Qu'est-ce qu'une proposition philosophique ?

1-   LANGAGE ET  DISCOURS

                                                                                                                                                                                                                                                  On commence par s'intéresser à l'élément viable du discours,la proposition.Il faut distinguer discours et langage.Une interjection,un nom propre sont des

parties du langage,mais le discours se caractérise par deux propriétés:1°il est articulé; 2°il exprime une assertion concernant le monde.Par exemple,

"Aujourd'hui,le thermomètre monte à trente degré centigrades",ou "J'ai très soif" sont des unités de discours, car ces phrases :1°se conforment à la syn-

taxe du français et 2°assertent quelque chose concernant un moment du devenir du monde.Ce sont donc des propositions,au sens logico-sémantique.

  On remarquera toutefois que leur statut logico-sémantique n'est qu'une condition nécessaire ,mais non suffisante ,à la visée du monde."Je",circonstanciel

égocentrique (Russell),et "Aujourd'hui" sont des outils indispensables pour "amarrer","accrocher"la proposition à un état de choses.On les nomme déic-

tiques ou embrayeurs (shifters),car,à l'image du dispositif d'embrayage il permettent le passage du repos au mouvement,du possible au réel.Toutefois,

qu'il s'agisse d'un récit ou d'une simple conversation,le cadre du discours étant supposé connu,les embrayeurs sont souvent implicites et la proposition se 

trouve exprimée dans sa pureté logico-sémantique. 

2-SIGNIFICATION,SENS ,VERITE.

  On aura compris que la fonction essentielle du discours,et par conséquent de l'unité discursive qu'est la proposition,est de REFERER ou ,comme disent

les logiciens ,de DENOTER (B.RUSSELL: "On denoting").Le corrélat du discours est appelé son "Univers",que cet "Univers" soit celui qu'étudie la physique

celui de la science-fiction,de Balzac ou de Proust.

Mais cette fonction référentielle (ou de signification) suppose satisfaite une double condition préalable de SENS: sens des termes,bien sûr;sens de l'-

unité articulée,c'est-à-dire absence de contradiction.On admettra donc,sans entrer dans la discussion de l'emploi de ces vocables par Frege,Russell,

Wittgenstein et leurs épigones,que le sens qualifie la validité terminologique et logique  de la proposition et que la signification ou

dénotation concerne son pouvoir de référer .

Quant à la vérité,elle serait la valeur de la proposition qui a surmonté l'épreuve de la confrontation à l'état de choses visé.Mais cette valeur ,dont l'attri

bution à la proposition suppose la sortie du discours,ne peut donc être une propriété logico-sémantique du langage:elle appartient,comme Carnap et Tarski l'ont

établi,à un métalangage.Ce n'est que métaphoriquement que la propriété d'"être-vrai" sera attribuée à un objet,une situation,etc.Cette propriété

n'en est pas une,elle n'ajoute rien à la description des états de choses.On a pu la qualifier de "redondante",puisque, du point de vue informatif,

"il est vrai que j'ai mal à la tête" est strictement équivalent à "j'ai mal à la tête".La différence n'est ni factuelle ni logique,elle n'est que rhétorique,

souligne l'importance attribuée à l'énonciation.

 

3-PROPOSITIONS PHILOSOPHIQUES 

Prenons un exemple .Soit la formule de Sénèque (DE VITA BEATA,16):"Le bonheur véritable est donc placé dans la vertu".Il s'agit d'une proposition

conclusive ("donc") ,qui exprime un des thèmes principaux de l'éthique stoïcienne.En tant qu'aboutissement d'une raisonnement,elle est inférée de

prémisses qui relèvent d'une autre sphère que l'éthique,à savoir la physique et plus particulièrement la cosmo-théologie: "Recevons avec grandeur d'

âme tout ce qu'il nous faut subir en raison de la constitution de l'univers:nous avons prêté serment de supporter le sort des mortels et de  ne point

nous troubler pour ce qui n'est pas en notre pouvoir d'éviter.Nous sommes nés dans un royaume:être libre c'est obéir à Dieu."(D.V.B.,15)

  On voit que cette formule tire sa force de conviction pratique de présupposés de nature théorique.Selon une allégorie bien connue et modifiée par

Descartes:la clôture est la logique,les fruits la morale,la terre et les arbres la physique."(Diogène Laërte,Vies et opinions,VII,40)Ces présupposés ne sont

pas de nature empirique ou "scientifique",au sens moderne du terme,mais consistent dans une représentation,partagée par la plupart des adeptes de l'

école stoïcienne,embrassant la Nature dans sa totalité et dans sa genèse. Cette fusion de la physique et la théologie se retrouvera expri-

mée par la formule spinoziste :"Deus sive Natura".La conséquence logique de cette représentation commune est alors:"Supporte et abstiens-toi !",une

telle attitude n'exprimant pas  la résignation devant une contrainte,mais une libre obéissance.

 On peut,à partir de l'exemple stoïcien, dont on sait l'importance décisive prise aux XVIe et XVIIe siècles sur la plupart des penseurs européens,

se faire une idée relativement précise de la nature des propositions philosophiques.

1°Ces propositions ont une incidence sur la vie quotidienne en lui conférant une interprétation,et donc en facilitant certaines conduites ou en leur

faisant obstacle.

2°Ces propositions se fondent,de manière plus ou moins rigoureuse,sur des Images du monde et de la nature qui prétendent rendre compte de

la nature et de la formation de l'univers ,et,par suite,de la situation de l'homme dans le monde.

3°Enfin,elles se donnent comme soumises à la norme de vérité ("Le bonheur véritable...") et dépendant,par conséquent,d'un critère permettant

de s'en assurer.C'est sur ces différents points que nous allons revenir.

 

Partons de la définition stoïcienne de la proposition( αχιωμα ).Elle "est ce que nous déclarons en parlant,ce qui est vrai ou faux" (...)Les

 questions,interrogations et autres choses analogues ne sont ni vraies ni fausses,tandis que les propositions sont vraies ou fausses."(DIOG.LAERT.,

VII,66 et 68)Il y a là une réminiscence du Peri herménéias d'Aristote.

S'applique-t-elle sans difficulté à l'assertion stoïcienne :"le seul bien est l'honnête" ?

Cette assertion,d'après Cicéron,condense le syllogisme suivant:"Tout ce qui est bon est louable;or tout ce qui est louable est honnête;donc tout ce qui

est bon est honnête."(De finibus,III,26),c'est-à-dire que sa vérité dépend non seulement de la correction de l'inférence, mais encore de la vérité des 

deux prémisses. 

Que faut-il entendre par là ? De manière générale,nous admettrons avec Leibniz l'inclusion du prédicat dans le concept du sujet,qu'il s'agisse d'une in-

 clusion accidentelle ( Socrate est assis,Socrate a bu la cigüe à 70 ans) ou essentielle (la confusion des hauteurs,des bissectrices et des médianes dans

 un triangle équilatéral).Mais dans les exemples cités, les termes de l'inclusion,qu'il s'agisse de Socrate ou de triangles,ne donnent lieu à aucune équivo-

que.Par contre,si l'on admet que  plaisir, richesse ou  pouvoir sont des biens ,cela suffira-t-il pour qu'ils méritent la louange ,si l'on admet,par ailleurs ,

que "tout ce qui est louable est honnête" ?

On aura compris que tout dépend de l'extension que nous serons prêts à accorder à la majeure.,et donc qu'une proposition philosophique ne tire sa

"vérité" que de l'accord sur la signification de certains termes (peut-être même de tous),et que cette signification reposant sur le consentement des

interlocuteurs,

1°une proposition philosophique n'existe pas en-soi,mais n'est qu'une pro-position ,intervenant dans un cadre dialogique.

2°au sens aristotélicien,une proposition philosophique est donc une pro-position dialectique,que l'on accorde parce qu'on s'accorde sur elle.Au sens

hegelien,la proposition philosophique est bien dialectique,car elle ne saurait,par sa nature même,accéder au spéculatif.Par "spéculatif" on entend ce

qui a accédé au statut scientifique,en-soi et pour-soi.Notre conclusion provisoire est que ce n'est pas le cas des propositions philosophiques.

4-DIALECTIQUE ARISTOTELICIENNE ET PROPOSITION PHILOSOPHIQUE

  Très en amont du courant hegelien,il nous faut donc retrouver le sens de la démarche dialectique,non sous la forme de l'épistémè

platonicienne,présente,précisément, dans le spéculatif,mais comme procès dialogique, procès socratique peu à peu délaissé par Platon au profit de

l'exposé monologique.

Dialectique et doxa ont partie liée.Mais quel intérêt peut encore susciter la philosophie ,si elle exclut par avance de son champ de réflexion le paradoxe, 

si la voie de la pensée n'est que la large avenue des opinions reçues? Et pourtant ,c'est bien ainsi qu'Aristote détermine le champ du

 dialectique,puisqu ' "une prémisse dialectique est la mise sous forme interrogative d'une idée admise par tous les hommes,ou par presque tous,ou par

 les gens compétents,que ceux-ci soient unanimes ou que cette idée soit soutenue par leur majorité ou seulement par les plus réputés d'entre

 eux,exception faite des paradoxes."

(Topiques,I,10,104a)

Le paradoxe serait donc la limite du champ d'investigation des prémisses dialectiques.En effet,quand nous devons passer des prémisses aux problèmes,

l'existence d'un paradoxe annule l'alternative qui ne peut opposer que des éventualités également douées de sens bien qu'inégalement probables.

"Sont des problèmes aussi bien les questions sur lesquelles il existe des argumentations déductives de sens opposé que celles à propos desquelles

nous n'avons pas d'argumentà donner tant elles sont vastes et tant nous jugeons difficile de motiver notre choix,par exemple celle de savoir si le monde

est éternel ou non;"(Topiques,I,11;trad.Jacques Brunschwig)

Dans le premier cas,nous reconnaissons le type de ce que Kant nommera antithétique.C'est à sa source que naissent les "argumentations déductives"

que la tradition reconnaitra sous la dénomination de "doctrines philosophiques"et d' "écoles".Quant au second cas,ce sont les sables mouvants de

l'opinion où une idéologie n'exprime que la conjonction éphémère d'intérêts de de passions.

Mais le paradoxe,qui prend le contre-pied de l'opinion,quelle qu'elle soit,n'est-il qu'un jeu verbal dont le seul intérêt est d'irriter et,finalement,

de faire éclater aux yeux de tous l'impuissance du discours ?  Non,s'il apparaît que le paradoxe git au creux même de l'opinion et que le propre de

celle-ci est de se transformer en son contraire,et non pas uniquement de nous échapper,comme les statues de Dédale invoquées dans le Ménon.

Cette dialectique de l'opinion est révélée par le narrateur ,au terme du Protagoras:"Vous êtes bien inconséquents,Socrate et Protagoras:toi qui sou-

tenais d'abord que la vertu ne saurait s'enseigner,tu t'empresses maintenant de te contredire en t'évertuant à démonter que  tout est science (...).

De son côté Protagoras,après avoir admis d'abord qu'elle pouvait s'enseigner,semble à présent au contraire prendre à tâche de démontrer que la vertu

est tout plutôt que science,d'oùil suivrait qu'elle est rebelle à tout enseignement."(Protagoras,361a-c)

De l'analyse aristotélicienne,nous voici renvoyés à la source même de la dialectique comme processus négatif immanent de la doxa,au paradoxe socra-

tique. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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