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KARL POPPER ET LE REALISME

 

I-DE BACHELARD A POPPER

II-LOGIQUE ET METHODE

                                                                                               _________________________

I-DE BACHELARD A POPPER

Dans notre exposé sur LE MATERIALISME DE GASTON BACHELARD,nous avons pris soin de reconstituer les données principales du MATERIALISME CHIMIQUE ,tel

que Bachelard l'a pris pour base de sa démonstration.Celle-ci peut se formuler en peu de thèses qui forment système: 1°"L'organisation électronique, prise

comme un nouveau domaine de rationalité,éclaire indirectement,mais profondément,notre savoir empirique.Le tableau de Mendéléeff,réorganisé au niveau des

connaissances actuelles,accède à un véritable rationalisme arithmétique de la matière."(MR,III,IV) Ainsi,la philosophie qui permet d'éclairer les développements

les plus récents <l'ouvrage est de 1953>de la chimie atomique et électronique est bien le rationalisme,mais un rationalisme tout à la fois appliqué  et

arithmétique. En quel sens ce rationalisme conduit-il au réalisme,et à quelle sorte de réalisme ?

A la limite, certains épistémologues en viendraient à contester le réalisme en arguant du fait que la notion même de "matière" est aujourd'hui rendue trop

diverse par ses domaines d'application et par les lois qui les régissent.Pourtant,observe Richard Feynman,"lorsqu'on étudie les lois de la physique,on en découvre

un grand nombre,compliquées et détaillées:loi de la gravitation,de l'électricité et du magnétisme,des interactions nucléaires,etc.,mais à travers la variété de

ces lois particulières règnent de grands principes généraux auxquels toutes les lois paraissent obéir:ce sont ,par exemple,les principes de conservation,certaines

qualités de symétrie,la forme générale des principes de la mécanique quantique,et ,malheureusement ou heureusement,le fait que toutes ces lois sont

mathématiques." ( La nature de la physique,tr.fr. Le Seuil,1980)

Mais la mathématique n'est pas un simple symbolisme.Répétons -le,après Bachelard,elle est une pensée qui rend compte de l'essence même du réel."La matière

n'est pas électrique substantiellement ;elle est électronique arihmétiquement.La science de la matière échappe par cette révolution épistémologique aux

rêveries des philosophes irrationalistes.En effet,tout ce que l'irrationaliste postulait comme substance se désigne comme structure." (MR,III,IV)

Conclusion

 On a surtout retenu des ouvrages de Bachelard le thème,il est vrai réaffirmé jusque dans la conclusion du Matérialisme rationnel, de la rupture entre

connaissance commune et connaissance scientifique.Cela est dû à la richesse des intérêts de Bachelard et à l' oeuvre en partie double qui en a résulté.

Mais si les faits sont multiples et les domaines de la science jusqu'à ce jour dépourvus de Loi fondamentale commune,la mathématique s'impose comme

principe unificateur.La mathématique,et donc la raison (reor,penser,calculer).Aussi retiendrons- nous de préférence de Gaston Bachelard cette affirmation

qui ne met en avant ni la rupture ni la continuité ,mais le procès dialectique constitué par le mouvement même de la science :" Les faits scientifiques se

multiplient et cependant l'empirisme diminue.(...)Dans cette voie,la révolution épistémologique continue."( MR. Conclusion. )

 

II-LE REALISME DE KARL POPPER  -  LOGIQUE DE LA DECOUVERTE,LOGIQUE DE LA PREUVE

 Sir Karl Popper se rattache doublement à notre recherche:verticalement ou historiquement ,par tout ce qui le relie au Cercle de Vienne ; transversalement,à

l'oeuvre de Bachelard,car leur commun rationalisme les conduit à  poser la question cruciale: qu'est-ce qui distingue la science de toute autre forme de savoir ou

de discours  prétendu tel ? Et si Bachelard ,dans le droit fil du platonisme,tient à marquer,dans chacun de ses ouvrages ,l'irréductibilité de la science à la

connaissance commune,de l'épistémè à la doxa,Popper s'en prend plutôt aux pseudo-sciences que sont,selon lui, marxisme et psychanalyse.Adoptant un point de

vue synchronique,et non diachronique comme Bachelard,il propose un critère, nommé démarcation ou falsifiabilité, pour mener une lutte sans merci

contre certaines prétentions illégitimes au savoir,mais aussi pour rejeter la démarche qu'il qualifie d'historicisme.

La pensée de Popper s'est développée dans le milieu scientifique et philosophique viennois,favorable à l'empirisme et/ou au positivisme.Mais c'est contre le

justificationnisme du Cercle et l'importance accordée à l'induction qu'il prend position,polémiquant avec certains membres du Cercle, surtout Rudolf Carnap.

Sa thèse ,inspirée de Hume,est que l'inférence inductive ne saurait être logiquement valide.La Logik der Forschung  paraît à Vienne en 1935.Une seconde

édition,anglaise ,intitulée The Logic of Scientific Discovery, devra attendre 1959 et comportera un certain nombre de modifications par rapport à l'édition

originale.

1)DEMARCATION ET FALSIFIABILITE

-A-Démarcation

Empirisme et méthode inductive semblent indissociables.En effet,si la validité universelle des lois scientifiques ne trouve son fondement ni dans des principes

de nature métaphysique,ni dans les principes a priori de la raison,seules des règles de nature logique permettent la généralisation de la validité des

observations expérimentales.Et pourtant Hume a bien montré qu'une telle extension ne reposait sur aucune base solide, car elle suppose la validité de

l'inférence du passé au futur ,"connexion simplement ressentie dans notre esprit ",et qui n'est qu'une "transition coutumière de l'imagination d'un objet à celui

qui l'accompagne".( Enquête sur l'entendement humain )

L'induction apparait donc impuissante à procurer une assise suffisante à la connaissance objective,impuissante aussi,par conséquent ,à fournir "une

marque distinctive appropriée au caractère empirique,non métaphysique,d'un système théorique."(K.Popper, La logique de la découverte scientifique,I,ChapI,

4) "Trouver un critère qui nous permettrait de distinguer les sciences empiriques,d'une part,et les systèmes mathématiques et logiques,de l'autre,constitue

pour moi,insiste Popper,le problème de la démarcation. Ce problème fut connu de Hume qui tenta de la résoudre.Il devint avec Kant le problème central de la

théorie de la connaissance." (idem.)

Il faut distinguer,chez Popper,le problème et ses solutions.Comme il vient d'être dit ,le problème posé par Popper n'est pas original, puisqu'il déjà commun à

Kant et à Hume:c'est le problème de la Critique,ce terme désignant  étymologiquement une tentative de séparation ou de démarcation ( κρινειν ).

De ce point de vue,les adversaires de Popper sont des irrationalistes qui pratiquent la confusion entre science et non-science.Mais les positivistes sont,en fait,

ses véritables rivaux,car Popper rejette à la fois la logique inductive et leur condamnation de la métaphysique (par exemple,chez Carnap). Popper ne partage 

pas leur hostilité envers la métaphysique,et  précise même :"Mon objectif n'est pas d'entraîner la défaite de la métaphysique,mais plutôt de caractériser

la science empirique de manière adéquate ou de définir les concepts de "science empirique" et de "métaphysique" de telle façon que nous soyons en mesure de

dire d'un système d'énoncés donné s'il est ou non du ressort de la science empirique d'en faire une étude plus approfondie."(ibidem.)Cette précision entraîne que

la démarcation ne doit pas être confondue,comme c'est le cas pour certains positivistes (Schlick,par exemple ) avec la signification.Si ,pour les plus radicaux

d'entre eux, les énoncés de la métaphysique sont dépourvus de signification,sont des "pseudo-propositions",ce n'est donc pas ce que pense Popper.

 -B-Falsifiabilité (fals.,pour abréger)

La falsifiabilité est proposée par Popper à titre de "critère de la démarcation".Précisons encore à ce propos  qu'il ajoute  :

"Notez que je suggère de prendre la fals. comme critère de démarcation et  non comme critère de signification. Notez en outre que j'ai déjà

(section 4) critiqué très précisément l'utilisation de la notion de signification comme critère de démarcation et que j'attaque de nouveau la doctrine de la

signification.(...)La fals. sépare deux espèces d'énoncés parfaitement pourvus de signification:les falsifiables et les non-falsifiables.Elle trace une ligne à

l'intérieur du langage pourvu de sens,non autour de lui."( La logique ,I,I,6,note *3)

Aussi rejette-t-il le critère positiviste de la vérifiabilité énoncé par Waismann :" s'il n'y a pas de manière possible de déterminer si un énoncé est vrai ,cet

énoncé n'a aucune signification.Car la signification d'un énoncé,c'est sa méthode de vérification." 

 Par falsifiabilité et non-falsifiabilité,il faut donc,selon Popper,entendre tout autre chose que signification et absence de signification. Mais que faut-il entendre

par là ? La réponse est simple,en apparence :"un système faisant partie de la science empirique doit pouvoir être réfuté par l'expérience."(La Logique,I,I,6)

Pourquoi "réfuté",mais pas "vérifié","infirmé", mais pas "confirmé" ? Pour une raison logique très simple,déjà connue des Stoïciens sous le nom du second

indémontrable de Chrysippe :"si A a pour conséquence logique B ,et si B est fausse,alors A est nécessairement fausse" (contraposée de A vraie entraîne B

vraie).Par contre,"Si A a pour conséquence logique B,et si B est vraie,A peut-être vraie ou fausse." La "falsification" de B constitue donc un test suffisant  de la

fausseté de A,tandis que la vérification de B ne permet  pas de décider entre A vraie et A fausse. Bref,la démarcation propre à la science ,qui consiste à pouvoir

décider entre A vraie et A fausse ,si A a pour conséquence B, suppose une mise à l'épreuve négative,car un seul résultat contraire suffit logiquement à invalider

une hypothèse de loi,tandis que sa validation ne peut être obtenue par une accumulation de réponses favorables. "Ma proposition,commente Popper,est fondée

sur une asymétrie entre la vérifiabilité et la falsifiabilité, asymétrie qui résulte de la forme logique des énoncés universels.En effet,ceux-ci ne peuvent être 

déduits d'énoncés singuliers ,mais ils peuvent être en contradiction avec eux.Il est en conséquence possible de conclure de la vérité d'énoncés singuliers à la

fausseté d'énoncés universels,à l'aide d'inférences purement déductives (le modus tollens de la logique classique)." 

 -C- Théories et falsificativité-Les "falsificateurs"des théories.

L'application du "modus tollens" à la relation de déductivité entre une théorie et un énoncé singulier soulève,comme l'observe Popper, bon nombre de difficultés.

"Me rendant compte qu'il serait malaisé de dire en détail comment un système théorique compliqué sert à la déduction d'énoncés singuliers ou d'énoncés de

base, je propose la définition suivante:l'on qualifie une théorie d'"empirique" ou de "falsifiable" si elle divise,de manière précise,la classe de tous les énoncés de

base en deux sous-classes non vides : celle de tous les énoncés de base avec lesquels elle est en contradiction (ou qu'elle exclut ou défend) et que nous appelons

la classe des falsificateurs virtuels de la théorie et celle des énoncés de base avec lesquels elle n'est pas en contradiction ( ou qu'elle "permet").Nous pouvons

poser ceci plus brièvement en disant qu'une théorie est falsifiable si la classe de ses falsificateurs n'est pas vide."( La logique,II,IV,21 )

Ajoutons que pour qu'une théorie,empirique ou non,soit une théorie,encore faut-il qu'elle soit cohérente,c'est-à-dire que deux de ses énoncés ne soient pas

contradictoires.En effet, "un système incohérent ne nous fournit aucune information puisque nous pouvons en dériver toute conclusion qui nous

satisfait."(idem,II,IV,24)

Popper relie donc ces deux conditions nécessaires d'une théorie empirique :la cohérence et la falsifiabilité,en ajoutant que "les deux conditions sont dans une

large mesure analogues."Il entend par là  qu' "un système contradictoire ne parvient pas à distinguer,dans l'ensemble de tous les énoncés possibles,un

véritable sous-ensemble,pas plus qu'un système non falsifiable ne parvient à le faire dans l'ensemble de tous les énoncés "empiriques" possibles."(La logique,

Appendice *I ).

On objectera à cette sorte de "pessimisme épistémologique"-"pessimisme",puisque ,en stricte logique,aucune loi naturelle ne peut être vérifiée -qu'à faire

le même sort aux énoncés de la métaphysique et aux lois physiques on en revient simplement au scepticime humien.Reichenbach,admettant pour sa part,

l'impossibilité de la démarcation des lois par des procédures de logique classique,fait appel à la logique probabiliste pour introduire dans la procédure de mise à

l'épreuve "des degrés continus de probabilité dont les limites supérieure et inférieure ,hors d'atteinte,sont la vérité et la fausseté."Toutefois,corrige Popper,

il ne peut plus s'agir de vérification,mais de "confirmation".

Au- delà des discussions théoriques et techniques,on a reproché à Popper le terme même de falsifiabilité, peu compatible avec le sens courant de falsification.

Aussi,dans le "Post-criptum à la Logique de la découverte scientifique"intitulé  Le Réalisme et la science  (1983,Londres et tr.fr. 1990,Hermann),Popper

précise à nouveau qu'un énoncé ou une théorie est ,selon (son) critère "falsifiable si et seulement si il en existe seulement un falsificateur potentiel,autremen

t dit un énoncé de base possible qui soit en contradiction logique avec lui.Il est important de ne pas exiger que l'énoncé de base soit vrai."(o.c.,Introduction de

1982) Cette précision supplémentaire efface alors toute distinction logique entre le critère de la falsification et le critère de la cohérence,avec cependant une

différence importante (!):s'il sagit d'une contradiction interne effective,la théorie n'en est pas une car elle ne satisfait pas cette condition minimale,tandis que

si l'énoncé de base possible contredit la théorie,celle-ci est fausse mais est bien une théorie empirique.

Concluons ce développement par la définition que Popper donne de la "méthode scientifique":"les théories scientifiques se distinguent des mythes uniquement

par ceci  qu'elles sont critiquables et modifiables à la lumière de la critique.Mais elles ne peuvent être vérifiées ni rendues possibles."(idem.,Préface de

1956)      

 2)LE REALISME

 Pour reprendre l'expression de Bachelard,le maître-ouvrage de Popper,La logique de la découverte scientifique,ne fait aucune référence à la "philosophie" de

l'épistémologie.La dualité "idéalisme /réalisme" en est absente,car elle n'intervient pas directement dans la résolution du problème de la démarcation.Par

contre,elle apparaît dans le titre même ( Le réalisme et la science) du Post-scriptum I.En effet ,les écrits contenus dans cet ouvrage concernent moins le

développement de la thèse popperienne que la réfutation des interprétations "philosophiques" rivales :subjectivisme,"monisme neutre",instrumentalisme. 

Aussi sont-ils l'occasion d'un débat avec les positivistes à prpos de la métaphysique.Par "réalisme métaphysique",Popper entend la "philosophie"sous-

jacente à la Logique." Le réalisme métaphysique ne constitue aucunement l'une des thèses de la LDS ,et n'y intervient jamais à titre de présupposition.Et

pourtant il est toujours présent à l'arrière-plan,donnant sens à notre recherche de la vérité.La discussion rationnelle,autrement dit l'argumentation critiq

ue visant à approcher de mieux en mieux la vérité,n'aurait aucun sens sans une réalité objective,un monde que nous nous donnons pour tâche de découvrir.

(...)On ne peut trouver dans la LDS aucune espèce de compromis avec l'idéalisme,ni même avec la conception qui fait de l'observation notre seule voie d'accès à

la connaissance du monde." ( Le réalisme et la science,I,I,7)

Encore faut-il comprendre le sens de son opposition radicale à toute forme de subjectivisme ou d'idéalisme ,opposition qui fait de lui l'adversaire résolu des

philosophes empiristes (de Bacon,Hume,Mill et Russell) ,comme de la majorité des membres du Cercle de Vienne.Dans une note rédigée en 1934,Popper fait

référence à une distinction attribuée à Reichenbach entre "procédure de découverte" et "procédure de justification" ( LDS,Appendice,*I,2).Cette distinction 

fondamentale,explique l'opposition irréductible de Popper au subjectivisme.En effet, "jamais <les philosophes empiristes> n'ont clairement compris que ce

n'est pas l'origine des idées qui doit intéresser l'épistémologue,mais la vérité des théories,et que le problème de la vérité ou de la fausseté d'une théorie

ne peut évidemment se poser qu'après qu'elle nous a été présentée .(...)Si bien que l'histoire d'une genèse d'une théorie n'a pour ainsi dire rien à voir

avec la question de sa vérité."( Le réalisme, I,I,7)

Or si ,du point de vue de la genèse, l'épistémologie subjectiviste occupe une place importante,il existe entre idéalisme et réalisme une différence fondamentale

du point de vue de la vérité  : "l'idéalisme métaphysique est faux et le réalisme métaphysique est vrai."(idem.)Ajoutons que Popper n'ajoute pas davantage de

crédit à la position intermédiaire adoptée par Mach,Russell et Reichenbach,et qualifiée de "monisme neutre" : "le mot "neutre" renvoie au refus de prendre parti

entre réalisme et idéalisme (ou peut-être entre matérialisme et spiritualisme),et "monisme" indique que le matériau de l'univers est le même de bout en bout

(ou encore qu'il n'y a qu'une espèce d'éléments) : tout est sensation ou impression."(ibidem.)

Popper récuse enfin une autre variété de subjectivisme nommée "instrumentalisme",d'après laquelle le but de la science n'est pas d'expliquer les phénomènes

mais simplement de les prévoir."Comme les instrumentalistes,Carnap présuppose que la seule fonction de la science est de

prédire.Comme eux,il pense que les lois sont des "instruments efficaces"dans l'accomplissement de cette tâche."(ibidem,I,I,13)

Popper rattache l'instrumentalisme ,variante du subjectivisme,à l'irrationalisme.Searait-il,finalement,adepte du matérialisme ?Il est loin de le

reconnaître :"Pourtant,je ne suis pas "matérialiste";et cela non seulement parce que je crois à la réalité des esprits [minds],mais aussi parce que je

ne pense pas que la doctrine qui fait de la matière une substance ultime et inexplicable ait résisté à la critique.Le matérialisme est,de plus,une doctrine

ennuyeuse et dénuée d'imagination." (ibidem,I,I,14)                 

 ADDENDUM  I  :  POPPER ET KUHN

Si le rapport Popper /Bachelard est resté transversal et idéal,par contre, la relation entre Popper et Kuhn a donné lieu a des rencontres effectives.Popper

signale,en particulier, des conférences William James qu'il a données à Harvard en 1950 et auxquelles Kuhn a participé comme auditeur.Bien que l'édition

anglaise de la  Logique doive attendre 1959 et soit contemporaine des écrits les plus connus de Thomas S.Kuhn ( The Copernician Revolution,1957; The

structure of Scientific Revolutions ,1962 ),Popper est déjà reconnu comme un maître.Ce qui n'empêche pas Kuhn de critiquer certaines idées de Popper

tout en reconnaissant sa dette à son égard.Popper doit donc se défendre contre les accusations de son "disciple".

Distinguons deux points: 1)le rôle des réfutations ( ou de la "falsification") en histoire des sciences;2)la nature des révolutions scientifiques.

Popper associe les deux points dans son jugement.1)"  Sur la question de l'importance de la réfutation dans l'histoire des sciences,les opinions

de Kuhn les miennes sont presque identiques". 2) " Un autre point qui me parait significatif est que Kuhn ne semble pas recpnnaître toute l'importance du rôle

joué par les nombreuses révolutions purement  scientifiques qui ne sont pas liées à des révolutions idéologiques. On dirait même qu'il est tout près d'identifier

les deux types de révolution."( Le réalisme,Introduction de 1982 ,IV )

Confondre révolution scientifique et révolution idéologique constitue pour Popper un péché majeur ainsi caractérisé :"Les vues de Kuhn me paraissent teintées

de relativisme;plus précisément,d'une forme de subjectivisme et d'élitisme."(idem.) Essayons de comprendre ce que Popper entend par là.

La théorie de Kuhn sur la  nature des révolutions scientifiques met en jeu plusieurs notions telles que :science normale,paradigme,crise et révolution

scientifique.

1)Science normale et paradigme.

Commençons par les définitions de l'auteur."Dans cet essai,le terme science normale désigne la recherche solidement fondée sur un ou plusieurs résultats

(performances) scientifiques passés,résultats que tel groupe scientifique considère comme suffisants pour fournir le point de départ d'autres travaux"(La

structure des révolutions scientifiques, I).L'idée directrice de la science normale est,bien sûr,celle de continuité, d'une continuité fondée non sur la

vérité d'une méthode,mais sur l'évaluation de sa fécondité par un groupe de spécialistes ou d'experts.A la base de la science normale,il y a donc la confiance

méritée par une méthode en fonction de l'évaluation des résultats déjà obtenus,confiance qui incite le groupe à investir les moyens suffisants pour poursuivre

la recherche.Si nous osions un jeu de mots,nous dirions que la méthode est fonction de "trust" plutôt que de "truth".Les résultats incitant à la poursuite de la

recherche doivent obéir ,selon Kuhn, à deux conditions : fournir un but préférable à d'autres; déboucher sur de nombreux problèmes à résoudre.C'est en fonction

de cette sorte de "darwinisme épistémologique" (supériorité dans la concurrence,fécondité ) que sera défini le concept de "paradigme": "Les résultats (perfor-

mances) qui ont en commun ces deux caractéristiques,je les appellerai désormais paradigmes ,terme qui a des liens étroits avec celui de science normale."

(idem.)

On comprend la défiance que va  susciter ce pragmatisme chez Popper.Mais nous y reviendrons bientôt.

2)Révolution scientifique et changement de paradigme.

L'optique physique s'est développée au cours des XVIIIe et XIXe siècles en adoptant successivement plusieurs paradigmes :corpusculaire,avec Newton;puis ondu-

latoire ,à la suite des travaux de Young et Fresnel;de nouveau corpusculaire,sous l'influence de Planck et Einstein."Ces transformations successives de

paradigmes de l'optique sont des révolutions scientifiques et le passage d'un paradigme à un autre par l'intermédiaire d'une révolution est le modèle normal

du développement d'une science adulte."(ibidem)

La fonction de la science normale étant de résoudre des énigmes (puzzles) dans le cadre d'un paradigme fiable,c'est-à-dire admis pas la communauté des

spécialistes,le besoin d'un nouveau paradigme se fait sentir avec la conscience d'une anomalie.La découverte des rayons X par Roentgen commence quand il

constate que l'écran  placé à proximité de son appareil émet une lueur inattendue lors de l'émission de rayons cathodiques. Or cette découverte,au lieu de

s'ajouter aux différentes sortes de radiations connues - visibles,infrarouges et ultraviolettes - est reçue par le milieu scientifique comme exigeant un

changement de paradigme.( La structure ,chapitre V) Thomas Kuhn résume les caractéristiques de la situation nouvellement créée comme suit :

"la conscience de l'anomalie,l'émergence  graduelle de sa reconnaissance;enfin,dans les domaines et les procédés paradigmatiques,un changement inévitable ,

souvent accompagné de résistance." Qu'il s'agisse de la révolution chimique dûe à Lavoisier ou de la révolution copernicienne à laquelle Kuhn a consacré sa

thèse,"une nouvelle théorie n'est apparue qu'après des échecs caractérisés de l'activité normale de résolution des problèmes."(idem,ch.VI)

Mais la difficulté est d'interpréter la confrontation de la théorie avec l'expérience. 

 Prenons une comparaison dans le domaine de l'art.Si un amateur veut peindre un arbre ,un moulin ou une église,il s'efforcera d'être fidèle à son modèle.

S'il est Mondrian avant son séjour à Paris,et même s'il a du génie,il fera la même chose.Mais après avoir fréquenté les cubistes,puis fondé De Stijl avec

Theo van Doesburg,un nouveau paradigme s'impose.Pas un nouveau style,mais un nouveau paradigme,fondé sur  deux dimensions,l'angle droit et les couleurs

pures.L'abstraction a remplacé la figuration.

Selon Kuhn,il en va de même pour la science :le rapport de la théorie à l'expérience n'est pas direct ,"réaliste",mais il s'agit toujours d'un conflit de paradigmes.

"Décider de rejeter un paradigme est toujours simultanément décider d'en accepter un autre."(ibidem,VII)Pourquoi,se demande Kuhn,transposer au domaine de

la science ce terme galvaudé de "révolution" ?Quoi de commun entre le politique ou le social et le scientifique ? "Existe-t-il des raisons intrinsèques pour les-

quelles toute assimilation d'un nouveau genre de phénomène ou d'une nouvelle théorie scientifique exige obligatoirement le rejet d'un paradigme plus

ancien ?"La théorie d'Einstein n'infirme pas la mécanique newtonienne;elle se contente d'en limiter la valeur "pour des vitesses petites en comparaison de la

vitesse de la lumière."

Résumons la position de Kuhn telle qu'il l'expose au chapitre XI de son ouvrage et ,pour appliquer sa propre méthode,distinguons -la des théories

épistémologiques concurrentes.

1°le vérificationnisme positiviste,soit dans le cadre de la logique standard,soit dans une optique probabiliste (Reichenbach,Carnap.)

2°La conception de Popper,qu'il juge sévèrement ,car "les expériences anormales ne sont pas à identifier à celles qui "falsifient".Je doute même de l'existence

de ces dernières."(o.c.,chap.XI)

 Ces deux conceptions ont en commun de juger le développement scientifique à partir de critères logiques.Or,"pour l'historien tout au moins, dire que la

vérification est établie par l'accord des faits avec la théorie ne signifie rien.Toutes les théories ayant une importance historique ont été d'accord avec les

faits,mais seulement plus ou moins."

Et cela en raison de l' INCOMMENSURABILITE DES PARADIGMES.Non seulement les écoles concurrentes ne sont pas d'accord sur la liste des problèmes à résoudre

mais "leurs normes de solution et leurs définitions de la science ne sont pas les mêmes."On comprend mieux,désormais,l'accusation de subjectivisme et de

relativisme  portée par Popper à l'encontre de Kuhn et dont celui-ci se défend dans la Postface de 1969. En effet,s'il serait délicat d'appliquer à l'interprétation

kuhnienne du progrès scientifique le double qualificatif de "réalisme" et de "rationalisme",cela signifie-t-il que Kuhn soit irrationaliste et idéaliste ?

Non,car il partage avec Bachelard le souci de l'histoire et, à l'instar de ce dernier,il fait de la communauté des chercheurs le sujet concret du progrès

scientifique.Concluons donc avec lui que "les paradigmes sont ce que possèdent en commun les membres de tels groupes.(...)Au premier chef,un paradigme 

régit non un domaine scientifique,mais un groupe de savants."Et s'il impossible de donner à un choix de paradigme la forme d'une preuve logique et mathé-

matique,les raisons décisives pour ce choix sont dans l'ensemble admises par tous :"exactitude,simplicité,fécondité."  

 

 ADDENDUM II : LES "TROIS MONDES" DE SIR KARL POPPER

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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