qu'il s'agisse de la "Relativité"

einsteinienne,de la "chimie moderne",du "Nouvel esprit scientifique,d'une "philosophie du nouvel esprit scientifique" ou de" l'activité rationaliste de la physique

contemporaine".Les thèmes en sont nombreux : -les géométries non-euclidiennes ;la mécanique non-newtonienne;la dualité onde/particule;l'indéterminisme

quantique;la chimie non-lavoisienne;l'épistémologie non-cartésienne;la logique non-aristotélicienne.  

Or si nous avons tenu à accorder à  l'étude de chacun de ces deux moments de l'oeuvre un développement distinct,c'est parce que, dans chacun d'eux, la

négativité prend une forme différente.Pour simplifier,la "forme-rupture" représente la négation de la connaissance commune par la connaissance scientifique,le

passage du préscientifique au scientifique,tandis que chaque palier occupé par une science au cours de son développement,c'est-à-dire de son "objectivation", a

une forme "dont les rectifications et les extensions sont les véritables ressorts".

Entre doxa et épistémè,il y a,comme Platon l'a soutenu une fois pour toute,discontinuité.Par contre ,"ce qui peut donner lieu de penser que l'esprit scientifique

reste au fond de même espèce à travers les rectifications les plus profondes,c'est qu'on n'estime pas à sa juste valeur le rôle des mathématiques dans la pensée

scientifique.(...)Une segmentation pouvait avoir lieu quand les images premières de l'intuition avaient une force suggestive et aidaient la théorie à

se constituer.(...)Mais dans les nouvelles doctrines,en s'éloignant des images naïves,l'esprit scientifique est devenu en quelque sorte homogène.Ou encore,pour

mieux dire,c'est l'effort mathématique qui forme l'axe de la découverte,c'est l'expression mathématique qui,seule,permet de penser le phénomène."( Le nouvel

esprit scientifique,II,V)  Pour Bachelard,en effet,les mathématiques "ne sont pas un langage,un simple moyen d'expression",mais une "pensée sur une

matière,(...)un résumé d'expériences accomplies."( idem )

 Le renouvellement des thèmes scientifiques s'opère donc sur fond de continuité mathématique.Mais qu'en est-il du renouvellement de la réflexion

épistémologique elle-même ?Cette question est traîtée au chapitre VI du Nouvel esprit scientifique ,intitulé L'épistémologie non-cartésienne.

 Répétons que le point devue bachelardien n'est pas plus celui d'un historien de la philosophie qu'il n'était auparavant celui d'un historien des sciences.

Cela ne nous empêche pas,bien que la création du terme soit récente et date probablement de la fin du XIXe siècle,de nous interroger sur ce que pourrait

être "l'épistémologie" de Descartes.

Reportons-nous à la dernière partie du  Discours de la méthode , intitulée : "Choses requises pour aller plus avant en la recherche de la nature." En effet,dans

l'usage courant,méthodologie et épistémologie sont tenues pour synonymes.Les "Règles de la méthode",énoncées dans la deuxième partie du Discours ,sont

bien connues,en particulier la troisième :"conduire par ordre mes pensées,en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître,pour

monter peu à peu comme par degrés jusqu'à la connaissance des plus composés,et supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point

naturellement les uns les autres." De fait,il ne s'agit pas d'autre chose que de transposer à une nature réduite à ses propriétés intelligibles de figure et de

mouvement la démarche intuitivo-déductive de la géométrie adaptée au choix de ce modèle.Descartes explique d'ailleurs la nature de son choix:"Ces longues

chaînes de raisons,toutes simples et faciles,dont les géomètres ont coutume de se servir pour parvenir à leurs  plus difficiles démonstrations m'avaient donné

occasion de m'imaginer que toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes s'entresuivent en même façon..."Ce thème d'une

"mathesis universalis" , déjà travaillé dans les Regulae , suppose donc la mise entre parenthèses,pour parler comme Husserl ,des "qualités secondes".            

 "Prenons,par exemple, ce morceau de cire:il vient tout fraîchement d'être tiré de la ruche,il n'a pas encore perdu la douceur du miel qu'il contenait,il retient

encore quelque chose de l'odeur des fleurs dont il a été recueilli;sa couleur,sa figure,sa grandeur sont apparentes..." Nous n'irons pas plus loin dans la

relecture de ce célèbre passage de la Méditation seconde. A la manière des alchimistes ,Descartes procède alors à une très simple expérience de pensée,celle de

 la fusion,non pour transformer en or du vil métal ,mais pour extraire du moceau de cire ses propriétés substantielles :"certes,il ne demeure rien que quelque

 chose d'étendu,de flexible et de muable,(...)dont ma perception n'est point une vision,ni un attouchement,ni une imagination,et ne l'a jamais été quoi qu'il le

semblât ainsi auparavant,mais seulement une inspection de l'esprit."

Bachelard fait de ce même passage, qu'il juge emblématique de la méthode cartésienne,une relecture critique (Le nouvel esprit scientifique,VI,V ).Il observe:

"Cette expérience vague < terme spinoziste !> prouve chez Descartes le vague des qualités objectives.Elle est une école du doute.Elle tend à éloigner l'esprit de

la connaissance expérimentale des corps qui sont plus difficiles à connaître que l'âme.Si l'entendement ne trouvait pas en lui-même la science de l'étendue,

toute la substance du morceau de cire s'évanouirait avec les rêveries de l'imagination.Le morceau ce cire n'est soutenu que par l'étendue intelligible puisque

sa grandeur  elle-même est susceptible d'augmenter ou de diminuer suivant les circonstances.Ce refus de l'expérience comme base de la pensée est en

somme définitif." Au modèle strict et réducteur de la matière imposé par les exigences de la démarche intuitivo-déductive ,Bachelard oppose "  l'objectivation

progressive" opérée en laboratoire.Contentons -nous de résumer ses principaux moments. 1)sélection d'une cire aussi pure que possible et chimiquement bien

définie. 2)fusion et solidification dans un four éléctrique et obtention d'une gouttelette.3)Direction sur la surface de la goutte d'un faisceau de rayons X

monochromatique.4) obtention des spectrogrammes au moyen de diffractions.5)Etude de la structure interne:"dans les profondeurs de la

gouttelette ,l'orientation des molécules disparaît progressivement,les microcristaux deviennent insensibles aux actions de surface et l'on arrive à un désordre

statistique complet."(o.c.,VI,V)

 Bachelard conclut sa relecture de Descartes par un jugement sans indulgence : "Qu'on veuille bien alors prendre une mesure de la somme des techniques,des

hypothèses,des constructions mathématiques qui viennent s'additionner dans ces expériences sur la goutte de cire et l'on ne pourra manquer de trouver

inopérantes les critiques métaphysiques du type cartésien."(idem.)  

 Comme notre propos n'est pas de polémiquer avec Bachelard mais,néanmoins ,d'atténuer la portée de son jugement sur l'épistémologie cartésienne,

et ,en particulier, sur la carence expérimentale qu'il y décèle,nous retournerons à la sixième partie du Discours,où le propos cartésien est très instructif.

On y trouve d'abord une confirmation de la thèse générale sur l'ordre :1°Les premièrs principes ou les premières causes,comme vérités intellectuelles

immédiates,et qui relèvent de la métaphysique; 2°"les premiers et les plus ordinaires effets qu'on pouvait déduire de ces causes,par exemple,le principe

d'inertie ou les lois du choc.Il s'agit ,insistons sur ce point de conséquences logiques et non de résultats d'observations.Deux remarques.Primo,concernant

le principe d'inertie,qu'il nomme "La première loi de la nature",Descartes explique que non seulement nous ne le tirons pas de l'observation,mais même que

la connaissance commune a constitué le principal "obstacle épistémologique" à sa découverte ,"parce que nous habitons une terre dont la constitution est telle

que tous les mouvements qui se font auprès de nous cessent en peu de temps."( Principes,IIe partie,§ 37) Or cette croyance issue des sens "n'est qu'un faux

préjugé qui répugne manifestement aux lois de la nature." Secundo,Descartes  réaffirme ,au § 204 de la quatrième partie des Principes, que "n'ayant

trouvé d'autres notions <claires et distinctes> ,sinon celles que nous avons des figures,des grandeurs et des mouvements,et des règles suivant lesquelles ces

trois choses peuvent être diversifiées l'une par l'autre,lesquelles règles sont les principes de la géométrie et des mécaniques,j'ai jugé qu'il fallait nécessairement

que toute la connaissance que les hommes peuvent avoir de la nature fut tirée de cela seul."

Quel rôle est donc dévolu "aux expériences" ?

 Celles-ci apparaissent  au troisième degré,celui des conséquences particulières,indéductibles dans leur particularité, car trop de facteurs collatéraux

interviennent dans leur production.Se produit alors une inversion de l'ordre, un reflux du courant,à savoir :"venir au-devant des causes par les effets".

S'agit-il d'induction,comme auparavant de déduction ? Pas exactement, car "la puissance de la nature est si ample et si vaste que (...)je ne remarque quasi plus

aucun effet particulier que d'abord je ne connaisse qu'il peut en être déduit  en plusieurs diverses façons."(Discours,VI) .

 La position de Descartes semble en effet inchangée,puisqu'à "quelques expériences" est dévolu non pas un rôle euristique,mais une simple fonction de tri.

Il s'agit seulement d'écarter,parmi les hypothèses également compatibles avec la théorie,celles que l'expérimentation élimine. 

C'est ce rôle théorique secondaire de l'expérience qu'il faut souligner et qui justifie,pour une part,la critique bachelardienne.Pour Descartes,en effet,lathéorie

(Principes et lois fondamentales ) est le fait d'un  unique découvreur.Le travail collectif n'est bon que pour la multiplication des expériences: "un homme seul

<comme l'est Descartes lui-même > ne saurait  suffireà les faire toutes". La recherche n'a pas pour vocation d"'étendre et rectifier" la théorie,mais seulement,

d'en assurer et diversifier les conséquences, en élargissant au maximum sa base expérimentale et ses applications (surtout à la mécanique et la médecine).

D'où aussi l'appel en direction du "public",en vue de collecter des fonds ,car"je ne vois pas que (les autres hommes)pussent autre chose  (pour l'inventeur)

sinon fournir aux frais des expériences dont il aurait besoin et du reste empêcher que son loisir ne  lui fût ôté par l'importunité de personne."

Avouons que si l'histoire des sciences nous enseigne que de nombreuses découvertes théoriques ont eu lieu dans la solitude et dans un certain dénuement,

la représentation ,"réaliste" et légèrement cynique,correspond assez bien à la politique de la plupart des laboratoires de recherche sous la direction d'un

grand "patron",toujours en quête de subventions ou de donations,et dont la motivation principale est assez éloignée de la connaissance désintéressée.

  Nous voudrions toutefois atténuer cette sévérité à l'encontre de Descartes.

En position intermédiaire ,quoique provisoire,entre la connaissance intuitive des "Premiers principes "et des lois fondamentales ,et la connaissance

expérimentale,Descartes met ce qu'il nomme des "suppositions",et que nous appellons des hypothèses,terme qui se trouve parfois aussi sous la plume de

Descartes."Il me semble,écrit-il,que les raisons s'y entre-suivent,en telle sorte que,comme les dernières sont démontrées par les premières qui sont leurs

causes ,ces premières le sont réciproquement par les dernières qui sont leurs effets.Et on ne doit pas imaginer que je commette en ceci la faute que

les logiciens nomment un cercle;car l'expérience rendant la plupart de ces effets très certains,les causes dont je les déduis ne servent pas tant à les prouver qu'à

les expliquer;mais tout au contraire ce sont elles qui sont prouvées par eux.Et je ne les ai nommées suppositions qu'afin qu'on sache que je pense les pouvoir

déduire de ces premières vérités que j'ai ci-dessus expliquées;mais que j'ai voulu expressément ne pas le faire,pour empêcher que certains esprits (...)ne

puissent de là prendre occasion de bâtir quelque philosophie extravagante sur ce qu'ils croiront être mes principes,et qu'on m'en attribue la faute."(Discours de

la méthode,VI)

 Commençons par la fin,c'est-à-dire par les précautions prises par Descartes pour qu'on ne tire pas  de ses principes des conséquences susceptibles de le faire 

ranger dans le clan des "coperniciens".La condamnation de Galilée est de 1633, toute récente.Le Traîté sur le Monde,que Descartes s'apprêtait à publier

reste donc dans le tiroir,car,avoue-t-il à Mersenne dans une lettre de la même année, "si (le mouvement de la terre)est faux tous les fondements de ma

philosophie le sont aussi,car il se démontre par eux évidemment".C'est pourquoi il se rabat,dans le commencement de la Dioptrique sur un substitut des

principes,qu'il nomme "suppositions",à la manière dont les coperniciens traîtaient l'héliocentrisme,more geométrico ,et non more philosophico,c'est-à-dire

more physico , parce qu'il n'est point besoin de justifier a priori des hypothèses; il suffit de les faire confirmer par l'expérience,qui,elle, ne peut être

condamnée par le Saint Office. N'oublions pas la langue du Discours,le français.Le choix des termes est donc important,bien que l'expression y soit moins

technique qu'en latin.Descartes nomme "raisons" deux manières différentes de démontrer :soit la déduction ,des causes aux effets,qu'il interprète comme

"preuve",et nommera "analyse" dans les Secondes réponses;soit la démonstration des causes par leurs effets,qui n'est pas une preuve au sens strictement

logique du terme,et qu'il appellera "synthèse". 

Essayons de justifier l'absence de "cercle" logique soutenue par Descartes.On rappellera d'abord que ,dans sa Logique de la découverte scientifique,sir

Karl Popper souligne à plusieurs reprises que si B est la conséquence logique de A, non-B entraîne non-A,mais non-A n'entraîne pas nécessairement non B,

et B n'entraîne pas nécessairement A.Il s'agit là de règles connues dès le stoïcien Chrysippe et constituant la table de vérité de l'implication.

Si A n'est pas un principe vrai a priori,mais une "supposition", B ,supposé être une "effet" logique de A,pourra être vrai ou faux.La vérité de B ne sera pas

prouvée par A,mais par l'expérience.D'où la restriction apportée par Descartes :"les causes dont je les déduis ne servent pas tant à les prouver qu'à les ex-

pliquer." Les"expliquer" veut dire qu'on les en tire logiquement,qu'elles soient vraies ou fausses.Par contre,la vérité des effets,si elle ne résulte pas de celle

de leurs principes,est assurée par l'expérience, "qui rend la plupart de ces effets très certains ." Les causes sont bien "causae cognoscendi" des effets,mais

non" causae essendi".Il n'y a donc pas de cercle,puisque la réciproque n'est pas sur le même plan que la directe.

Mais il faudrait ajouter ceci. Si le seul rapport apodictique est celui de la contraposée ,non B entraînant non-A, qu'en est-il du rapport de B aux expériences -le

pluriel s'impose,car il n'y a pas d'expérience cruciale positive ? Le seul résultat à attendre ne peut obtenir qu'un degré de probabilité,sauf si la supposition

s'accompagne d'un modèle mathématique permettant la démonstration.

Ce modèle ,au début de la Dioptrique repose en effet sur une comparaison donnant lieu à une telle démonstration."Or n'ayant ici autre occasion de parler de la

lumière que pour expliquer comment ses rayons entrent dans l'oeil (...),il n'est pas besoin que j'entreprenne de dire au vrai quelle est sa nature,et je crois qu'il

suffira que je me serve de deux ou trois comparaisons,qui aident à la concevoir en la façon qui me semble la plus commode,pour expliquer toutes celles de ses

propriétés que l'expérience nous a fait connaître,et pour  déduire ensuite toutes les autres qui ne peuvent pas si aisément être remarquées;imitant en ceci les

astronomes,qui,bien que leurs suppositions soient presque toutes fausses ou incertaines,toutefois,à cause qu'elles se rapportent à diverses observations qu'ils

ont faites,ne laissent pas d'en tirer plusieurs conséquences très vraies et très assurées."

Même observation méthodologique concernant ,cette fois-ci ,les  Météores ,dans une lettre au P.Vattier du 22 février 1638. "Quant à ce que j'ai supposé au

commencement des Météores, je ne le saurais démontrer a priori ,sinon en donnant toute ma physique;mais les expériences que j'en ai déduites

nécessairement ,et qui ne peuvent être déduites en même façon d'aucuns autres principes,me semblent le démontrer assez a posteriori."Toutefois,Descartes

semble outrepasser ici les droits accordés tout à la fois par la logique de la recherche et par celle de la preuve,quand il s'arroge l'exclusivité du lien explicatif

entre sa théorie et les faits.

 Concluons cette longue introduction consacrée à l'examen de la critique bachelardienne de l'épistémologie cartésienne.Celle-ci,par sa profondeur,nous semble

mériter bien davantage que le jugement un peu à l'emporte- pièce qui lui est consacré.

 

LES "PHILOSOPHIES" DE LA SCIENCE SELON GASTON BACHELARD 

 

 Pour cette dernière étude,nous nous contenterons d'examiner l'évolution de la pensée bachelardienne au cours de ces trois étapes que sont La philosophie du

non (1940), Le rationalisme appliqué  (1949) et  Le matérialisme rationnel  (1953). Et d'abord,pourquoi "les philosophies" ?La réponse est simple:le progrès

scientifique et la pluralité des sciences ne sauraient être sans répercussion sur leur état méthodologique.Reprenant ici des thèmes évolutionniste et positi-

viste,Bachelard observe qu'à chaque moment historique remarquable,chaque science se trouve dans un état déterminé et repérable de son développement.

Pour Comte,la grille de lecture méthodologique était la succession nécessaire des trois états,théologique,métaphysique et positif.Bachelard va en préciser

la conceptualisation avec la notion  de profil épistémologique, exposée pour la première fois dans La philosophie du non  (chapitre II),puis,sous une

présentation schématisée approfondie,au chapitre 1 du Rationalisme appliqué.

(A)LE RATIONALISME DE BACHELARD

L'ouverture de  La philosophie du non peut surprendre .Bachelard y définit ce qu'il entend par la "philosophie" d'un concept scientifique,celui de masse.

Reprenons sa conclusion ,qui expose l'ensemble de la démarche. "Nous n'avions besoin que d'une masse,le calcul nous en donne deux,deux masses pour un seul

 objet.L'une de ces masses résume parfaitement tout ce qu'on savait de la masse dans les quatre philosophies antécédentes:réalisme naïf,empirisme clair,

rationalisme newtonien;rationalisme complet einsteinien.Mais l'autre masse,dialectique de la première est une masse négative. C'est là un concept entièrement

inassimilable dans les quatre philosophies antécédentes."( La philosophie, I,VIII)  Pas plus que Bachelard ne s'y risque dans cet ouvrage,nous ne définirons le

concept de masse selon la mécanique du phycicien anglais Dirac,dont il qualifie d'"idéalisme" la philosophie.Notre propos est seulement de faire comprendre

ce que Bachelard entend par "éclectisme"en philosophie ou par "polyphilosophie".Il  s'agit de "mettre en évidence une filiation des doctrines philosophiques

conduisant du réalisme au surrationalisme".(o.c.,II,I)

Dans une optique clairement évolutionniste et classificatoire,Bachelard pose qu'un concept scientifique particulier "est pourvu de sa perspective philosophique

complète, c'est-à-dire qui peut s'interpréter tour à tour du point de vue de l'animisme,du réalisme,de rationalisme,du rationalisme complexe et du rationalisme

dialectique"(id.,I,I),le "surrationalisme" désignant la réunion des deux derniers "moments" philosophiques du progrès de la pensée scientifique.

 

Cette présentation de la thèse bachelardienne sur la notion de "profil épistémologique" requiert plusieurs observations.D'abord sur sa formulation.Celle-ci

traduit indéniablement un certain embarras:il faut exprimer dans le langage des productions d'époque (1940) une thèse qui bouleverse pas mal d'idées reçues.

Par exemple (titre du chapitre I),nommer "explications métaphysiques" les perspectives philosophiques d'un concept scientifique.Ou encore emprunter à

la vulgate comtienne ou ethnologique une notion aussi  imprécise et mal fondée que l'"animisme".Enfin,traîter comme un fait acquis "l'évolution des diverses

épistémologies".

A cette dernière affirmation Bachelard donne une  justification précise. "On peut discuter sans fin sur le progrès moral,sur le progrès social,sur le progrès

poétique,sur le progrès du bonheur;il y a cependant un progrès qui échappe à toute discussion,c'est le progrès scientifique,dès qu'on le juge dans la hiérarchie

des connaissances,en son aspect spécifiquement intellectuel.Nous allons donc prendre le sens de ce progrès pour axe de notre étude philosophique,et si sur

l'abscisse de son déroulement,les systèmes philosophiques se placent régulièrement dans un ordre constant pour toutes les notions,ordre qui va de l'animisme

au surrationalisme en passant par le réalisme,le positivisme et le simple rationalisme,nous aurons quelque droit de parler d'un progrès scientifique des no-

tions philosophiques."(ibidem.)

La thèse est d'autant plus claire que Bachelard écarte  l'objection qui vient immédiatement à l'esprit :" C'est une notion (i.e. de progrès philosophique )qui a

peu de sens en philosophie pure.Il ne viendrait à l'esprit d'aucun philosophe de dire que Leibniz est en avance sur Descartes,que Kant est en avance sur

Platon.Mais le sens de l'évolution philosophique des notions scientifiques est si net qu'il faut conclure que la connaissance scientifique ordonne la pensée,

que la science ordonne la philosophie elle-même.La pensée scientifique fournit donc un principe pour la classification des philosophies et pour l'étude des pro

grès de la raison."(ibidem.)

Relevons trois expressions ,dont chacune rend compte d'une forme particulière de progrès : "progrès scientifique des notions philosophiques"(1);"évolution

philosophique des notions scientifiques"(2); "progrès de la raison"(3).   Le chapitre consacré à "l'explication métaphysique d'un concept scientifique "

correspond tout naturellement à la forme (2) et aux divers profils épistémologiques possibles.Que nous soyons d'accord ou non avec les schémas bachelardiens

-et leurs variations successives -, le propos est clair dans la mesure où il s'inscrit dans la tradition comtienne.Par contre,ce qui l'est moins est exprimé par (1)

et (3).Dans  (1),en effet,l'ordre des termes de (2) est interverti ; quant à (3),il s'agit d'une thèse de philosophie pure ,soutenue,par exemple, par Hegel dont

on connaît la virulente polémique à l'encontre des mathématiques,tout à l'opposé du jugement de Bachelard.  Hegel n'aurait pu souscrire à la cause d'un

tel progrès invoquée par Bachelard :"la pensée scientifique fournit un principe pour la classification des philosophies".

On aura compris ici la dualité de sens de nos deux titres:d'une part ,"les philosophies de la science",et,de l'autre, "la philosophie de Gaston Bachelard".

Dans un cas, il s'agit d'interpréter philosophiquement les sciences,et tel est bien le rôle de l'épistémologue;dans l'autre,de porter un jugement sur la philoso-

phie et la raison ,en tant que telles, à partir du progrès de la pensée scientifique,celui-ci servant de "principe" à celles-là.

Nous ne jugeons pas,pour notre part,que cette prétention soit aberrante ou ridicule,mais qu'elle porte atteinte au postulat énoncé par l'auteur que "la notion

de progrès a peu de sens en philosophie pure."Car elle revient à mettre en question la notion même de "philosophie pure", en soutenant sa dépendance de

facto vis- à -vis du progrès des sciences,et à inverser la relation traditionnelle entre métaphysique et physique,à écarter Descartes au profit ,par exemple,

de Bergson,sur ce point au moins assez proche de Bachelard.

Or,que la thèse épistémologique de celui-ci entraîne des conséquences en "philosophie pure",et que le postulat d'autonomie de la philosophie est une illusion

qu'il faut abandonner,telle semble être,en définitive la conclusion de l'ouvrage.Deux positions en témoignent :1)sur Hegel et sa dialectique;2)sur la raison.

"La philosophie du non n'a rien à voir avec une dialectique a priori.En particulier,elle ne peut guère se mobiliser autour des dialectiques hegeliennes. (...)"

(o.c.chap. VI)Quel est donc le sens de la négation,dans la Philosophie du non ?  "La négation doit rester en contact avec la formation première.Elle doit per-

mettre une généralisation dialectique. La généralisation par le non doit inclure ce qu'elle nie.En fait,tout l'essor de la pensée scientifique depuis un siècle pro-

vient de telles généralisations dialectiques avec enveloppement de ce que l'on nie.Ainsi la géométrie non-euclidienne enveloppe la géoméytrie euclidienne;la

mécanique non-newtonienne enveloppe la mécanique newtonienne;la mécanique ondulatoire enveloppe la mécanique relativiste.(...)La microphysique,ou

autrement dit la non-physique inclut donc la physique.(...)En fait plusieurs généralisations dialectiques,au départ indépendantes,se sont cohérées."(idem.)

Les spécialistes de la logique hegelienne pourraient nous dire si le mouvement du Concept,chez Hegel,diffère tellement de l a "généralisation dialectique"

selon Bachelard ,et si l'équivoque du Aufhebung exprime ou non l'idée de progrès par extension et enveloppement.

Quant au second point,la thèse d'après laquelle "la science instruit la raison",elle peut être interprétée de deux manières.S'il s'agit de dire que les progrès

scientifiques ,dûs pour une part au hasard et à l'ingéniosité des savants, peuvent nourrir la réflexion des logiciens et des philosophes,il va soi que nul ne

contestera cette interprétation "faible" de la thèse.Mais telle n'est pas la position de Bachelard."La raison doit obéir à la science,à la science la plus évoluée,

à la science évoluante."Et,sur l'exemple de l'arithmétique,il précise:" Nous n'hésitons pas à pousser à l'extrême notre thèse pour la rensre bien nette.(...)

L'atithmétique n'est pas fondée sur la raison.C'est la doctrine de la raison qui est fondée sur l'arithmétique élémentaire.Avant de savoir compter,je ne savais

guère ce qu'était la raison.En général,l'esprit doit se plier aux conditions du savoir.Il doit créer en lui une structure correspondant à la structure du savoir.(...)

La doctrine traditionnelle d'une raison absolue et immuable n'est qu'une philosophie.C'est une philosophie périmée."(ibidem,VI,III)

 

(B) DU RATIONALISME AU MATERIALISME

 

 Comment concilier deux affirmations  aussi apparemment incompatibles que l'accusation de "philosophie périmée", appliquée à une "doctrine traditionnelle de

la raison",et la dénégation de tout progrès en "philosophie pure" ? Cette expression de philosophie pure pose d'autant plus de problème que ,depuis Aristote,

celle-ci a été identifiée à la prima philosophia,c'est-à-dire à cette métaphysique dont Bachelard a cru pouvoir utiliser le terme à propos d'épistémologie ?

Si l'on admet avec Bachelard que la doctrine de la raison a le progrès scientifique pour principe,c'est ,pour le moins,toute la raison théorique qui en dépend,ou

si l'on préfère,tout le pans cognitifs d'un système philosophique ,c'est-à-dire aussi bien sa structure argumentative que le contenu de vérité de ses thèses.

Les prétentions de la philosophie se trouve alors réduites à celles de la sagesse traditionnelle,des préceptes religieux ou des invocations poétiques.Il ne reste

plus qu'à suivre le "chemin" heideggerien et à rechercher la pensée en dehors des voies proprement philosophiques.

A moins que la critique kantienne y suffise,qui montre la double indépendance du jugement moral et du jugement de goût,de la praxis et de la poièsis,par

rapport à la théôria.

En parallèle avec les progrès scientifiques et techniques a grandi l'opinion de la nocivité de ce progrès pour la vie,cette opinion s'autorisant de vues écologiques

et s'ancrant souvant dans une religiosité diffuse.Aussi,tout en gardant le rationalisme comme fil directeur pour la lecture des deux derniers textes

épistémologiques de Bachelard,conviendra-t-il d'élargir notre perspective à la philosophie comme totalité.

Commençons la lecture du Rationalisme appliqué (RA)et du Matérialisme rationnel (MR) par une série de remarques de caractère factuel.En premier lieu,et à la

différence des ouvrages épistémologiques immédiatement précédents ,il s'agit de textes fouillés consacrés l'un à la physique,et plus spécialement à l'électricité,

l'autre à la chimie.Mais aussi de textes un peu disparates,puisque les études spécialisées s'accompagnent de chapitres remettant sur les métier des thèmes

déjà abordés,et même familiers,comme Connaissance commune et connaissance scientifique (RA,chapitre VI) ,L'identité continuée (RA,chap. V)qui relance

la polémique avec Meyerson sur rupture/continuité ,ou encore un chapitre consacré à La surveillance intellectuelle de soi (RA,chap. IV).De même,le MR ,s'il

consacre de longs développements à la chimie moderne et dialogue en particulier avec Linus Pauling,s'achève avec Connaissance commune et connaissance

scientifique  et s'intéresse auparavant au Matérialisme des philosophes (chapitre II),comme à la phénoménologie,dans ses rapports à la matérialité (Intro-

duction de MR).Des deux ouvrages,cependant,c'est le MR qui va le plus au fond,probablement parce que Bachelard a déjà étudié la question de près pour

Le Pluralisme cohérent de la chimie moderne ( 1932 ) et Les intuitions atomistiques (1933).

Qu'y trouvons -nous de nouveau ,et en quoi ces livres permettent-ils à Bachelard de confirmer ses thèses en les enrichissant ?

1)LE RATIONALISME APPLIQUE

Reprenons notre discussion sur le rationalisme,là où nous l'avions laissée .En y introduisant une idée nouvelle,celle d'évènement de la raison (RA,III,IV).

"Une telle question (comment susciter un évènement de la raison)n'a aucun sens pour qui réduit le rationnel au logique.Pour beaucoup de philosophes,les

principes du rationalisme se limitent aux  conditions  de la logique.Les conditions logiques,admises par toute philosophie,inscrites dans les règles même du

langage ,ne jouent cependant aucune action positive particulière dans le développement de la connaissance scientifique."Qu'entendre par de tels "évènements"?

"La relativité,la mécanique des quanta,la mécanique ondulatoire sont chacune des évènements considérables de la raison,des révolutions de la raison".

On comprendra aussi pourquoi,en dépit du rôle que jouent chez Bachelard la dialectique et la négativité,le rapports de celui-ci avec la pensée hegelienne sont

si problématiques.Hegel ne reconnaît-il pas avoir nommé "Logique",ce qui n'est,en réalité,que son ontologie ?On pourrait certes opposer à Bachelard toutes

les tentatives faites dès le dernier tiers du XIXè siècle pour fonder logiquement les mathématiques.Mais il les rejetterait sous le nom de ce formalisme,qu'il

associe,non sans raison,à l' empirisme ou au positivisme ,dans le tableau consacré à la "Philosophie dialoguée" (Chapitre I).Au formalisme de la logique il oppose

en effet le travail de la pensée mathématique.Aussi remarque-t-il qu' "on peut s'étonner du jugement d'un Hegel sur les mathématiques en général."

( Phénoménologie de l'Esprit,Préface ).Hegel,qui consacre de longues pages à la vérité et au négatif dans  la Préface à la Phénoménologie de l'Esprit, passe en

revue trois formes de vérité :historique,mathématique et philosophique.Et si un court paragraphe suffit à régler son compte à la vérité historique qui ne

concerne que l'existant (dasein)singulier,la vérité mathématique lui donne davantage de fil à retordre,puisqu'il a besoin de quatre pages pour montrer son

infériorité à la vérité philosophique.Son argumentation se fonde essentiellement sur la nature du procédé démonstratif ."Dans la connaissance mathématique

la réflexion est une opération extérieure à la chose;de ce fait,il résulte que la vraie chose est altérée.Sans doute le moyen,c'est-à-dire la construction et la

démonstration ,contient des propositions vraies,mais on doit dire aussi bien que le contenu est faux.Le triangle,dans l'exemple précédent,est démembré

ses parties sont converties en éléments d'autres figures que la construction fait naître en lui.C'est seulement à la fin que le triangle est rétabli ." Pour le dire

en un mot :"le mouvement de la démonstration mathématique n'appartient pas au contenu de l'objet,mais est une opération extérieure à la chose."

L'exemple du théorème de Pythagore,emprunté à la géométrie élémentaire, est-il,à l'orée du XIXe siècle, bien pertinent ? De même que l'assimilation de l'objet

mathématique à la "quantité"? Bachelard observe seulement que cette longue page "montre que Hegel ne s'est pas réellement engagé dans la pensée mathé-

matique." C'est le moins qu'on puisse dire ! Il faudrait s'interroger sur ce que Hegel entend par "objet",ou "chose",et en quoi,par conséquent la construction/

déconstruction/reconstruction,détour médiatisant de la pensée ,n"'appartient pas à l'objet".Or : 1°toute pensée procède par détour,sinon l'intuition ,qui n'est

pas une pensée;2°en mathématique,l'"objet" n'est pas une "triangle",comme pour la perception sensible il est une chaise ou un homme,mais une structure

obéissant des règles de composition.L'"objet" mathématique n'est donc rien 'en lui-même' ,sinon une combinaison de propriétés qui le font appartenir à telle

famille ou à telle autre.

Nous avons évoqué,au cours de la discussion un tableau donnant la situation relative et bipolaire des divers types de "philosophie"et correspondant à ce que

Bachelard appelait,dans La philosophie du non  ,le "profil épistémologique" d'une science à un stade déterminé de son développement.Ce tableau permet de

mieux comprendre ce que l'auteur entend par "rationalismes régionaux".Il répond aussi à des questions fondamentales de philosophie des sciences et de philoso-

phie tout court.

2-LE REALISME

Le réalisme a été défini une fois pour toute par Platon,quand le vieux Parménide,interrogeant le jeune Socrate,l'amène à un aveu décisif:"En ce cas,aurait

répliqué Parménide,chacune de ces pensées est pensée une,mais pensée de rien ? - C'est impossible,aurait répondu Socrate? - Donc pensée de quelque chose ?

- Certes ! -Qui est ou qui n'est pas ? -Qui est !"( Parménide,132 b ) Si l'on explicite la portée épistémique de l'ontologie réaliste,il est clair que le savoir doit

se conformer à l'essence de l'objet,en être l'image fidèle et non le simple simulacre dont se contente le sophiste.Quant à l'idéalisme,que la tradition oppose

au réalisme,c'est une interprétation du savoir qu'on fait souvent remonter au Cogito cartésien,mais qui s'ancre bien plutôt dans l'immatérialisme de Berkeley

("esse est percipi et percipere") et qui ne prend toute son importance qu'à partir de Kant.

Dans la philosophie des sciences,la controverse du réalisme demeure importante,en particulier depuis la parution de l'ouvrage de sir Karl Popper intitulé

The Postscript to the Logic of Scientific Discovery  -  I.Realism and the Aim of Science (Londres,1983) et traduit en français sous le titre Le réalisme et la

science (Hermann,1990).

 Le rapprochement de Bachelard et de Popper est instructif à maints égards.Tous deux se prétendent rationalistes,récusent le subjectivisme , le relativisme

et ce que Popper nomme l'instrumentalisme,thèse d'après laquelle "les théories scientifiques ne sont rien d'autre que des instruments destinés au calcul et à la

prévision des phénomènes (...)et qui ne décrivent ni le monde ni même l'un quelconque de ses aspects."(o.c.,Ie partie,ch.I, §12)

Mais ils diffèrent sur la question du réalisme.Dans une section de l'ouvrage intitulée "le réalisme métaphysique",Popper expose son interprétation du but de la

science.Celui-ci n'est pas de prévoir,mais d'expliquer."Je propose de considérer que le but de la science est de découvrir des explications satisfaisantes  de tout

ce qui étonne et paraît exiger une explication.Par explication , ou explication causale,on entend un ensemble d'énoncés dont l'un décrit l'état de choses à expli-

quer (l' explicandum ), alors que les autres,les énoncés explicatifs,forment l'explication au sens strict du terme (l'explicans  de  explicandum  )."(o.c.,§15).

Il nous suffit,pour l'heure,d'indiquer les grandes lignes de l'épistémologie popperienne,car notre propos est de nous demander pourquoi,si rationalisme et

réalisme peuvent marcher d'un même pas,il n'en va pas de même pour Bachelard et,accessoirement, si celui-ci pourrait être suspecté d'idéalisme !

 La pensée de Bachelard,comme celle de Bergson,son adversaire sur des points importants,a un rythme binaire.C'est une dialectique binaire,une dialectique

d'opposés complémentaires et non une dialectique ternaire de contradictoires.Elle est,comme il l'a lui-même souligné,plus proche de Hamelin que de Hegel.

Aussi propose-t-il un curieux schéma des paires de positions philosophiques.La paire centrale,la sienne,qui prétend associer "rationalisme appliqué" et

"matérialisme technique" est supposée correspondre à l'état le plus récent des sciences physico-chimiques.De cette double position centrale ,on  peut se trouver

plus ou moins distant ,non sur l'abscisse du temps,comme avec le "profil épistémologique" de La philosophie du non,mais sur un axe des ordonnées pourvu d'une

double orientation,vers le haut et vers le bas,à partir de la position centrale optimale.C'est ainsi que formalisme et positivisme constituent une paire de

positions philosophiques malgré tout assez fidèles à l'état de la pensée scientifique moderne.Tel est ,sans doute, le jugement porté par Bachelard sur

l'épistémologie représentée par le Cercle de Vienne de Schlick,Carnap ou Reichenbach.,école qui associe des connaissances approfondies sur la Relativité,la

théorie des Quanta,les recherches psychologiques,à la maîtrise de la Nouvelle logique fondée par Frege,Russell et Wittgenstein. Cette école ne figure certes pas

au paradis du rationalisme,mais elle n'en est pas trop éloignée.Un peu plus distants en sont l'empirisme ,vers le bas,et ,symétriquement,le conventionalisme,

vers le haut.Enfin,partageant la même exclusion,quoique pour des raisons opposées -mais correspondantes, le couple maudit du réalisme et de l'idéalisme

figure le dernier cercle de l'enfer.

Pourquoi ? C'est qu'il s'agit,précise Bachelard,de l'idéalisme et du réalisme "naïfs"."L'idéalisme perd toute possibilité de rendre compte de la pensée scientifique

moderne.La pensée scientifique ne peut trouver ses formes dures et multiples dans cette atmosphère de solitude,dans ce solipsisme qui est le mal congénital de

tout idéalisme.Il faut à la pensée scientifique une réalité sociale,l'assentiment d'une cité physicienne et mathématicienne."( RA,I,II) Quant à son

"jumeau"inversé,le réalisme naïf ou réalisme du sens commun,il s'encombre d'"un amas de faits et de choses qui lui donne l'illusion de la richesse." En résumé,

il s'agit d'un tableau où "les tonalités philosophiques forment un véritable "spectre",en précisant qu' "aucun spectre n'est plus étendu que le spectre qui aide à

classer les philosophèmes des sciences physiques."(idem.)

Il ne serait pas très ardu de retrouver les noms ,naguère célèbres, qui correspondent à certaines nuances du spectre,qu'il s'agisse de Poincaré et Duhem pour le

conventionalisme, ou d'une certaine forme d'idéalisme avec Brunschvicg et de réalisme,avec Meyerson.. Concentrons-nous plutôt sur notre problème: qu'est-ce

que le rationalisme "appliqué" et en quoi cette forme de rationalisme représente-t-elle la pointe extrême de la pensée scientifique ?

Première observation:dès le RA.,consacré pour l'essentiel à la physique,Bachelard lui associe explicitement le projet de MR. centré sur la chimie moléculaire.

En effet,l'expression de "matérialisme technique"contient déjà le sens de l'application de la raison.Appliquer une directive ou une règle,signifie ordinairement

la mettre en pratique,passer de la théôria à la praxis.Mais tel n'est pas exactement l'usage qu'en fait Bachelard.Contre la hiérarchie instaurée depuis Platon

entre Epistémè et Technè,c'est-à-dire entre savoir et savoir-faire,Bachelard s'insurge en se fondant sur le concept d'objet technique.Celui-ci,qu'il s'agisse

d'un instrument,comme le baromètre,ou d'un objet de la vie courante,à l'image de l' ampoule électrique à laquelle il consacre un  développement ,est un concept.

Dès qu'apparaît la "philosophie mécanique", mise en place par les Toricelli,Galilée,Descartes,Pascal, disparait ,en fait,le caractère spéculatif de la

théôria.Et,réciproquement,s'efface aussi "une conception de la réalité comme synonyme d'irrationalité"."Quand nous aurons ramené l'activité philosophique de la

pensée scientifique vers son pôle actif,annonce Bachelard,il apparaîtra clairement que le matérialisme actif a précisément pour fonction de juguler tout ce qui

pourrait être qualifié d'irrationnel dans ses matières,dans ses objets.La chimie,forte de ses a priori rationnels,nous livre des substances sans accidents ,elle

débarrasse toutes les matières de l'irrationalité des origines."(  RA.,I,II )

L'épistémologie bachelardienne ,qui prend appui sur l'électricité dans le RA et sur le progrès de la chimie dans le MA,développe l'idée paradoxale que le

matérialisme initial n'est qu'un idéalisme, car le concept de matière sur lequel il s'appuie n'est que passivité déstructurée.La matière de ce réalisme imaginaire

a besoin d'une forme pour passer de la puissance à l'acte.Par contre,le matérialisme adulte suppose un double développement:d'une part,que la raison n'est plus

contemplative et verbale,mais productrice;d'autre part ,que la matière n'est pas informe mais structurée.Dans  le RA,Bachelard montre cela avec l'exemple bien

connu des techniques de l'éclairage."Dans toutes les anciennes techniques,pour éclairer il faut brûler une matière.Dans la lampe d'Edison,l'art technique est d'^

empêcher qu'une matière ne brûle.L'ancienne technique est une technique de combustion.La nouvelle technique est une technique de non-combustion."(VI,II)

Or,entre électricité et chimie la relation est dialectique,car si "la chimie de l'oxygène a réformé de fond en comble la connaissance des combustions",récipro-

quement "les explications électriques et électroniques se sont peu à peu imposées en chimie."(MA,IV,IV) C'est que la technique elle-même n'est plus une simple

application à la nature de dispositifs .Heidegger a raison de dire que "la technique n'est pas seulement un moyen",mais qu'elle est "un mode de dévoilement",

et,plus exactement encore,un mode de mise en demeure (Herausforderung) de la nature."La centrale électrique est mise en place dans le Rhin.Elle le contraint

(stellt )de livrer sa pression hydraulique,qui contraint à son tour les turbines de tourner.Ce mouvement fait tourner la machine dont le mécanisme produit le

courant électrique,pour lequel la centrale régionale et son réseau sont commis aux fins de transmission."( La question de la technique) La conférence de

Heidegger,qui a été prononcée en 1953 ,est donc pratiquement comtemporaine du RA (1949).Comme l'ouvrage de Bachelard,elle souligne la rupture représentée

par la technique moderne.Mais le sens en est bien différent !

Certes,le projet "dominateur",la "mise à la raison" (Gestell) de la nature que dénonce Heidegger dès SuZ ,n'est pas absent de l'esprit des fondateurs de la

modernité,puisqu'il est clairement exprimé par Descartes dans un texte bien connu de la sixième partie du Discours." Au lieu de cette philosophie

spéculative,qu 'on enseigne dans les écoles,on en peut trouver une pratique,par laquelle,connaissant la force et les actions du feu,de l'eau, de l'air, des

astres,des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans,nous les pourrions

employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres,et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la Nature."

Toutefois,la volonté de puissance  "prométhéenne "ne suffit pas à rendre compte du projet cartésien,car ,d'une part,elle est subordonnée à la recherche du

"bien général des hommes",et d'autre part,elle est précédée par une révolution du mode de pensée lui-même, de la "pensée spéculative" enseignée dans les

écoles. C'est le désenchantement de la nature qui a autorisé son asservissement.Et ce désenchantement lui-même consiste à la réduire à des jeux de forces

calculables dans l'espace et dans le temps.C'est parce que la mathématique est une véritable pensée ,une autre façon de penser le monde,que la technique

a jeté sur lui ses filets.La mathématique n'est pas seulement calcul ni son application mesure.Encore faut-il que son objet se prête tout entier à cette

"métrétique",pour parler comme Socrate dans le Philèbe.  Aussi Heidegger ,se moquant de "l'homme qui se rengorge et qui pose au seigneur de la terre",

soutient-il que " là où le Gestell domine il écarte toute autre possibilité de dévoilement (...) et nous masque l'éclat et la puissance de la vérité."

Mais il ajoute ,commentant une parole de Hölderlin,que si la technique peut être un mode dominateur de rassemblement,un autre mode de dévoilement et de

de "technè" peut être "ce qui sauve",comme dans le Philèbe  Platon reconnaît une autre forme de métrétique.

Mais trouver dans l'art  l'essence non dominatrice de la technique nous semble contourner la difficulté ,et non la résoudre.La pensée scientifique, telle qu'elle

s'applique dans la production de l'objet technique,  est bien une pensée génératrice de concepts :l'énergie,la résistance,l'intensité et le temps.Et si les rapports

qui unissent ces concepts s'expriment par des nombres à l'intérieur d'une formule telle que la loi de Joule :W= R I2 t ,et non par des relations de sens

immédiatement accessibles,"la réduction des images concrètes permet la définition de concepts opératoires (...) qui,loin d'être des résumés d'iobservation,

sont des opérateurs d'information ,(...)et portent la marque même du rationalisme appliqué."(RA,VIII,V)

 3-CHIMIE ET MATERIALISME

Le passage du matérialisme des philosophes au "matérialisme instruit" commence avec l'obtention d'un minerai homogène."On peut saisir ici le matérialisme

dans sa première dialectique technique.Le simple n'est pas une donnée mais le résultat d'une technique de sûre homogénéisation."(MR,II,VII)Bachelard observe

que les premiers corps simples reconnus ont été des métaux,dont la liste est constituée à partir du XVIIIe siècle.La méthode employée est celle de l'analyse ou

décomposition,qu'il s'agisse de l'eau (Cavendish) ou de l'air (Lavoisier).La liste des substances pures sera divisée en substances élementaires constituées

d'atomes d'une seule espèce,et de composés,constitués d'atomes de deux ou plusieurs espèces différentes.

Les substances ont des propriétés physiques,telles que densité,solubilité,point de fusion,conductibilité électrique et thermique;et des propriétés chimiques

étudiées à partir de réactions chimiques.Mais la connaissance expérimentale des éléments prend appui sur une théorie permettant d'unifier,de simplifier et

d'ordonner le domaine des éléments,c'est la théorie atomique créée en 1805 par John Dalton,conférant une réalité à des spéculations philosophiques développées

dans la Grèce ancienne par Démocrite et Epicure.Mais tandis que l'atome des philosophes était tenu pour insécable (a-tomos),la théorie de Dalton les représente

comme constitués de particules élémentaires :électrons,protons,neutrons,ces deux dernières composant le noyau de l'atome.Chaque atome est caractérisé

par sa masse ,concentrée dans le noyau (Rutherford,1911) et sa charge,positive dans le noyau (protons) et négative dans les électrons.

Conformément à la théorie atomique,on conviendra qu'un élément est une forme de matière dont tous les atomes ont le même nombre atomique.Les 102

éléments découverts ou fabriqués sont donc représentés par tous les nombres atomiques de 1 (hydrogène) à 102 (nobelium)C'est par un réarrangement des

atomes que,dans une réaction chimique,des substances se transforment en d'autres substances.En 1913,le danois Niels Bohr développe la théorie orbitale de

l'atome.On nomme isotopes d'un élément des atomes dont les noyaux contiennent le même nombre de protons (égal au nombre atomique de l'élément),mais des

nombres différents de neutrons.

La théorie classique des éléments retenant deux propriétés,le poids atomique et la valence,c'est-à-dire le pouvoir déterminé de combinaison qui fixe, pour

un atome d'un élément ,le nombre d'atomes d'autres élements avec lesquels il peut se combiner.L'hydrogène,par exemple, est monovalent ,car un

atome d'hydrogène ne peut se combiner qu'avec un seul atome d'un autre élément.L'eau,composé d'hydrogène et d'oxygène,a la formule

H2O,puisque l'hydrogène monovalent doit combiner deux atomes avec un atome d'oxygène.Le rangement numérique successif des éléments dans un tableau

se fait à partir de la charge électrique positive du noyau atomique ,un nombre entier étant attribué à chaque élément (Z,nombre atomique de l'élément).

Quant au poids (ou masse) atomique de l'élément,il dépend du poids de l'atome correspondant."( Linus Pauling,Chimie Générale IV,7)SUITE:KARL POPPER.

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