Dialectique de la doxa

 

"Car accepter d'un mathématicien qu"il use de persuasion ou réclamer des démonstrations d'un orateur se révèlent être des attitudes analogues."

                                                                                                                       ARISTOTE, Ethique à Nicomaque,1094 b 25

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I-DEFINITION

Par "doxatique",nous entendrons la logique de la doxa,ou, mieux, sa dialectique,car la doxa ne donne pas lieu à une logique en raison du caractère vague

et fluctuant de ses concepts.Cette "logique"bien particulière a fait l'objet de quelques études de la part non de logiciens professionnels mais de rhétori-

ciens et de spécialistes de l'argumentation (Perelman et ses disciples).

Mais ce n'est pas en tant qu'outil ou technique que l'argumentation nous intéresse.Notre objectif est de faire apparaître au cours de notre recherche que

la doxa est le lieu d'une dialectique bien différente des dialectiques épistémiques de Platon ou de Hegel.S'en sont approché:Socrate,mais aussi Pascal et

Kierkegaard.La pierre de touche de la doxatique philosophique serait le PARADOXE.

II-DEVELOPPEMENT

La différence entre épistémè (science) et doxa (opinion) a toujours été claire pour Platon.De même que la dialectique catégorielle (nous ran-

geons ici indifféremment sous ce terme: les genres,formes,idées,objets de la science suprême) ne peut être confondue avec la dialectique

dialogique ou érôtétique (questionnante) de Socrate.

La théorie  de la doxa ,bien que présente dans tous les dialogues platoniciens,devient particulièrement objet de réflexion dans le MENON.

Quelles sont les propriétés de la doxa ? 1°Le rapport entre doxa et vérité est aléatoire,et non nécessaire et permanent.2°Aussi ce lien,qui n'est

pas intrinsèque (ou analytique) doit-il être rendu fixe et intelligible par une relation extrinsèque (ou synthétique) .C'est l'application de la catégorie de

causalité (logismô aitias) qui fournit cette relation (Ménon,98 a).3°Cette infériorité génétique n'ôte cependant rien à l'utilité de la doxa,c'est-à-dire à sa

valeur pratique.Apparaît donc une césure entre épistémè et praxis,entre raison spéculative et raison pratique,puisqu'il  s'agit bien de raison (logismô).

4°La doxa n'est pas un fruit de la physis.Or, comme seule l'épistémè peut être enseignée (99a),la doxa ne provient ni de l'enseignement ni de la

nature.5°Le domaine de la praxis,que Platon,comme le fera à sa suite Aristote,identifie à la politique et non à l'éthique,est donc celui de l'opinion vraie

(alèthès doxa),ce qui explique que les grands hommes ne puissent pas transmettre leurs vertus à leurs descendants.6°Conclusion apparemment

 désastreuse, mais intéressante.Le dialogue n'est nullement aporétique,puisqu'il conduit à l'exigence d'une autre politique ,d'une politique

 platonicienne qui sera véritablement une science politique et que l'on pourra enseigner.

  Mais si nous retournons dans la Caverne,un instant quittée par la pensée,il nous faudra conclure que le champ de la doxa est  la politique au sens large,

c'est à dire la praxis,que la doxa doit donc,faute de méthode proprement dite, se frayer une voie (simple "hodos"! )dans le domaine culturel

que constituent religion,poésie  et inspiration personnelle.Bref,ce que nous nommons doxatique et ce qu'il est convenu d'appeler idéologie ont plus

d'un point commun. 

 

 III- DE KANT A HUME : DE L'OPINION A LA CROYANCE

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  La philosophie,désormais à la remorque de la science ( grecque )qu'elle avait pourtant contribué à fonder par la méthode discursive et démonstrative,s'engage

sur une voie qui n'est pas la sienne,celle d'une raison au service de l'absolu (Hegel). Or cette voie,qui ne convient même pas à la science effective (Hegel

et Goethe se ridiculisent quand ils prétendent "critiquer" la théorie newtonienne des couleurs),ne convient pas davantage à la philosophie,mais celle-ci met

davantage de temps à s'en rendre compte.La philosophie est seulement au service de la vie;elle n'est que la vie se réfléchissant.Or cette réflexion immédiate de

la vie dans le discours ,c'est l'opinion telle qu'elle s'exprime dans la discussion,le débat,le dialogue.Mais l'opinion,c'est la croyance, avec tous ses degrés,toutes

ses nuances.Or Hume est le premier à avoir ,dans son  Traité, mis la croyance (belief) au centre de la réflexion philosophique sur la nature humaine,et cela

parce que la croyance est au coeur de l'homme,la croyance,et non le savoir ou même la pensée.

 

(1)HUME,philosophe du "Belief" (Traîté,L.I,1e partie,sections VII et VIII)

 

 Le thème du 'belief',que l'on peut interpréter en langue française comme opinion ou croyance,mais non comme foi (faith),à la différence de l'allemand 'Glauben'

et du français 'croyance',n'a que très rarement été pris au sérieux par la philosophie continentale.Seul Kant,lecteur de Hume,lui accorde une place fondamentale

dans la troisième section du Canon de la Critique (Vom Meinen,Wissen und Glauben).

Hume en donne la définition suivante:"Ainsi il apparait que la croyance ou l'assentiment (the belief or assent) qui accompagne toujours la mémoire et les

sens,n'est rien d'autre que l'intensité (vivacity) des perceptions qu'ils présentent;et que seule cette dernière la distingue de l'imagination.Croire, est en ce cas

éprouver une impression immédiate des sens,ou une reproduction de cette impression dans la mémoire.Ce n'est que la force ou l'intensité de la perception

qui constitue le premier acte du jugement ,et jette les fondations de ce raisonnement que nous édifions par dessus,quand nous déterminons la relation de la

cause et de l'effet (when we trace)."(Section V)

Plusieurs observations s'imposent.D'abord,la notion de belief est introduite dans le contexte d'une généalogie de la causalité et donc à propos d'une critique de la

raison.Ensuite, Hume dissocie,dans le jugement,le contenu de la représentation (ou de la perception) de la valeur qui lui est accordée.Or cette valeur n'est

pas,comme pour le rationalisme,une valeur de vérité,c'est-à-dire de fidélité au réel,mais une valeur de force et d'intensité (force and liveliness)présente dans la

perception.En effet,le sujet du jugement n'est plus l'entendement,comme pour Locke qui restait marqué par le rationalisme ("Essai sur l'entendement humain ),

mais l'homme lui-même dans son intégralité sensible et rationnelle (Traîté de la nature humaine).Enfin,si pour Descartes "( mes erreurs )dépendent du concours

de deux causes,à savoir de la faculté de connaître,qui est en moi,et de la faculté d'élire,ou bien de mon libre arbitre,c'est-à dire de mon entendement et de ma

volonté",il n'en va plus de même pour Hume.Pour lui,en effet,le pouvoir d'assentir,c'est-à-dire d'assurer ou de nier,n'est plus indépendant de la nature de la

perception mais qualifie,ou,plutôt quantifie cette perception même. Dans un registre, certes ,très différent,l'analyse de Hume rappelle la célèbre thèse de

Spinoza :"In mente nulla datur volitio,sive affirmatio et negatio,praeter illam,quam idea,quatenus idea est,involvit."( Ethique,Deuxième partie,prop.XLIX ).

 Ce n'est pas moi qui pose ma croyance par un acte de volonté,mais elle qui s'impose à moi "par la qualité des idées auxquelles je donne mon assentiment."

Croire,c'est poser l'existence de ce dont une idée me décrit la nature,et cela sans preuve déterminante, mais en pratiquant une sorte de passage à la limite.

Que je croie en Dieu,en l'amour d'une personne proche,en la production d'un évènement attendu,dans tous ces cas la position de l'existence répond à l'expres-

sion d'un désir ,ou parfois d'une crainte. Or Hume développe une idée qui,elle aussi,se retrouvera chez Kant: l'idée d'existence n'est pas un prédicat comme

les autres,et même n'est pas du tout un prédicat."Evidemment aussi,l'idée d'existence ne diffère en rien de l'idée d'un objet;quand,après la simple conception

d'un objet ,nous voulons le concevoir comme existant,nous ne faisons en réalité aucune addition,ni aucune modification à notre première idée.Ainsi,quand

nous affirmons l'existence de Dieu,nous formons simplement l'idée d'un être tel qu'on nous le représente:l'existence,que nous lui attribuons ne se conçoit pas par

une idée particulière que nous joignons à l'idée de ses autres qualité et que nous pouvons à l'occasion séparer et distinguer de celles-ci.Mais je vais plus loin;non

content d'affirmer que la conception de l'existence d'un objet n'ajoute rien à la simple conception de l'objet,je soutiens également que la croyance en son existen

ce ne joint aucune nouvelle idée à celles qui composent l'idée de l'objet.Quand je pense à Dieu,je le pense comme existant et quand je crois à son existence,

l'idée que j'en ai ne s'accroit ni ne diminue.Mais comme certainement il y a une grande différence entre la simple conception (the simple conception) de

l'existence d'un objet et la croyance en cette existence (the belief of it),et que cette différence ne se trouve pas dans les parties,ou dans la composition de

l'idée conçue,elle doit donc se trouver dans la manière dont nous la concevons."(o.c., sect. VII)

Que différence y a-t-il donc entre "croire et ne pas croire à une proposition" (believing and disbelieving any proposition)?  Arrêtons-nous sur la formulation de la

question.Elle rend compte en un sens de la différence entre ,d'une part,concevoir,imaginer ,comprendre,et croire,de l'autre.C'est une différence

"grammaticale",au double sens de syntaxique et  de philosophique (Wittgenstein).Concevoir,imaginer,comprendre sont des termes équivoques,car je puis

concevoir,imaginer,comprendre un évènement,une situation,une représentation quelconque;par contre,ce que je puis croire ou ne pas croire est une existence.

Croire,c'est toujours "croire que...",ce que ,depuis Russell, nous nommons "attitude propositionnelle".Et des expressions comme "croire en...",ou "croire à..."

doivent être reformulées correctement avant d'être discutées.Concevoir et croire ne s'opposent pas,mais diffèrent par un manque du côté de la "manière",

c'est-à-dire de l'"attitude".Toutefois,la négation de "croire" n'équivaut pas forcément à "nier l'existence de".Elle peut simplement signifier "douter que",ou

"ne pas savoir si".

Hume prend d'abord le cas de propositions ,vraies par intuition ou démonstration.L'assentiment est ici synonyme d'une conception  non seulement vraie,

mais nécessaire.On voit donc que l'attitude propositionnelle ne renvoie pas  à  la seule valeur de vérité de la proposition- objet,mais aussi à sa modalité.

En effet,si "savoir que" signifie nécessairement que p est vraie,"croire" garde son sens ,que p soit vraie ou fausse,à condition qu'elle présente,pour le sujet,

quelque raison ,bonne ou mauvaise,d'être crue.Par conséquent,souligne Hume ,si"tout ce qui est absurde est inintelligible;et (si) l'imagination ne peut rien

concevoir de contraire à une démonstration",qu'en est-il entre ces limites extrêmes du champ du possible,l'absurde et l'évident ? Ce domaine est bien sûr

très vaste ,puisqu'il est le lieu où se déploient ce de l'auteur de l' Inquiry nommera "matters of fact" ,par opposition aux "relations of ideas". Hume en

conclut donc que la production d'un fait n'étant ni nécessaire ni impossible, "la croyance peut seulement faire varier la manière dont nous concevons un

objet;elle peut seulement accorder à nos idées une force et une vivacité additionnelles."D'où la définition :"Une opinion ou une croyance peut être très

présisément définie une idée vive unie ou associée à une impression présente."

Cette définition s'accompagne d'une note marginale du plus haut intérêt,puisque Hume s'y livre à une critique radicale de la logique traditionnelle,en particulier

de la division classique du discours en :idée,jugement et raisonnement.Pour Hume,comme c'était aussi le cas pour Spinoza dans un autre registre,toutes

ces opérations se ramènent à l'idée."Mais la croyance est quelque chose de plus qu'une simple idée.C'est une manière particulière de former une idée;et comme

une même idée peut varier uniquement par une variation de degrés de force et d'intensité,il en résulte en définitive que la croyance est une idée vive produite

par une relation à une impression présente."(o.c.,VII)

Comme une seule impression présente ne peut pas suffire à activer une idée en la rendant forte et intense,il faut supposer que cette impression réactive une

liaison antérieure avec cette idée.Ainsi, la vision d'un coucher de soleil sanglant à l'horizon réactivera le lien prédictif d'une belle journée.Mais l'impression

présente ne joue le rôle de cause de l'idée qu'en tant qu'elle en est le signe,associé à cette idée par une reproduction plus ou moins régulière.La transition du

signe au signifié est donc fonction d'une facilitation,d'un frayage,du montage d'un conditionnement.

L'interprétation du principe de causalité comme simple conditionnement sémantique,contournant ainsi l'exigence de nécessité rationnelle que Kant s'efforcera

de rétablir tout en abandonnant sa portée ontologique,est un coup de force dont Hume ne maîtrise pas encore tout à fait l'issue.Il a cependant conscience de son

audace .Il remarque,dans un paragraphe ajouté à l'"Appendice", :"Cette opération de l'esprit qui produit la croyance à un fait,a été jusqu'ici,semble-t-il,l'un des

plus grands mystères de la philosophie;personne toutefois n'a été jusqu'à soupçonner qu'il y avait quelque difficulté à l'expliquer."Cette nouveauté de la

démarche suscite aussi une difficulté d'expression qui n'est pas sans rappeler l'absence d' un langage phénoménologique adéquat dont se plaint Husserl dans le

cours des IDEEN I. Qu'est-ce "croire",en effet,sinon une manière d'être affecté différemment, et "cette différence de sentiment,écrit-il,je tente de l'expliquer en

l'appelant supériorité de force (force),d'intensité (vivacity),de solidity (solidity),de fermeté (firmness) ou de stavility (steadiness)."(id.)Il n'y aurait donc entre

la simple conception et la croyance qu'une différence dans l'intensité de l'investissement affectif.L'adhésion qui,pour Descartes, se manifeste dans le jugement

sous l'action de la volonté,et qui n'est pour Spinoza que l'auto-affirmation de l'idée adéquate,est ,pour Hume ,la résultante d'une variation d'intensité

du sentiment."Les idées auquelles nous donnons notre assentiment sont plus fortes et plus fermes et plus intenses que les vagues rêveries  d'un bâtisseur

de châteaux."

Comme nous l'avons noté au passage,il convient d'accorder à la théorie humienne du Belief tout l'importance qu'elle mérite,et qui est grande.C'est elle,en effet ,

qui se trouve au fondement de la théorie de l'opinion,nommée par nous DOXATIQUE,et dont la portée s'étend à de multiples domaines tels que l'économie,le

commerce,la politique,la morale.Il s'agit d'une théorie qui est à la racine de toutes les sciences que nous nommons "humaines" ou "sociales".Or Hume,qui n'avait

pas trente ans à l'époque du TREATISE,est parfaitement conscient  de son génie en dépit de l'insuccès de son oeuvre.En effet,il érige sa théorie comme "maxime

générale de la science humaine",pendant, pour l'homme, de la théorie newtonienne de la gravitation.Et de même que la force d'attraction de deux corps

se mesure et qu'elle est proportionnelle au produit de la masse de deux corps et inversement proportionnelle au carré de la distance qui les sépare(F= g mm'/d2)

de même,du moins dans le principe,"lorsqu'une impression nous devient présente,non seulement elle conduit l'esprit aux idées qui lui sont liées,mais encore

elle communique à  celle-ci une partie de sa force et de son intensité."

BELIEF ET CAUSALITE

Ce n'est donc pas par raisonnement que nous tirons l'inférence causale,mais par expérience,c'est-à-dire par accoutumance.La croyance que A produit B résulte

seulement de leur conjonction soit permanente,soit fréquente,car l'expérience ne nous donne à percevoir ni la production de B par A, ni même leur connexion.

Cette thèse peut sembler paradoxale.En effet,elle rend pas compte de ce que la science a de plus précieux: l'explication des phénomènes.Observer,ce n'est pas

expliquer.L'observation par Tycho Brahé précède et suscite l'explication de Kepler,mais elles ne se confondent pas.Davantage.L'expérience ,telle que l'empirisme

humien semble l'entendre,ne parait pas correspondre à la manière active,entreprenante,innovante dont procède tout expérimentateur sous la conduite de la

raison et que Kant a parfaitement exposée :" Il faut donc que la raison se présente à la nature tenant,d'une main,ses principes,qui seuls peuvent donner aux

phénomènes concordants ente eux l'autorité de lois,et de l'autre l'expérimentation,qu'elle a imaginée d'après ses principes,pour être instruite par elle,il est vrai,

mais non pas comme un écolier  qui se laisse dire tout ce qu'il plaît au maître,mais au contraire,comme un juge en fonctions qui force les témoins à répondre

aux questions qu'il leur pose." Il y a dans la recherche d'une cause toute une dialectique entre l'idée et l'observation,celle-ci ayant  pour rôle de contredire

l'idée plutôt que de la faire naître.

Hume n'est pas inconscient des difficultés soulevées par sa thèse.Que seule la reproduction est susceptible d'engendrer la croyance,et,par conséquent, de fonder

l'idée de causalité,est une thèse qui rencontre des exceptions.Il formule pourtant cette thèse de manière radicale:"Puisque nous appelons coutume (custom) tout

ce qui provient d'une répétition passée,nous pouvons établir comme une vérité certaine que toute la croyance,qui résulte d'une impression présente,est

uniquement tirée de cette origine."(Treatise, I,VIII) L'activité de l'esprit serait donc privée de toute initiative par le conditionnement et l'inférence logique mise

au compte du simple réflexe.Mais ,quitte à se contredire,Hume consent à reconnaître : "nous trouvons dans certains cas que la réflexion produit la croyance

indépendamment de la coutume;ou,pour parler de façon plus appropriée,que la réflexion produit la coutume d'une manière oblique et artificielle.Je m'explique.

Il est certain que non seulement en philosophie,mais même dans la vie courante,nous pouvons atteindre la connaissance d'une cause particulière après une

seule expérience pourvu que  que celle-ci soit faite avec discernement et après l'élimination soigneuse de toutes les circonstances étrangères et

superflues."(id.) Cette restriction met elle en danger la thèse centrale de l'oeuvre ? Ce que Claude Bernard nommera "expérience cruciale" est bien évoqué ici,

de même que sont anticipées certaines des règles exposées par Stuart Mill dans sa Logique.

Hume est donc conscient du caractère excessif et militant de sa thèse.Mais ,récusant en raison de leur caractère obscurément "métaphysique" les notions de

production et de connexion,il entend poser les bases d'une épistémologie qui,substituant ,comme le fera Comte,la recherche des lois à celle des causes,se

donne toute l'étendue permise,"en philosophie comme dans la vie courante", par le concept de probabilité.

HUME,UNE EPISTEMOLOGIE PROBABILISTE

La notion de BELIEF débouche sur celle de probabilité.Il y a là,dans l'économie du Treatise, une articulation ,à première vue surprenante, dont il nous faut tenter

de rendre compte,puisqu'aux analyses critiques originales de l'auteur succède le rappel d'un enseignement déjà bien établi.

Le domaine du "croire" et du "croire que" est à la fois vaste et hétéroclite.Il s'étend entre deux limites qui sont d'un côté l'évidence,marquée par la nécessité,et,

de l'autre,l'absurdité ou la contradiction,représentée par la modalité de l'impossible.Dans ces deux cas,l'attitude propositionnelle est le "savoir" ou le "savoir

que".En dépit de la formule "credo quia absurdum",on ne croit que le possible.Or les exemples pris par Hume appartiennent aussi bien à la foi religieuse  ou à la

poésie qu'à la vie quotidienne.Dans le cas de la foi religieuse,il s'agira des miracles ou des modalités de la survie.Une description poétique,quant à elle,"peut

avoir sur l'imagination un effet plus sensible qu'un récit historique."Aristote ,dans sa Poétique,avait déjà insisté sur la supériorité philosophique de la poésie sur

l'histoire.Hume observe que ,dans de tels domaines,la force de la croyance,en dépit de l'importance primordiale de l'éducation, tient moins à l'accoutumance

qu'à l'imbrication de la croyance et de la passion."De même que la croyance est presque absolument nécessaire pour éveiller nos passions,de même les passions

,à leur tour,favorisent grandement la croyance."(o.c.,I,sect. X)Mais l'intérêt de Hume, sceptique en matière de religion,le porte vers un domaine

qu'il pratiquera et où l'importance de la croyance est fondamentale ,même si elle constitue seulement un arrière-plan : l'histoire."Je me forme une idée de Rome

 que je ne vois ni ne me rappelle,mais qui est en liaison avec les impressions que,me souvient-il,j'ai reçues de la conversation et des livres des voyageurs et

des historiens.(...)Tout cela et toute autre chose que je crois,ce n'est rien que des idées,bien que leur force et leur ordre établi engendrés par l'accoutumance et

la relation de cause à effet, les font se distinguer des autres idées qui sont de simples créatures de notre imagination."(id.,sect. IX)Il s'agit donc pour lui de

faire le départ entre un usage positif ,mesuré, de la croyance et la critique des multiples formes de superstition.Or c'est la notion de probabilité qui lui servira

de critère.Si l'on prend le cas des miracles,deux attitudes critiques doivent être distiguées,que par facilité,nous qualifierons de déterministe et de probabiliste.

Pour un partisan du déterminisme naturel,c'est-à-dire d'une causalité réelle telle qu'elle est soutenue depuis Démocrite,la supposition d'un évènement échappant

à ce déterminisme est une absurdité.Celui-ci dira :"je sais que le miracle est impossible et que ce qui est réputé tel doit s'expliquer par des causes naturelles,

physiques ou psychologiques."Or l'empirisme humien rend vaine cette argumentation,puisque,précisément,il n'y a pas de déterminisme naturel connaissable

par la raison,mais,une succession d'évènements dont les connexions internes ,si elles existent,nous demeurent inaccessibles.Le seul "déterminisme" qui

subsiste,si l'on ose encore user de ce terme,est le conditionnement psychologique dont Hume décrit les modalités.D'où l'argumentation sceptique :un miracle est

un évènement dont la probabilité est suffisamment faible pour être tenue pour nulle,bien que possible en théorie."Quand un homme me dit qu'il a vu un mort

rappelé à la vie,je considère immédiatement en moi-même s'il est plus probable que cet homme me trompe ou qu'il se trompe,ou que le fait qu'il rapporte s'est

réellement produit.Je pèse ,l'un après l'autre,les deux miracles;et,selon la supériorité que je découvre,je prononce ma décision et rejette toujours le plus grand

miracle.Si la fausseté de son témoignage était encore plus miraculeuse que l'évènement qu'il rapporte,alors et alors seulement,il peut prétendre gouverner ma

croyance et mon opinion."(Enquête sur l'entendement humain,section X) Nous avons montré par ces quelques observations que l'épistémologie empiriste

conduit tout naturellement à l'indéterminisme ,ou,que,si l'on persiste dans la voie du déterminisme,celui-ci devra être qualifié de probabiliste. Il nous reste

donc à en approfondir les bases.

On distingue classiquement ,depuis Aristote,deux sortes d'inférence,déductive et inductive et,par suite, deux sortes de logique,bien que K.Popper ait contesté

la spécificité d'une logique inductive. Induire consiste à extraire une règle d'un seul cas ou de plusieurs cas semblables.Mais l'imagination qui élabore une telle

règle ne se fonde pas seulement sur la ressemblance des cas.Elle fait surtout appel à la relation de causalité,c'est-à-dire,pour Hume,à l'idée associée à une

impression présente par une consécution régulière.une consécution régulière.

Si ,contrairement à la succession régulière de B à A ,des occurences de A sont aussi suivies de C,un déterministe avancera l'existence de causes occasionnelles

cachées intervenant entre A et B,tandis qu'un empiriste se contentera de calculer les probabilités de A/B et de A/C.

Hume procède, au début de la section XI, à un certain nombre de distinctions destinées à introduire la probabilité des causes (section XII).Il écrit:

"Par connaissance,j'entends la certitude qui naît d'une comparaison d'idées.Par preuves,les arguments tirés de la relation de la cause à l'effet,complètement

délivrés du doute et de l'incertitude.Par probabilité,l'évidence qui s'accompagne encore d'incertitude."Ce que recouvre très précisément la "comparaison d'idées"

a déjà été indiqué dans la section I de la troisième partie du Livre I.Il s'agit  des quatre relations de ressemblance,contrariété,degré de qualité, et proportions

de quantité ou de nombre,les trois autres,contiguïté,identité et causalité "ne dépendant pas uniquement des idées"Ce premier groupe,qu'il désignera dans

l'Inquiry  du nom de "relations d'idées", correspond d'aprés lui à l'arithmétique et à l'algèbre.Il se caractérise,ce qui n'est pas tout à fait le cas de la géométrie,

par des raisonnements "d'une exactitude et d'une certitude parfaites".

Mais la philosophie naturelle,soucieuse de "matters of fact", renferme des raisonnements "qui ne consistent en rien d'autre qu'en la découverte des

rapports,constants ou non,qu'on entre deux ou plusieurs objets"(o.c.,section II).Or si contiguité et identité supposent la présence sensible simultanée

des objets à comparer,le pouvoir d'inférence dépend essentiellement de la causalité.C'est donc cette dernière relation qui est la clé des preuves dans toute

connaissance factuelle.En conséquence,comme Hume l'a précédemment montré,l'étude de la probabilité doit écarter la probabilité des chances pour se

concentrer sur la probabilité des causes,puisque la première suppose la connaissance préalable des conditions de l'évènement,telles que, dans le cas d'un dé,

"la pesanteur,la solidité,une forme cubique,(...),une certaine marque inscrite sur chaque face".Autrement dit,"la nature et l'essence même de la chance,

c'est la négation de toute cause et le fait de laisser l'esprit dans une parfaite indifférence à l'égard des évènements qui,dit-on,sont contingents."(o.c.,sect.XI)

 A l'opposé,la probabilité des causes doit "prendre en considération la contrariété des évènements passés  (...) et apprécier les chances que nous avons de

chaque côté."Hume fait alors de nouveau appel à la manière oblique dont les raisonnements naissent de l'habitude.

Des commentateurs ont reproché à Hume de ne pas avoir suffisamment tiré parti de la publication par Jacques Bernoulli,en 1713,de l'Ars conjectandi,ouvrage

qui,dans la suite de Pascal,mais aussi de Leibniz ,s'efforçait d'étendre le calcul au domaine de "sciences humaines" telles qu'histoire,médecine,politique

ou économie à partir de définitions rigoureuses,se fondant,en particulier,sur le degré de certitude.Pourtant,c'est bien sur cette notion que Hume prend appui,

quand il observe qu' " il n'y a pas de probabilité si grande qu'elle n'admette une possibilité contraire;autrement,en effet,elle cesserait d'être une probabilité et

deviendrait une certitude.Mais la critique n'est pas entièrement pertinente,car n'oublions pas que le fil conducteur de Hume n'est pas une étude logique ou

purement rationnelle,qu'il prétend justement remplacer par une analyse psychologique des conditions d'exercice de l'imagination,et que les section du

Treatise consacrés à la probabilité ne font que prolonger et développer le thème du "belief".Il en tire,en effet,que "la croyance qui accompagne la probabilité est

un effet composé;elle est formée par la réunion des divers effets qui procèdent chacun d'une partie de la probabilité."(o.c.,sect .XII)

Que la croyance ou l'opinion tient son caractère "composite" du fait " qu'à chaque probabilité correspond une possibilité contraire",nous éclaire sur ce que nous

nommions,à l'orée de notre recherche, la dialectique de la doxa,ou doxatique.Ainsi se trouve fondée l'interprétation aristotélicienne de la dialectique,qui n'est

pas une logique de la pensée,au sens fort du terme que lui ont accordé Platon et Hegel,mais dont l'objet est ,pour reprendre la définition qu'en donne Aristote en

Topiques I,11, "une question dont l'enjeu peut être soit l'alternative d'un choix,soit l'acquisition d'une vérité et d'une connaissance;(...)une question telle qu'à

son sujet il n'existe pas d'opinion dans un sens ou dans l'autre,ou que l'opinion publique contredit celle des experts,ou qu'il y a désaccord tant parmi les experts

que dans le public."

On va nous opposer aussitôt la différence des méthodes,celle d'Aristote étant l'argumentation,tandis que Hume expose le conditionnement auquel l'imagination

est soumise.Pourtant,il s'agit bien du même objet,l'opinion ou la croyance - n'oublions pas le rôle joué chez Platon par la "pistis" - qu'il s'agit d 'évaluer ,de

comparer contradictoirement,comme au tribunal,faute de pouvoir la métamorphoser en science certaine.Or Hume montre bien,comme Aristote dans sa

Rhétorique ,le double rôle joué d'un côté par les passions,et ,de l'autre,par les lieux communs fondés sur l'analogie "où nous tranférons notre expérience des cas

passés à des objets semblables,mais non pas exactement identiques,à ceux qui nous ont permis d'acquérir notre expérience."(o.c.,sect.XIII)

 

 CONCLUSION: LE PARADOXE HUMIEN (EMPIRISME ET IDEALISME)

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Kant s'est vivement défendu contre l'accusation d'idéalisme,particulièrement dans les  Prolégomènes  (Remarques II et III de la Première partie).

L'idéalisme dogmatique  (ou mystique) ,identifié par lui à la doctrine de Berkeley ,consiste "à soutenir qu'il n'y a pas d'autres êtres que les êtres pensants",

doctrine que d'aucuns qualifient d' immatérialisme. A quoi il a beau jeu de rétorquer :"tout au contraire,moi,je dis : des choses nous sont données comme

objets de nos sens et existent hors de nous;mais nous ne sommes informés que de leurs apparitions."(Rem. II)Et de distinguer ,avec davantage de

précision :"En effet,ce que j'ai,pour ma part appelé "idéalisme" ne concernait pas l'existence des choses;(...)mon idéalisme concernait simplement la

représentation sensible des choses ,à laquelle appartiennent au premier chef l'espace et le temps.(...)Or le mot "transcendantal"devait prémunir contre

cetteméprise,car chez moi il ne signifie jamais une relation de notre connaissance aux choses,mais uniquement une relation à la faculté de

connaître.Cependant,plutôt que de voir encore ce mot donner occasion à une telle méprise,je préfère le retirer et voir mon idéalisme qualifié de

"critique" ."(o.c.,Rem.III)

Faudrait-il appliquer ce même qualificatif à la théorie de Hume,telle qu'il la développe au terme de la section XIV ,quand il revient à l'idée de connexion

nécessaire ?

Citons tout le passage."L'idée de nécessité naît d'une impression.Aucune impression apportée par les sens ne peut engendrer cette idée.Celle-ci doit donc

dériver de quelque impression interne ou impression de réflexion.Il n'y a pas d'autre impression interne,en relation avec le fait qui nous occupe actuellement,

que la tendance (propensity), produite par la coutume,à passer d'un objet à l'idée d'un autre objet qui l'accompagne habituellement.Telle est donc l'essence de la

nécessité.Somme toute,la nécessité est quelque chose qui existe dans l'esprit,mais non dans les objets;il nous est impossible d'en former une idée,même la plus

lointaine,si nous la considérons comme une qualité des corps.Ou bien nous n'avons pas d'idée de la nécessité,ou bien la nécessité n'est que la détermination de

la pensée à passer des causes aux effets d'après l'expérience de leur union." Et Hume d'enfoncer le clou,quelques paragraphes plus loin:"la répétition ne

découvre ni ne  produit rien dans les objets,mais elle agit seulement sur l'esprit par la transition coutumière qu'elle produit."

 S'il ne parle pas à ce propos de "révolution copernicienne",c'est bien de cela qu'il s'agit ,et c'est par le jeune Hume que la voie du vieux Kant est tracée ,en le

détournant de la tradition leibnizienne qui était celle de sa formation universitaire.

Hume est,d'ailleurs, parfaitement conscient du caractère "extraordinaire" de ses propos,qu'il qualifie lui -même de paradoxaux et de renversants ("There is

commonly an astonishment attending everything extraordinary.") Tellement bouleversants,en effet,qu'ils ont éveillé Kant de son "sommeil dogmatique".

Etait-ce à l'avantage de la philosophie ? Les réalistes convaincus ,tel ,par exemple,Popper,peuvent en douter.  

 

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ce ne joint aucune nouvelle idée à celles qui composent l'idée de l'objet.Quand je pense à Dieu,quand je le pense comme existant et  que je crois à son

existence,l'idée que j"en ai ne s'accroît ni ne diminue.Mais comme certainement il y a une grande différence entre la simple conception de l'existence d'un objet

et la croyance à son existence et que cette différence ne se trouve pas dans les parties ou dans la composition de l'idée conçue,elle doit donc se trouver dans la

manière dont nous le concevons."(o.c.,sect. VII)

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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