Kant : fondation philosophique de la science

 PLAN

1/Déduction des catégories (suite et fin)

2/La deuxième analogie (Analytique des principes et causalité)

Conclusion

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1/Déduction des catégories (suite et fin)

 

<fin du texte précédent (Epistémologie ou Philosophie des sciences):"...opération que Kant nomme 'synthèse'.>

Kant exprime comme suit cet "empiètement" de la déduction transcendantale sur la déduction métaphysique :" La même fonction qui donne l'unité aux diverses

représentations dans un jugement donne aussi l'unité à la simple synthèse de diverses représentations dans une intuition,unité qui,généralement parlant,est

appelée le concept pur de l'entendement.Ainsi le même entendement,et,à la vérité par les mêmes actes au moyen desquels il produit dans les concepts,en se

servant de l'unité analytique,la forme logique d'un jugement,introduit aussi,au moyen de l'unité synthétique du divers qui se trouve dans l'intuition en général,

un contenu transcendantal dans ses représentations;c'est pourquoi celles-ci s'appellent concepts purs de l'entendement ,qui s'appliquent a priori à des objets,ce

que ne peut pas faire la logique générale."( C.R.P.,Analytique des concepts,Du fil conducteur qui sert à découvrir tous les concepts de l'entendement,§ 10)

  Ainsi,le concept de substance corporelle,qui me sert à penser,c'est-à-dire réunir diverses sortes de propriétés telles qu'étendue, pesanteur, résistance,en une

unique représentation (fonction de liaison et de synthèse) ,intervient aussi nécessairement dans le jugement (la proposition) qui qualifie un objet comme étant

un corps (le morceau de cire ou le lourd cinabre).Il n'y a donc pas en vérité deux législations pures,la déduction métaphysique et la déduction

transcendantale,mais un seul et unique acte de pensée,un seul et unique pouvoir de liaison.C'est pourquoi la critique adressée à Kant par les post-kantiens,criti-

tique d'après laquelle la déduction métaphysique aurait en définitive été "escamotée",n'est qu'à demi-fondée,puisque, s'il est vrai qu'un simple "fil conducteur"

euristique n'est pas une genèse pure comparable à ce que tenteront Fichte et Hegel ,c'est ,d'une part, que le projet kantien,dans sa partie positive,vise

seulement à fonder rationnellement la démarche expérimentale,et, d'autre part, que l'usage proprement spéculatif de la catégorie réduit celle-ci à la pure

"forme logique".Sans la possibilité de donner au concept pur l'objet d'une expérience possible,ce concept "n'a pas de sens et est tout à fait vide de contenu"

("hat keinen Sinn,und ist völlig leer an Inhalt")( C.R.P.,Phénomènes et noumènes).

Répondre à Hume consistera donc à se demander "comment les conditions subjectives de la pensée peuvent avoir une valeur objective,(...)car,sans

les fonctions de l'entendement,des phénomènes peuvent incontestrablement être donnés, dans l'intuition."  Kant cite justement le cas qui nous intéresse.

"Je prends,par exemple ,le concept de cause,qui signifie une espèce particulière de synthèse,attendu qu'il repose,d'après une règle (a priori,c'est-à-dire

nécessairement )sur quelque chose A qui est tout à fait différent de B.On ne voit pas clairement a priori pourquoi des phénomènes devraient renfermer quelque

chose de pareil,car on ne peut pas alléguer pour preuves des expériences,puisque la valeur objective de ce concept doit pouvoir être démontrée a priori),et

c'est par conséquent une question douteuse a priori que celle de savoir si un tel concept n'est pas en quelque sorte absolument vide et s'il peut jamais rencontrer

un objet parme les phénomènes."(Analytique des concepts,2e édit.,§ 14)

Une réponse claire à l'aporie humienne se trouve dans la Deuxième analogie de l'Analytique des Principes.

 

2/La deuxième analogie

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 (a)Qu'est-ce qu'une "analogie"?

L'usage de ce terme d'origine grecque se trouve expliqué  à deux reprises par Aristote dans les Parties des animaux ( 640a 1-32 et 645 b 1-10).Il s'agit de rendre

compte de la justesse de la classification des vivants quand celle-ci sépare des genres "qui n'ont qu'un rapport d'analogie",comme les oiseaux et les poissons,ce

qui n'est pas le cas "quand ils ne diffèrent que par l'excédent."Les oiseaux  diffèrent des poissons suivant un rapport d'analogie <τω αναλογον>,c'est -à-dire que

"ce qui pour les uns est plume,pour les autres est écaille".Aristote donne de ce rapport la définition suivante:"j'entends par analogie le fait que certains

possèdent un poumon,les autres non,mais que ceux-ci,à la place du poumon présentent un autre organe;les uns ont du sang,les autres quelque chose d'analogue,

c'est-à-dire qui joue le rôle que joue le sang chez les animaux sanguins."

(b)La distinction kantienne

 Kant opère une distinction entre deux sens,c'est-à-dire deux usages (Wittgenstein) de l'analogie:l'emploi mathématique et celui auquel doit recourir le

philosophe." Dans (la mathématique),ce sont des formules qui expriment l'égalité de deux rapports de grandeur,elles sont constitutives ,de sorte que quand trois

membres d'une proportion sont donnés,le quatrième l'est aussi par là même,c'est-à-dire peut être construit.Dans la philosophie,au contraire,l'analogie n'est pas

l'égalité de deux rapports quantitatifs ,mais bien de deux rapports qualitatifs,dans lesquels,trois membres étant donnés,je ne puis connaître et donner a priori

que le rapport à un quatrième ,mais non ce quatrième membre lui-même.J'ai cependant une règle pour le chercher dans l'expérience et un signe pour l'y

découvrir." Cette présentation,qui introduit la définition proprement dite de l'analogie de l'expérience,mérite toute notre attention.En effet,s'y développe une

double opposition:d'une part,celle de domaines,les mathématiques et la philosophie,et,d'autre part ,celle des démarches qui leur sont corrélatives,la

constitution et la régulation.L'opposition ou,au moins la distinction, des domaines caractérise un courant philosophique en rupture avec le strict intellectu-

alisme ,où se rencontrent des noms tels qu'Aristote,Leibniz,Kant,Hegel,Bergson,Wittgenstein ,pour ne citer que les plus connus.Dans la Critique même,ce topos

intervient à plusieurs reprises,le lieu le plus connu étant,dans la Méthodologie transcendantale,la Discipline de la raison dans son usage dogmatique,où Kant

oppose "à la connaissance rationnelle par concepts,qui est appelée philosophique","l'opération rationnelle par construction de concepts,qui s'appelle

mathématique",la construction consistant à "ramener tous les concepts à des intuitions qu'elle peut donner a priori",c'est-à-dire aux formes pures de la

sensibilité que sont Espace et Temps.La nécessité de construire ou de constituer les concepts,termes que l'on peut tenir provisoirement pour

équivalents,caractérise ce que l'on nomme "intuitionisme".Kant,mais aussi Husserl,Brouwer,Carnap ont développé cette nécessité dans des textes connus.

Par contre,ajoute Kant,"le géomètre en suivant sa méthode dans la philosophie ne construirait que des châteaux de cartes."Car la philosophie qui vise à

justifier un savoir expérimental n'a pas à construire ses concepts,mais seulement à les schématiser,c'est-à-dire "à procurer à ces concepts un rapport à des

objets,par suite une signification".(Du schématisme)

Une seconde opposition vient rendre compte de la première,celle du régulateur au constitutif.Revenons à la définition de l'entendement.Il est le pouvoir de

penser,c'est-à-dire de juger,ou encore de lier.Kant le nomme,par conséquent "pouvoir de règles",car seule la conformité à une règle peut associer entre eux des

êtres ou des opérations.Mais "non seulement il est le pouvoir des règles par rapport à ce qui arrive,mais il est même la source des principes".Un principe est

plus élevé qu'une règle,tant en théorie qu'en pratique,car une règle n'a de valeur qu'opératoire,tandis qu'un principe commande absolument."C'est pourquoi la

nature dont les lois ne sont qu'expérimentales doit tirer leur fondement nécessaire "de principes plus élevés de l'entendement."Mais cette nécessité est de deux

sortes ,suivant qu'elle résulte de l'application de la géométrie à la nature (Principes mathématiques ou constitutifs),ou qu'elle réside dans des principes que Kant

nomme "régulateurs",sorte de contradiction dans les termes,ou au moins indication de l'affaiblissement desdits principes.Le chapitre terminal de la Dialectique

transcendantale est consacré à l'exposition de " l'Usage régulateur des Idées de la raison pure",usage que Kant définit alors modestement comme "servant à

mettre,autant qu'il est possible,de l'unité dans les connaissances particulières et à rapprocher ainsi la règle de l'universalité."

Or si Axiomes de l'intuition et Anticipations de la perception sont des principes constitutifs,les Analogies de l'expérience ne sont que régulatrices".D'où la

définition que notre analyse a introduite:"Une analogie de l'expérience ne sera donc qu'une règle suivant laquelle l'unité de l'expérience doit résulter des per-

ceptions et s'appliquera aux phénomènes simplement comme un principe régulateur." 

(c)La seconde analogie de l'expérience

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  Le principe de causalité,à savoir que "rien n'est sans cause" ,est interprété par Kant de deux manières.Dans la première édition de la Critique ,il s'intitule:

"Principe de la production:Tout ce qui arrive (commence d'être)suppose quelque chose à quoi il succède,d'après une règle."Formulation qui ,dans la seconde

édition ,est modifiée comme suit:"Principe de la succession dans le temps suivant la loi de causalité:Tous les changements arrivent suivant la loi de la liaison

(Verknüpfung) de la cause et de l'effet."

Quel est le sens apparent de cette correction ? Au concept de "production" (Erzeugung), dans le titre du principe,se substitue celui de "succession temporelle"

(Zeitfolge).Cela semble signifier que le point de départ de la réflexion,n'est plus un concept métaphysique, mais bien la perception,l'appréhension du successif

dans le temps ,appréhension qu'il s'agit précisément de métamorphoser dans l'universel nécessaire de l'expérience scientifique.Pour la métaphysique,la causalité

est pur concept,et la liaison causale ne suppose pas le temps dans son principe.Si nous cherchons à savoir pourquoi tel être agit comme il le fait,la cause s'en

trouve dans sa notion.Pour Leibniz,en effet,"la notion de substance individuelle enferme une fois pour toutes tout ce qui peut jamais lui arriver,et, en consi-

dérant cette notion on peut y voir tout ce qui se pourra véritablement énoncer d'elle, comme nous pouvons voir dans la nature du cercle  toutes les propriétés

qu'on en peut déduire."(Discours de Métaphysique,XIII) Or,bien qu'il rejette tout finalisme,Spinoza rejette le temps du côté de" l'imagination flottante",et

soutient qu'"il est de la nature de la raison de percevoir les choses sous une sorte de point de vue éternel (sub quadam aeternitatis specie),corollaire qu'il

démontre comme suit:"Il est de la nature de la raison,en effet ,de considérer les choses comme nécessaires,et non comme contingentes.Et cette nécessité

des choses,elle la perçoit de façon vraie,c'est-à-dire comme elle est en soi.Mais cette nécessité des choses est la nécessité même de la nature éternelle de 

Dieu.Il est donc de la nature de la Raison de considérer les choses sous cette sorte de point de vue éternel.Ajoutez que les principes de la Raison sont des

notions qui expliquent ce qui est commun à toutes choses et qui n'expliquent l'essence d'aucune chose singulière,et qui par conséquent doivent être conçues

sans aucune relation de temps,mais sous une sorte de point de vue éternel."( Ethique,II,prop.XLIV,coroll. II)

Certes,Leibniz s'est toujours gardé d'adopter les thèses du nécessitarisme spinoziste.La comparaison avec la nécessité démonstrative de la géométrie risquerait

en effet de nous induire en erreur;aussi tient-il à apporter certaines précisions."Je dis que la connexion ou consécution est de deux sortes:l'une est absolument

nécessaire,dont le contraire implique contradiction,et cette déduction a lieu dans les vérités éternelles,comme sont celles de géométrie;l'autre n'est nécessaire

qu"'ex hypothesi,et ,pour ainsi dire, par accident,mais elle est contingente en elle même,lorsque le contraire n'implique point.Et cette connexion est fondée

non pas sur les idées toutes pures et sur le simple entendement de Dieu,mais encore sur ses décrets libres,et sur la suite de l'univers."(Discours,XIII)

Bien qu'entre ces deux philosophes la différence soit de taille,ils s'accordent cependant sur un point :Ratio sive causa.Or c'est précisément ce point que Kant,

lecteur de Hume,se voit contraint de rejeter,mettant ainsi le TEMPS au coeur de sa problématique.

 Mais,précisément,puisqu'avec la causalité nous sommes d'emblée confrontés au temps et non à une notion,la rigueur dans l'entreprise de fondation ne s'en

impose que davantage.C'est pourquoi,à notre sens,le terme de loi (Gesetz) remplace celui de règle (Regel) dans la formulation du Principe.Dans le monde de

phénomènes,qui est celui de la science,il ne suffit pas de suivre une règle de pure méthode en supposant, par ailleurs, une unité interne garantie par l'unité de

la création.L'a priori de la loi , doit se substituer à l'intelligibilité ontologique comme garantie de l'unité de la nature.D'où le caractère beaucoup plus rigoureux

de l'expression du principe dans la seconde édition.S'il est de fait que nous n'appréhendons qu'une succession d'impressions dans le temps,il est de droit que

celle-ci soit soumise à la  "loi de liaison de la cause et de l'effet", loi que notre entendement impose aux phénomènes conformément à "ce changement de

méthode dans la façon de penser,<qui est que> nous ne connaissons a priori des choses que ce que nous y mettons nous-mêmes."(Préface à la seconde édition)

Certes,Kant ne nie pas dans cette liaison le rôle de l'imagination,mis en relief par Hume lui-même.Mais celle-ci ,qui nous permet d'anticiper l'évènement et donc

d'agir en fonction de cette prévision,ne garantit nullement "le rapport objectif des phénomènes qui se succèdent",l'objectivité ayant pour condition "que

le rapport entre  les deux états soit connu de telle sorte qu'il détermine comme nécessaire lequel des deux états doit être placé le premier,et lequel,le second,et

non vice versa."( Deuxième analogie)

Une propriété caractérise donc essentiellement la connaissance scientifique,propriété que celle-ci est la seule à posséder: l'objectivité.Comme l'observe Kant,un

objet (Object) n'est pas n'importe quelle chose ou représentation.Comme il le montre dans l'analyse des deux célèbres exemples,la maison et le bâteau,il ne faut

pas confondre représentation de l'objet et objet de la représentation.Les parties de la maison ne se déplacent pas quand mon regard se déplace librement le

long de sa façade,tandis que,dans le cas du bâteau,l'ordre de ses positions par rapport à la rive s'impose à celui de mes perceptions;cet ordre est donc

objectif et irréversible.

On répondra à cette argumentation que ce qui distingue un simple "jeu de représentations"( nur ein Spiel der Vorstellungen) d'un ordre objectif,c'est l'effectivité

du second ,et rien d'autre.Or cette effectivité,pour Kant,n'est pas donnée toute faite;elle est d'abord constituée dans l'espace et le temps par les rapports de

simultanéité  et de succession.Mais la situation de la représentation (à gauche,en haut,en avant,etc.) doit être fixée par des liens solides qui sont ceux de

l'entendement,"en vertu d'une règle,c'est-à-dire nécessairement,de telle sorte que l'évènement,comme conditionné,indique sûrement une condition qui

détermine cet évènement." Deux concepts apparaissent ici,au fil de la plume :le couple conditionné/condition (Bedingung) et le rôle de la condition,qui est de

déterminer (bestimmen) l'évènement.

Ces concepts transforment radicalement l'interprétation de la liaison causale,car ils ne peuvent s'appliquer qu'à ce qui "arrive",et donc à des phénomènes donnés

dans l'espace et dans le temps.Même si le concept du déterminisme n'est pas posé comme tel dans la Critique et n'apparaît sous la plume de Kant que comme

une création terminologique  jugée de manière défavorable,la notion se trouve désormais sous-jacente à son analyse de la causalité temporelle, bien qu'elle n'

apparaisse en tant que telle qu'à propos de la liberté."Ceux qui présentent faussement cette propriété inscrutable <i.e. la liberté de la volonté>comme

tout à fait intelligible,fabriquent avec le mot déterminisme (pour ce qui est de la proposition concernant la détermination du libre arbitre par de suffisantes

raisons intérieures) un trompe l'oeil,comme si la difficulté consistait à le concilier avec la liberté,ce à quoi personne ne songe,et non au contraire à savoir

comment le prédéterminisme, d'après lequel des actes volontaires en tant qu'évènements,ont leurs raisons déterminantes dans un temps antérieur (qui,ainsi

que ce qu'il contient n'est plus en notre pouvoir)peut être compatible avec la liberté d'après laquelle l'action,aussi bien que son contraire,doit être

nécessairement au pouvoir du sujet,au moment de son accomplissement.Voilà ce que l'on veut comprendre et que l'on ne comprendra jamais."(La religion dans 

les limites,Première partie,Remarque générale,note.) Que signifie l'opposition entre déterminisme et prédéterminisme,sinon que pour un leibnizien la liberté

de la volonté n'est pas incompatible avec la "notion individuelle" de chaque monade , que "tout prédicat nécessaire ou contingent,passé présent ou futur,

est compris dans la notion du sujet",  que  "tout est certain et déterminé par avance dans l'homme,comme partout ailleurs,et (que) l'âme humaine est une

espèce d'automate spirituel,quoique les actions contingentes en général,et les actions libres en particulier,ne soient point pour cela d'une nécessité absolue

laquelle serait véritablement incompatible avec la contingence."(Théodicée,I) Si,pour Kant cette "compatibilité" est "incompréhensible",c'est que tout

évènement,dans le cours du temps,est enchaîné aux précédents par un strict conditionnement causal,qui n'a rien à voir avec le développement

spontané ,interne,de la notion individuelle de chaque monade.D'où la préférence accordée par Kant au concept de "prédéterminisme"qui exprime clairement

le substrat temporel de la liaison causale externe,à la différence d'une causalité ontologique et interne.

La conséquence du "prédéterminisme" kantien est la coupure entre science et philosophie,puisque c'est lui qui conditionne l'objectivité du savoir scientifique.

"Dès que je perçois ou que je présuppose que cette succession implique un rapport à l'état précédent d'où la représentation suit d'après une règle,alors je me

représente quelque chose comme un évènement ou quelque chose qui arrive,c'est-à-dire que je reconnais un objet que je dois poser dans le temps à une

certaine place déterminée et qui ne peut être autrement en raison de l'état précédent"( Critique,Deuxième analogie)

 

Conclusion     (Remarque générale sur le système des Principes)

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 La démonstration kantienne est-elle "circulaire" ?Contre Hume,Kant s'est attaché à montrer que le principe de la causalité ne prenait pas sa source dans la 

seule imagination,ce qui lui procurerait bien une genèse psychologique,mais pas de fondement.Contre Leibniz,il a établi que ce principe "n'a pu être prouvé 

que par rapport à des objets d'expérience possible.La connaissance qu'il procure est donc tout à la fois a priori et limitée aux objets donnés dans l'intuition

sensible.Tel est le statut de la science,résumé comme suit :"Tous les principes de l'entendement ne sont que des principes a priori de la possibilité de

l'expérience, à cette dernière seule se rapportent aussi toutes les propositions synthétiques a priori,et leur possibilité repose entièrement sur cette relation."

  Les lois de la science - lois qui décrivent et calculent,par exemple, le mouvement des planètes ou  la chute des corps -sont fondées sur la collaboration de la

mathématique et de l'expérience,sur la modélisation du réel et la mise à l'épreuve de ce modèle.  Aussi peut-on se demander,les principes de l'entendement pur

n'ayant de sens que par leur relation à l'expérience,si et dans quelle mesure,l'expérience ,de son côté,exige bien de tels principes?  En effet,si l'on

fait abstraction des démonstrations résultant de l'application à la nature de modèles mathématiques,que reste-t-il de "nécessaire" dans la science ?

Relisons , sur ce problème,les aphorismes 6.3 et suivants dans le Tractatus de Wittgenstein.

Wittgenstein,tout comme Kant,distingue les lois physiques,pourvues de sens , c'est-à-dire  susceptibles d'être vraies ou fausses,des propositions de la logique.

Le sens d'une proposition "est son accord ou son désaccord avec les possibilités d'existence ou de non existence des états de choses."(4.2)Par contre,"la logi-

que est transcendantale"(6.13) et, comme "la mathématique est <elle-même>une méthode logique"(6.2),"en dehors de la logique,tout est hasard."(6.3)

Que " la logique est transcendantale"signifie que ses formules ,nommées tautologies ,figurent  l'ossature (das Gerüst) du monde ,et que leur système ne

constitue pas une"théorie",susceptible d'être mise à l'épreuve du réel.L'opposition à Kant est semble manifeste,puisque,pour celui-ci, si la logique formelle est

bien analytique (tautologique,seulement explicative),la logique transcendantale,elle,garantit la possibilité de connaissances synthétiques (extensives),bien qu' a

priori.La question est donc: pourquoi Wittgenstein,qui avait lu Kant,qualifie-t-il la logique formelle de "transcendantale" ? 

'Ce qui semble opposer Wittgenstein à Kant,c'est que:1°Kant distingue logique formelle(analytique) et logique transcendantale (synthétique a priori);2°pour

Wittgenstein, les propositions de la logique sont tout à la fois analytiques (6.11) et transcendantales (6.13). En fait,la difficulté porte sur le statut

des propositions synthétiques à priori,qui appartiennent,pour Kant ,à la logique transcendantale, mais dont la spécificité ne sera reconnue explicitement par

Wittgenstein que dans ses tout derniers aphorismes ( Sur la certitude ).Mais que de tels énoncés ,au statut "marginal", existent bien, est admis dès le

Tractatus ,puisque c'est le cas du principe de causalité.Il note en effet:"La loi de causalité n'est pas une loi,mais la forme d'une loi" (6.32).On pourrait  comparer

le statut de cette "forme"à celui d'un principe de l'entendement pur,dans la Critique, bien que ,toutefois,si Wittgenstein accorde à cette "forme"le statut de

"connaissance a priori",c'est moins à titre de condition (Kant) que de genre.Citons la suite des aphorismes traîtant de la question.

6.321 - "Loi de causalité" est un nom générique (ein Gattungsname).Et de même que,disons,en mécanique,il y a des principes variationnels(Minimum Gesetze),

comme celui de moindre action,de même il y a en physique des lois de causalité,des lois de forme causale.

6.3211 - C'est ainsi que l'on a eu l'idée (eine Ahnung) qu'il devait y avoir une "loi de moindre action",avant de savoir au juste comment elle se formulait.(Ici,

comme toujours,la connaissance a priori se révèle comme étant quelque chose de purement logique.)

6.33 - Nous 'croyons' pas a priori en une loi de conservation,mais nous 'connaissons' a priori la possibilité d'une forme logique .

6.34 - Toutes les propositions comme le principe de raison <suffisante>,le principe de continuité dans la nature,de moindre dépense dans la nature,etc,etc, sont

des intuitions a priori (Einsichten a priori,"a priori intuitions",trad.Ogden;"a priori insights",trad.Pears-McGuinness) sur la donation possible de la forme des

propositions de la science.

 Lorsque Wittgenstein donne comme application de son interprétation des "a priori Einsichten" la mécanique newtonienne,il explique que celle-ci est "un essai

pour construire selon un plan unique toutes les propositions vraies dont nous avons besoin pour décrire le monde "(6.343)De telles pseudo-lois correspondent

bien aux principes kantiens,conditions de possibilité de l'expérience,avec cette différence que Kant accorde la modalité apodictique aux lois de la nature,ce qui

n'est pas le cas de Wittgenstein,pour qui la seule nécessité est la nécessité logique(6.37)

Le concept de forme est donc commun à Kant et à Wittgenstein.Le principe de causalité est une composante de la structure qui rend possible la

description du monde au moyen des lois scientifiques.Aussi n'est-il pas une loi.Toutefois,cette forme,que Wittgenstein nomme aussi "image"(Bild) ou "réseau"

(Netz), en 6.35 ,est moins fondamentale que les  principes de l'entendement kantiens,car la seule forme fondamentale,pour Wittgenstein,est la forme logique

(2.18,2.181,2.182).C'est pourquoi les "formes de lois" que sont le principe de causalité ,de continuité de la nature ou de moindre action jouent le rôle

d'intermédiaires entre la forme logique proprement dite et les lois naturelles.Elles correspondraient plutôt à la fonction de schématisation kantienne,

le choix de cet intermédiaire restant arbitraire,ce qui n'est bien sûr pas le cas des principes kantiens."Aux différents réseaux correspondent différents

systèmes de description du monde"(6.341),et la mécanique newtonienne ne constitue que l'un d'entre eux.Tel sera le résultat provisoire de notre étude sur

la causalité.

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