COUPURE,RUPTURE,FALSIFICATION.

 

I-COUPURE,RUPTURE

Une des questions fondamentales de l'épistémologie porte sur le rapport entre connaissance commune et connaissance scientifique:y a-t-il ,ou non ,continuité ?

Cette question,suscitée en France par la lecture des ouvrages de Gaston Bachelard,a été posée en Allemagne par le kantien Ernst Cassirer,en particulier dans

Substance et fonction (Berlin,1910;tr.fr.Minuit,1977)

Réfléchissant sur la nature du concept,le philosophe de Hambourg va trouver dans la notion de fonction le moyen de dépasser la pure abstraction des

particularités.Tel est le caractère du concept scientifique."Ce qu'il nous propose,c'est une règle universelle nous permettant de composer et de combiner

l'élément particulier en personne.C'est ainsi qu'à partie d'une formule mathématique générale,-disons la formules des courbes de deuxième ordre-nous pouvons

retrouver les figures géométriques particulières du cercle,de l'ellipse,etc.(...)Les cas particuliers ne sont pas éliminés du débat,ils se voient au contraire

décerner le statut de phases entièrement déterminées au sein du processus général de variation.Ce qui est une autre manière de dire que le concept se

caractérise ,non par la "généralité"d'une image représentative,mais par la validité générale d'un principe sériel."(o.c.,chap.1) 

Dès sa discussion de la notion de nombre ,Cassirer prend parti contre l'épistémologie empiriste de John Stuart Mill pour laquelle "les énoncés de l'arithmétique

perdent leur statut d'exception : ils se retrouvent sur le même plan que l'ensemble des observations physiques,opérées à coup de disjonctions et de conjonc-

tions à l'intérieur du monde physique."(id.,chap.2) Une telle confusion est dénoncée pareillement par le mathématicien et philosophe Frege dans ses Fondements

de l'arithmétique.

Pourtant,c'est la lecture de Dedekind qui enrichit la pensée mathématique,d'abord,puis la pensée épistémologique d'un nouveau concept,celui de coupure

(Schnitt).En deux mots,Cassirer procède d'abord à une explicitation de ce concept introduit par Dedekind pour rendre compte des nombres irrationnels d'une

manière plus satisfaisante que par la théorie des proportions d'Eudoxe,exposée dans le livre V des Elements d'Euclide (Déf.3 :"Une raison est une certaine

manière d'être de deux grandeurs homogènes entre elles,suivant la quantité."-"Déf.4:"Une proportion est une identité de raisons."-Déf.5:"Des grandeurs sont

dites avoir une raison entr' elles lorsque ces grandeurs ,étant multipliées, peuvent se surpasser mutuellement."-Déf.7 :"Les grandeurs qui ont la même raison

sont dites proportionnelles.")Plus satisfaisante ,d'abord,puisque Dedekind "ne considère que de pures relations d'ordre,sans référence à des grandeurs

mesurables et divisibles."(o.c.,tr.fr.,p.75)La démarche adoptée est la suivante,résumée par Cassirer."Nous disposons d'une collection dont chaque élément que

nous y prélevons ,disons a,nous permet de diviser la collection elle-même en deux classes α et β.La première de ces classes comprend tous les nombres qui sont

plus petits que a (c'est-à-dire qui le précèdent dans l'ordre définissant la collection);le second comprend tous les nombres qui sont 'plus grands' que a (c'est-à-

dire qui suivent a).Toutefois,si tout nombre fractionnaire donné implique la possibilité de scinder ainsi l'ensemble du système,la réciproque ne vaut pas:car, à

toute scission rigoureusement définie et univoque,opérée par la pensée,ne correspond pas nécessairement une valeur rationnelle précise.(...)C'est là le fait qui

nous convie à introduire un nouvel élément "irrationnel":un élément qui n'a pas d'autre fonction et d'autre signification que celle de fournir l'expression

conceptuelle apte à rendre la rigueur de la distribution ainsi opérée." Et Cassirer de conclure: "Les coupures 'sont' des nombres parce qu'elles informent une

multiplicité rigoureusement articulée et telle qu'une règle conceptuelle y détermine la position relative des éléments qu' elles contiennent."(id.)

Tels sont le sens et la fonction arithmétiques,d'importation dedekindienne, du concept de coupure .

Or il se trouve que Cassirer ne s'en tient pas là,mais qu'au chapitre 4 de son ouvrage le même concept opère un "retour" dans un contexte bien différent .

Rendant compte,en effet, de l'opposition,dans les sciences de la nature,entre "routine empirique" et savoir rationnel,Cassirer

note:"On reconnaîtra toutefois sans grande difficulté,chez Platon lui-même, que la "coupure" qu'il opère entre le savoir rationnel et le savoir empirique - 

[cf.en partic.République,509 d sq.] - n'implique nullement une disjonction radicale et univoque traversant l'ensemble du champ de la connaissance;"(o.c.,p.

160).Les guillements encadrant le terme de "coupure" montrent ici à l'évidence qu'il ne s'agit plus d'un concept rationnel,à proprement parler,mais d'un usage

métaphorique.Explicitons cette différence et justifions l'importation du terme dans un nouveau champ.

Dans le domaine numérique,le concept de coupure est strictement défini.Soit un ensemble E totalement ordonné,la coupure permet de représenter un nombre

irrationnel,par exemple racine de 2,à la fois par l'ensemble des rationnels inférieurs à racine de 2 et par l'ensemble des rationnels qui lui sont supérieurs.L'en-

semble des coupures de D sur E permet alors de construire l'ensemble des réels,c'est-à-dire de construire du continu à partir du discontinu.

Soit le couple (A,B) où A est inclus dans E ,et B est inclus dans E,tels que : 1°A et B sont non-vides;2°l'intersection de A et de B est vide;3°l'union de A et de

B = E; 4°que pour tout x élément de A et pour tout y élément de B,x est strictement inférieur à y.On a:  -( pour tout x élément de E ,a est élément de A et x

est inférieur ou égal à a:implique: x élément de A) ; et  - (pour tout y élément de E,b est élément de B et y est supérieur ou égal à a :implique:y est élément de

B).

Comme l'explique Dedekind dans une lettre du 10 juin 1876 à Lipschitz, citée par M.Fichant et M.Pécheux en annexe de leur opuscule Sur l'histoire des sciences

(Fr.Maspero,1969) ,"on peut constater dans le domaine des nombres rationnels un phénomène (la coupure ) qui peut être employé à compléter ce domaine par

une création unique de nombres nouveaux irrationnels;et je démontre que le domaine des nombres réels ainsi produit possède la propriété caractéristique où je

vois l'essence de la continuité.(...)la proposition que je démontre (§ 5,IV) signifie alors : le système de toutes les coupures dans le domaine par soi non

continu des nombres rationnels forme une multiplicité continue. " (o.c.,p.162)

Le transfert métaphorique du domaine numérique au contexte planonicien de la  République,s'il prive la "coupure"  de sa rigueur conceptuelle d'origine ,n'en

conserve pas moins son sens et sa fonction.Il s'agit bien,à l'encontre de certains interprétes,de souligner,en dépit des apparences,une certaine continuité

entre "le savoir rationnel et le savoir empirique".

QU'EST-CE QU'UN CONCEPT ? DERECHEF,SCIENCE ET PHILOSOPHIE

Platon parle peu de concept ( νοημα ),terme qui ne s'imposera qu'avec Aristote.Il n'intervient techniquement que de façon négative ,dans la partie réfutative du

Parménide.Si la forme (ειδος)est un concept ou une pensée,alors,puisque le sensible participe aux formes c'est-à-dire tire son être des formes,c'est aux

concepts ou aux pensées qu'il va participer,et ,comme Parménide le conclut de manière redhibitoire,dans ce cas " ou bien tout est fait de pensées et tout

pense;ou bien tout est  pensée,mais privé du penser ."(132 c) Les deux termes de l'alternative sont également inacceptables,car absurdes,puisqu'on n'a le choix

qu' entre une pensée qui absorbe tout le réel (l'idéalisme absolu), et une pensée qui ne se pense pas (le réalisme absolu),entre l'Esprit de Hegel et la Substance

de Spinoza.Or Platon a expliqué préalablement -tel est son axiome fondamental- que  la pensée est toujours pensée "de quelque chose qui est" (132 c).Si

donc, pour lui comme pour Hegel, "le rationnel est réel et le réel est rationnel",c'est bien la forme,le modèle intelligible,qui représente la source de cette

rationalité.

Une discussion philosophique a naguère opposé Deleuze à Granger,sur la nature du concept.Plus exactement,Deleuze a exceptionnellement consenti à

débattre,par ouvrages interposés,de l'interprétation du concept proposée par Granger dans Pour la connaissance philosophique.

Pour Granger,"le concept  est le mode de représentation qu'utilise la science."(o.c.,p 151) Or, comme celle-ci a le monopole de la représentation d'objets,il

semblerait en résulter qu'elle a aussi le monopole de la conceptualité.Objection à laquelle Granger répond :"Mais si la philosophie est bien une discipline de

connaissance,il faut qu'elle soit en concepts et non en affects ou en images.Cependant,qu'est-ce qu'un concept sans objet ?"(id.,p.151)D'où la concession

consentie aux philosophies :"celles-ci,à leur manière ,produisent aussi des concepts",et même,"on ne philosophe jamais qu'en concepts,bien que ce ne soient

point des concepts d'objets."(ibid.,p156)

Gilles Deleuze ne se satisfait pourtant pas de cette concession.Il observe en effet:"Gilles-Gaston Granger a pu proposer une répartition où le concept,étant

d'abord déterminé comme fonction scientifique et logique,laisse pourtant une place de troisième zône,mais autonome,à des fonctions philosophiques,fonctions

ou significations du vécu comme totalité virtuelle (les ensembles flous semblent jouer un rôle de charnière entre ces deux formes de concepts).La science s'est

donc arrogé le concept,mais il y a quand même des concepts non-scientifiques,qu'on supporte à des doses homéopathiques,c'est-à-dire phénoménologiques."

(Gilles Deleuze et Felix Guattari, Qu'est-ce que la philosophie ? Minuit,1991,p.136 et note 7;lire aussi page 36)

Remettons à plus tard le problème de l'exclusivité ou du partage de la dénomination.Deleuze réserve à la philosophie l'appellation de "concepts",baptisant

"fonctifs"les outils de la science,pour la raison qu' "une notion scientifique est déterminée non par des concepts,mais par fonctions ou propositions."(o.c.,p.

111)   

Il reste que la "dégradation" de l'usage du concept  que Deleuze reproche à Granger ("On commence par attribuer le pouvoir du concept à la science,on définit

le concept par les procédés créatifs de la science,on le mesure à la science,puis on se demande s'il ne reste pas une possibilité pour que la philosophie forme à

son tour des concepts de seconde zône..."o.c.,p.36) rend bien compte , à première vue,de la transition chez Cassirer de la coupure dedekindienne à la

"coupure"repérée entre connaissance empirique et connaissance rationnelle dans l'oeuvre de Platon,c'est-à-dire de sa création mathématique à sa

métaphorisation épistémologique.

Pourtant,si l'on y regarde de plus près,les guillemets ajoutés par Cassirer sont de trop.La coupure ,chez Platon,n'est pas importée du domaine numérique;elle se

trouve en propres termes au coeur de la  République."- Mais saisis-tu bien ces deux espèces,le visible et l'intelligible ?-oui. -Donc,comme tu a pris une ligne

coupée en deux segments inégaux (διχα τετμηνην ανισα τμηματα ),à nouveau ,coupe chacun d'eux suivant le même rapport ( ανα τον αυτον λογον)-celui du

visible à l'intelligible-,et tu auras ,en fonction de leur degré de clarté relatif,dans le visible la section des images (...)et dans l'autre les vivants qui nous

entourent, les plantes et les objets.(...)D'un autre côté considère la division de l'intelligible.Dans la première partie (correspondant aux images),l'âme

se servant des corps comme d'images suivra une démarche  descendante hypothético-déductive,tandis que, dans la seconde partie, elle remontera,par des

formes prises en elles-mêmes,de l'hypothèse à l'anhypothétique."

Telle est le procès de "coupure" de la ligne qui schématise dans l'imagination pure le rapport global du sensible à l'intelligible,ainsi que leurs subdivisions.

Soient A ,le sensible, et B, l'intelligible; a1 les images,et a2 les corps;b1 l'hypothético-déductif (le géométrique) et b2 le dialectique (le philosophique).On aura

la proportion : A/B=a1/a2=b1/b2.Mais il ne s'agit là que d'une proportion numérique dont nous ignorons la valeur.Or Platon ajoute au rapport numérique une

relation paradimatique,puisque a1 est l'image de a2,et b1 celle de b2.Il s'agit donc d'un empilement pyramidal hiérarchique, puisque chaque niveau inférieur

dépend de tous les niveaux qui le suivent et commande à ceux qui le précèdent.Il y aura donc davantage d'images que de corps,de corps que de figures

géométriques,de figures que de formes intelligibles .Et un seul Bien.

Concluons que pour Platon toute "coupure" est à la fois une distinction et une union nécessaires,cette union se fondant à la fois sur une dépendance

hiérarchique et sur une ressemblance dégradée entre le modèle et ses reproductions.Aussi Cassirer est -il fondé à soutenir que dans l'oeuvre de Platon la

multiplicité des "coupures" joue beaucoup moins un rôle de séparation ou même de disjonction exclusive que de dépendance organique et hiérarchique.

"Nous sommes ainsi en présence d'un nouvel idéal du savoir qui,sans aucun doute,chez Platon lui-même,fait entièrement corps avec la téléologie,et s'allie à elle

dans l'unité d'un même système.L'être n'est un cosmos,un ensemble articulé et finalisé,que dans la mesure  où il dépend, dans son architecture même,de lois

mathématiques rigoureuses.L'ordre mathématique est à la fois la condition et le principe permettant de structurer la réalité;la détermination de l'univers par le

nombre et la mesure garantit sa consistance interne."(Substance et fonction, p.162) 

 

DE LA COUPURE A LA RUPTURE 

Ecartons tout d'abord une équivoque possible de notre titre qui évoque un libellé identique sous la plume de Michel Pêcheux et Etienne Balibar (Sur l'histoire des

 sciences, Définitions,III,,Maspero,1969,p.11)Pour notre part,il s'agit simplement d'indiquer que ,d'un point de vue strictement historique,l'introduction par

Cassirer ,en 1910,du concept de "coupure",qui résulte elle-même d'une analyse critique de la coupure numérique dedekindienne (Lettre de Dedekind à Lipschitz

du 10 juin 1876),précède la création,par Gaston Bachelard,du concept de rupture, tel qu'il est exposé, par exemple, au chapitre VI du Rationalisme appliqué,

en 1949.

Qu'en est-il donc,pour Bachelard,du concept de "rupture" ? "Les sciences physiques et chimiques ,dans leur développement contemporain,peuvent être

caractérisées épistémologiquement comme des domaines de pensées qui rompent nettement avec la connaissance vulgaire.Ce qui s'oppose à la constatation de

cette profonde discontinuité épistémologique c'est que "l'éducation scientifique" qu'on croit suffisante pour la "culture générale" ne vise que la physique et

la chimie "mortes",cela dans le sens où l'on dit que le latin est une langue "morte".(...)Mais les rudiments ne sont plus suffisants pour déterminer les caractères

philosophiques fondamentaux de la science.Le philosophe doit prendre conscience des nouveaux caractères de la science nouvelle.

Nous croyons donc que du fait des révolutions scientifiques contemporaines on puisse parler,dans le style de la philosophie comtienne,d'une quatrième période

les trois premières correspondant à l'antiquité,au moyen âge,aux temps modernes.Cette quatrième période:l'époque contemporaine consomme précisément

la rupture entre connaissance commune et connaissance scientifique,entre expérience commune et technique scientifique.Par exemple,du point de vue du

matérialisme,l'ère de cette quatrième période pourrait être fixée au moment où la matière est désignée par ses caractères électrique,ou,plus précisément

encore par ses caractères électroniques." Et Bachelard d'indiquer par un exemple précis en quel sens il entend cette rupture entre connaissance commune et

connaissance scientifique :"Montrons comment la technique qui a construit la lampe électrique à fil incandescent rompt vraiment avec toutes les techniques de

l'éclairage en usage dans toute l'humanité jusqu'au XIXe siècle.Dans toutes les anciennes techniques,pour éclairer il faut brûler  une matière.Dans la lampe

d'Edison,l'art technique est d' empêcher   qu'une matière ne brûle.L'ancienne technique est une technique de combustion .La nouvelle technique est une

technique de non-combustion."

Chez Bachelard,toutefois,la rupture,entendue par lui en un sens historiquement bien déterminé,ne signifie pas une négation unique et définitive.Il emploie

volontiers pour la qualifier le terme de "dialectique"."Il faut attendre qu'une connaissance soit engagée,qu'une connaissance ait reçu plusieurs rectifications,

pour qu'on puisse la désigner comme une connaissance scientifique  . (...)La pensée rationaliste ne "commence" pas.Elle rectifie .Elle régularise.Elle  

normalise. Elle est positive dans un au-delà des négations fourmillantes du type de celles que nous venons très simplement de rappeler."

En un mot,la pensée scientifique contemporaine met en relief les valeurs du rationalisme ,mais d'un rationalisme appliqué pour lequel la pensée "fonde en

construisant"."L'application technique des valeurs rationnelles de la pensée scientifique détermine une véritrable récurrence de rationalité.Toute solidité

est consolidation."(id.)

A notre connaissance,Bachelard ne cite pas Cassirer,aussi est-il aventuré de tenter un parallèle entre ces deux philosophes dont la culture scientifique

ne différait que par la date.Il s'agissait de deux authentiques rationalistes,l'un marqué par la tradition idéaliste,l'autre tenté par le matérialisme.

Nous voulons seulement insister sur un point qui les rapproche.S'il est artificiel et arbitraire de lancer une passerelle entre deux concepts,coupure,pour l'un,

et rupture,pour l'autre,dont l'environnement diffère sensiblement,il reste possible de souligner que ,dans les deux cas,nous sommes assez loin d'un

saut brutal et définitif de l'erreur à la vérité,ou pis encore,de l'imaginaire au rationnel,comme ce fut le cas avec ce qu'on nomme  la "révolution" copernicienne

ou galiléenne.Salviati exprime la certitude de son savoir en termes clairs et définitifs :"je dis que l'entendement humain comprend quelques (propositions) aussi

parfaitement et en a une certitude aussi absolue que la nature elle-même;telles sont ,par exemple,les propositions des sciences mathématiques pures,à savoir

la géométrie et l'arithmétique;l'intellect divin en connaît un nombre infiniment plus grand puisqu'il les connaît toutes,mais si l'intellect humain en connaît peu

,je crois que la connaissance qu'il en a s'égale en certitude objective à la connaissance divine parce qu'il arrive à en comprendre la nécessité et que c'est là le

plus haut degré de la certitude." (Galilée,Dialogue des grands systèmes,  tr.fr.Hermann,1966). La science que Salviati oppose aux a priori de Simplicio et qui se

fonde simultanément sur des expériences,des observations et sur "les sciences démonstratives", interdit en effet tout accomodement avec la physique et

la comologie d'Aristote,tout "retour en arrière".Et chacun est libre,bien sûr,de nommer cela ,indifféremment,"rupture" ou "coupure".Mais nul n'est libre,par

contre,de se réclamer ,pour ce faire,de Dekind ou de Bachelard.Car il est clair,nous l'avons montré,que pour Bachelard comme pour Dedekind et Cassirer,

il s'agit de concepts qui désignent des évènements intra-scientifiques historiquement datés. Aussi nous reste-t-il,maintenant à revenir sur l'emploi qui en est

fait par Michel Pêcheux et Etienne Balibar,non seulement dans l'opuscule déjà cité,mais aussi au chapitre IV de l'ouvrage de Pêcheux,Les vérités de La Pali-

ce ( Maspéro, 1975). 

 INTERPRETATION PÊCHEUX

1)Pêcheux-Balibar ( Sur l'histoire des sciences, Définitions )

"Le point de non-retour"

"Ce point historique peut être situé dans les travaux de Galilée concernant la chute des corps.A partir de ces travaux,en effet,toute reprise (ou tout

remaniement) des notions physiques et cosmologiques aristotéliciennes et scolastiques devient impossible en fait.D'autre part,l'élaboration des concepts

physiques (vitesse instantanée,accélération) et mathématiques (calcul infinitésimal)que requiert l'exposition même des énoncés "dynamiques"galiléens

devient en fait nécessaire."

Deux remarques.Primo,sur l'idée d'irréversibilité .Il s'agit de deux choses très différentes.D'une part,de l'incompatibilité entre "deux systèmes du monde"

(géocentrisme/héliocentrisme);l'irréversibilité est ici la conséquence logique de l'affrontement entre deux systèmes incompatibles, deux

"paradigmes"théoriques.D'autre part,du cours de l'histoire proprement dit,de l'enchaînement à complexité croissante des inventions techniques,des instruments

d'observation,des dispositifs d'expérimentation et des lois qu'ils permettent de déterminer ainsi que des déductions qu'on en tire,etc. Dans un cas,la nécessité

est logique,dans l'autre proprement temporelle et pratique.On ne peut cependant pas interpréter le premier "point de non-retour"comme un simple conflit

d'idéologies (copernicianisme contre aristotélisme) ou de théories (rationalisme contre empirisme),car ,en réalité,la position de Copernic-Galilée résulte   

du processus complexe théorético-technico-expérimental qui ,seul,peut être qualifié d'irréversible,car il est un développement du procès de recherche qui

rend certains discours incompatibles avec la pratique scientifique du moment.Heidegger a bien vu cela,lorsqu'il observe :"Et de même qu'à la praxis revient sa

vue ("théorie") spécifique,de même la recherche théorique ne va pas sans une praxis qui lui est propre.La lecture des mesures en tant que résultat d'une expéri-

mentation a souvent besoin d'un dispositif "technique" compliqué.L'observation au microscope est assignée à la production de "préparations".Les fouilles

archéologiques,préalables à l'observation de la "trouvaille",ne vont pas sans les plus grossières manipulations." ( Etre et temps  ,§ 69 b),tr.fr. Martineau,p249)

Bref,une étude attentive du procès de recherche nous éloigne singulièrement de la polémique "épistémologique" entre "continuistes" et "discontinuistes".

Venons-en aux "définitions" proprement dites.

Le terme de " coupure",choisi pour désigner le changement de modèle théorique est discutable pour deux raisons.D'abord,il suggère une notion d'interruption

dans un processus homogène (ex.:coupure de courant),et ne traduit pas le changement de niveau,voire même l'inversion des termes d'un processus rendue par

Kant avec l'expression de "révolution copernicienne".Ensuite,pour en revenir au contexte ,s'il est choisi pour faire référence au débat épistémologique qui

opposerait un Duhem ou un Brunschvicg à un Bachelard ou un Koyré,ce choix est ,comme nous l'avons établi,bien malheureux puisque ce n'est que par une

extension hésitante que Cassirer extrait le concept de coupure de son cadre numérique pour l'appliquer à l'oeuvre de Platon.Or, tant pour Dedekind que

pour Platon,il s'agit là d'un concept unitaire exprimant la discrimination à l'intérieur même du continu.

Reste la "rupture épistémologique",cette fois prise chez Bachelard.Elle apparaitrait comme "un effet (de nature philosophique)de la coupure". Ici nul besoin de

longuement épiloguer,puisque ,très clairement,Bachelard situe cette discontinuité entre l'état de la science du XIXe et son renouveau contemporain.

Concluons que certaines dérives "philosophiques" , par un effet de déplacement,peuvent entraîner des distorsions conceptuelles graves, contaires au projet

initial de fidélité à l'esprit scientifique.

2) Les vérités de La Palice  (Pêcheux)

Il s'agit,cette fois-ci,de situer la notion de "rupture épistémologique" par rapport à "la théorie matérialiste des processus discursifs",c'est-à-dire

par rapport "à un double système de référence,à la pratique scientifique et à la pratique politique".(IV,1,p.169)

Publié dans la collection "Théorie"(Maspero) dirigée par Louis Althusser,Michel Pêcheux consacre la quatrième partie de son ouvrage aux "Processus discursifs

dans les sciences et la pratique politique".Les présupposés de son analyse sont donc ceux du matérialisme marxiste,c'est-à-dire historique,dont le fondement

ordinairement reçu est le rapport structure (rapports de production)/superstructure.Le discours scientifique constitue donc une modalité de la superstructure et

peut être désigné comme une "pratique discursive".Contre les épistémologies "idéalistes",il s'agit de dénoncer "l'idéologie théorique" de la "forme-sujet" du

discours,que celle-ci soit représentée par l'intellect,l'homme ou même l'humanité."Cela nous conduit à poser que,pour un "continent scientifique" donné,tout

évènement épistémologique (rupture inaugurant une science,"découverte" et production de connaissances ,"refonte",etc. )s'inscrit dans une conjoncture histo-

riquement déterminée par l'état des rapports d'inégalité -subordination que nous venons d'évoquer:il n'y a pas de "stade " préépistémologique,où les "hommes"

se seraient trouvés devant le monde dans un état de complète ignorance,il n'y a pas d'"état de nature" - ou d'innocence - épistémologique.Les "formes de

"connaissance empirique" et les "théories descriptives",qui sont autant d'embryons matérialistes "spontanés",mettent donc "toujours-déjà" en jeu des

objets de connaissance, des "matières premières" théoriques ayant une histoire et un développement inégaux propres,jusqu'à un point d'accumulation qui

constitue les conditions de possibilité de la coupure épistémologique dans laquelle sont produits les concepts fondateurs  d'une science,et qui marque ainsi le

commencement historique de celle-ci.C'est dire que,comme nous l'avons déjà souligné,toutes les idéologies théoriques ne se valent pas,et que leur combinaison

historiquement déterminée ne s'identifie nullement au brouillard de l'ignorance préscientifique que viendrait dissiper on ne sait quelle "révélation".Dans ces

conditions,pourquoi continuer de parler de coupure et de discontinuité épistémologiques ?Pour une raison essentielle dont l'explication ne pouvait pas être

fournie tant que l'analyse de la forme-sujet n'avait pas été introduite: en nous appuyant sur ce qui précède,nous dirons en effet que le propre des connaissances

(empiriques,descriptives,etc.)qui  précèdent la coupure  dans un champ épistémologique donné est de rester inscrites dans la forme-sujet  ,c'est-à-dire,si l'on

nous suit bien,d'exister sous la forme d'un sens évident  pour les sujets qui en sont les supports historiques,à travers les transformations historiques qui

affectent ce sens."(o.c.,pp. 172-173)

CRITIQUE ET CONCLUSION GENERALE

_______________________________

 L'analyse de cette longue citation nous permettra de faire le point sur la question de la coupure/rupture.

1°Bien que l'emploi favorise la coupure ,conformément aux "Définitions",la différence coupure/rupture semble voir disparu (rupture " inaugurant une science").

2°Il apparaît finalement que la question de la coupure n'est qu'une ultime  (?)interprétation du paradoxe du Ménon, c'est-à-dire de l'impossibilité du "saut"de

l'ignorance à la science,la doxa jouant le rôle de médiatrice.D'où l'expression de "point d'accumulation" (la goutte qui fait déborder le vase),en termes de vulgate

marxiste :le passage de la quantité à la qualité.Nous sommes renvoyés  aux "conditions de possibilité de la coupure",qui ne peuvent être qu'historiques.

3°Mais dans ce cas, "pourquoi parler de coupure et de discontinuité "?Pourquoi ce débat épistémologique ?

4°La réponse de Pêcheux est: avant la fondation conceptuelle,l'ignorance pré-scientifique a la forme-sujet,qu'elle abandonne dans les formations discursives

ultérieures.En effet ,le caractère de la  doxa  ou de l'Idéologie "comme interpellation des individus en sujets (et spécifiquement en sujets de leur discours)"est

"qu'elle fournit à chaque sujet sa réalité en tant que système d'évidences et de significations perçues-acceptées-subies."Au contraire, - "le processus de

production des connaissances est un procès sans sujet,c'est-à-dire un procès dont tout sujet est comme tel absent; - le processus de production des connais-

sances s'opère à travers des prises de positions ("démarcations",etc.)pour l'objectivité scientifique; - le processus de production des connaissances est une

"coupure continuée";il est,comme tel,coextensif aux idéologies théoriques dont il ne cesse de se séparer,de sorte qu'il est strictement impossible de

rencontrer jamais un pur "discours scientifique" disjoint de toute idéologie."(o.c.,p.180-181)

Nous avons déjà abordé le thème du rapport doxa/épistémè dans l'étude préliminaire consacrée à la DOXATIQUE,et nous y reviendrons ultérieurement.Mais il

importe de marquer ici que si la critique marxiste de Pêcheux retrouve des thèmes classiques de la philosophie,les présupposés (l'idéologie théorique)qu'elle

implique risquent d'obscursir inutilement le débat.

Nous poserons,en effet,en conclusion ,trois thèses:

1)Conformément aux idées développées par Gaston Bachelard (auquel nous consacrerons une prochaine étude),les sciences ont bien une forme-sujet,mais il

s'agit d'un sujet collectif,la communauté des scientifiques.Le sujet de cette forme n'est pas imaginaire,comme celui de la doxa,mais opératoire.

2)Si les scientifiques communiquent par des "formations discursives",les sciences en tant que dispositifs productifs de connaissances ne sont pas des

formations discursives. Il nous semble que,sur ce point,le théoricisme althusserien,par son éloignement de la pratique des laboratoires,et dans le cas de

Pêcheux du fait de son engagement en linguitique et philosophie du langage,est beaucoup plus proche de l'idéalisme que le positivisme qu'il prétend

dénoncer.Car les mathématiques ne sont pas un langage,mais comme Bachelard l'a montré,une  pensée.Et ,précisons bien,une pensée en elles-mêmes,un

symbolisme sans double articulation.Les mathématiques,en produisant des modèles,pensent directement le monde,sans recours aucun aux "formations

discursives".Et c'est cette capacité ,renouvelée à chaque extension du domaine de la connaissance,qui est fondatrice de la "rupture",car aucune formation

discursive ne saurait échapper à la position idéologique.Ce n'est pas sans raison que Spinoza relègue les "signes",c'est-à-dire le langage,dans

la connaissance du premier genre.

Or dès la révolution galiléenne modélisation mathématique et production de dispositifs expérimentaux ont montré leur mutuelle adéquation réalisée dans la

mesure. Si penser n'est pas seulement mesurer,sans aucun doute mesurer est penser (pensare !).Les oeuvres d'art sont aussi des pensées,puisqu'elles

interprétent le monde sans la médiation du langage.Aussi échappent-elles,comme les mathématiques,au risque de l'idéologie.La poésie tente cette sortie du

langage,sortie de la doxa et acquisition du statut,toujours menacé,de pur symbole. 

 

"L'ESPRIT SCIENTIFIQUE" SELON GASTON BACHELARD

_____________________________________________

 

On nous reprochera sans aucun doute d'étudier le maître après ses épigones,le matérialisme rationnel après le matérialisme historique et dialectique.Mais ce

serait ignorer l'influence exercée par Bachelard ,dans les années 1950-70,sur des étudiants et enseignants qui,marxistes ou non,éprouvaient une vive

insatisfaction à constater le désintérêt professé par l'entourage de JP. Sartre et les disciples de Heidegger à l'encontre de l'épistémologie et de l'histoire des,

sciences,ignorant sans doute que le fondateur de la phénoménologie,mathématicien de formation,s'était  d'abord fait connaître par un ouvrage sur

l'arithmétique et par six  "Recherches logiques",concurrentes de celles de Frege,autre mathématicien.La formation comme les intérêts de Bachelard renouaient

avec une tradition française illustrée, en leur temps, par les noms de Descartes,Pascal et d'Alembert.Or si,à la différence de ses prédécesseurs,Bachelard ne

pratiquait pas la recherche vivante ,du moins avait-il sur  ses contemporains le privilège de la connaître de première main,d'être mathématicien et d'avoir

enseigné la physique.

Si l'on s'interroge sur une indéniable faiblesse conceptuelle dont est affligée la philosophie continentale d'après guerre,la cause  principale devrait en être

cherchée dans la séparation de la philosophie d'avec les "sciences dures",ainsi que dans son intégration au corps des sciences dites "humaines" - trop humaines !

C'est pourquoi -quelles que soient les critiques qu'une relecture contemporaine puisse adresser à l'oeuvre de Bachelard,en particulier au tort qui fut le sien de

n'être pas un pur produit de l'élite intellectuelle et universitaire - la lecture de ses ouvrages doit toujours être préférée à celle de textes plus académiques,

car eux,du moins,vont "aux choses mêmes".

Bachelard est bien un philosophe au sens deleuzien,c'est-à-dire un créateur de concepts.On pourrait en énumérer une demi -douzaine,mais il nous semble plus

intéressant et pertinent de commencer par une question à laquelle la réponse semble pourtant aller de soi :que faut-il entendre par "esprit scientifique" ?

Quelle différence,en particulier,entre science et esprit scientifique ? A strictement parler,il n'y a pas une science,mais des sciences.Par contre,l'esprit

scientifique est supposé un, quelle que soit la science. Pourtant,les intérêts,la démarche intellectuelle,la formation d'un mathématicien ne diffèrent-ils pas de

ceux d'un physicien ou d'un naturaliste ? Pour nous aider,appelons à la rescousse les titres de certaines textes,par exemple, l'Esprit géométrique,de Pascal ,ou

l' Esprit des lois.

Nous remarquons que ni l'un ni l'autre ne prennent le soin de définir l'emploi de ce terme,qui semble donc bien connu.L'esprit,on le sait ,s'oppose à la lettre.La

lettre dit quelque chose d'un sujet.L'esprit,qui n'est point écrit,concerne le mode d'emploi de la lettre,son intention et donc son application suivant les cas. Ainsi

des lois, qu'on ne doit pas transposer brutalement d'un régime à l'autre,d'un climat à l'autre,d'un peuple à l'autre.Pascal ,qui énonce les deux règles de l'art de

persuader - "définir tous les noms qu'on impose;prouver tout,en substituant mentalement les définitions à la place des définis" -,tient à ajouter pour ses

lecteurs :"s'ils ne l'ont pas conçu parfaitement,j'avoue qu'ils n'auront rien à y apprendre. -Mais s'ils sont entrés dans l'esprit de ces règles ,et qu'elles aient fait

assez d'impression dans leur esprit pour s'y enraciner et s'y affermir...". Cela signifie  bien que par "esprit",non d'une personne mais d'une loi ou d'une règle,il

faut entendre l'intention qui a présidé à sa rédaction,son sens ,son application optimale,son bon usage. C'est pourquoi parler "d'esprit scientifique" consiste à

surajouter à la logique et à la pratique des sciences,dont se préoccupe proprement l'épistémologie,une dimension psychologique -qui,chez Bachelard ,prendra

même la forme " psychanalytique" - ,mais aussi et surtout un contexte historique.Quand il s'agit,en particulier ,de l'"esprit scientifique contemporain", "celui-ci

continue et développe les qualités de clarté,d'ordre , de méthode ,de sincérité tranquille,qui sont l'apanage de l'homme intelligent de tous les temps ".

Mais s'en tenir là serait manquer le dynamisme de la recherche contemporaine.Ce serait  surtout faire l'impasse sur les "perpétuelles ruptures entre

connaissance commune et connaissance scientifique,dès qu'on aborde une science évoluée,une science qui,du fait même de ces ruptures,porte la marque de la

modernité."( Le Matérialisme rationnel,Conclusion).

ESPRIT SCIENTIFIQUE vs ESPRIT POETIQUE

 Toute lecture étant par principe arbitraire,nous poserons que l'oeuvre de Bachelard ,commencée avec ses deux thèses de 1928  et poursuivie pendant une

dizaine d'années avec des ouvrages polémiques célébrant les formes scientifiques de la modernité - dont le plus connu restera Le nouvel esprit scientifique

(1934) - ,trouve sa véritable originalité dans le thème de la double direction de l'esprit ,scientifique et poétique,thème "incarné",si l'on peut dire,dans les

oeuvres jumelles que sont La formation de l'esprit scientifique  et  La psychanalyse du feu, toutes deux de 1938.

Dans l' Avant-propos qui présente la Psychanalyse ,l'auteur renvoie d'ailleurs à la Formation. Il écrit :"Quand nous nous tournons vers nous-mêmes,nous nous

détournons de la vérité.Quand nous faisons des expériences intimes ,nous contredisons fatalement l'expérience objective.Encore une fois, dans ce livre où nous

faisons des confidences,nous énumérons nos erreurs.Notre ouvrage s'offre donc comme un exemple de cette psychanalyse spéciale que nous croyons utile à la

base de toutes les études objectives.Il est une illustration des thèses générales soutenues dans un livre récent sur La formation de l'esprit scientifique."

Quelles sont donc ces thèses ?

Le concept central du livre,exposé dès le premier chapitre ,est celui d'obstacle épistémologique. Remarquons d'emblée que cette expression est ambiguë.

En effet,si l'épistémologue n'est pas le savant,ou, pour parler plus simplement,le scientifique,mais celui qui prend la démarche du scientifique pour objet - peu

importe la personne,qu'il s'agisse d'un philosophe ou du scientifique lui-même - l'obstacle devrait,au sens strict,être nommé épistémique ,puisque ce n'est pas

l'épistémologue qui bute contre lui,mais bien le chercheur,au cours de sa recherche.Or la difficulté vient de ce que,pour Bachelard,l'obstacle ne se rencontre

pas au cours de la recherche scientifique ,mais dans un cheminement  pré-scientifique de la pensée.  En ce sens,il semblerait légitime de dénier à l'auteur de

La formation le titre d'épistémologue -qu'on pourrait,par contre ,accorder à Auguste Comte,Claude Bernard,Bertrand Russell ou Pierre Duhem,puisqu'il analysent

la science soit dans son devenir particulier,soit dans sa structure .Mais que dire d'un auteur qui non seulement n'écarte pas les erreurs mais se spécialise dans

l'analyse de leurs formes et de leurs causes ? Ne s'agirait-il pas plutôt d'une psychologie de la connaissance comme d'autres s'y sont appliqué,soit dans le cadre

de la psychologie de l'enfant,soit dans une optique ethnologique ou culturelle ? Mais le procédé étant alors génétique et descriptif,même si  on pointait

l'existence de stades de développement intellectuel,on manquait l'essentiel de ce que vise Bachelard : la norme du vrai ,pour plagier le titre d'un ouvrage

consacré à l'épistémologie de la logique.La visée de Bachelard est en effet normative : repérer, pour chaque domaine de connnaissance,le passage de

l'imaginaire au rationnel,et donc la mutation décisive de la doxa à l'épistémè.

Deux concepts sont mis en oeuvre pour cette tâche,celui de rupture et celui de rectification.Concernant le premier,Bachelard juge qu'" il faut donc accepter

une véritable rupture entre la connaissance sensible et la connaissance scientifique." ( Formation, XII,I ). D'autre part,"le processus de rectification discursive

paraît être le processus fondamental de la connaissance objective." (id.,XII,II) Or si une rupture implique l'existence d'une discontinuité normative (le passage

du faux au vrai ) ,la notion de rectification est beaucoup moins nette,car elle rappelle le aufheben hegelien qui "dépasse en conservant".Or le thème dialectique

de la philosophie du non semble  malaisément coexister avec l'existence d'une franche rupture.Deux logiques,normative et dialectique ,sont donc

simultanément à l'oeuvre dans la pensée de Bachelard.Pour dissiper cette équivoque,il convient donc en priorité d'élucider le concept de rectification.

 

Rectifier,c'est redresser.Par exemple ,un mouvement du conducteur redresse le volant,ou un caissier rectifie son calcul.Dans les deux cas,il s'agit d'accomplir

une même opération,mais avec des données différentes et,par conséquent,un résultat différent.Rectifier,c'est recommencer dans l'attente d'un résultat

correct.Mais ce n'est pas changer de méthode.Or,pour Bachelard,il n'est justement pas question de recommencer une opération dans le contexte qui fut le

sien,mais de changer la problematique."D'après nous,souligne-t-il, l'esprit scientifique triomph(e) des divers obstacles épistémologiques et (...)l'esprit

scientifique se constitue comme un ensemble d'erreurs rectifiées."(o.c. XII,I).Formulation équivoque,voire contradictoire,puisqu'en un sens l'esprit scientifique

est vu comme l'acteur de la victoire sur les obstacles,c'est-à-dire sur les productions incontrôlées de l'imagination,mais qu'en un autre sens il ne serait que la 

somme" des erreurs rectifiées",et donc un simple résultat. C'est qu'il s'agit,en réalité, de deux plans distincts.D'une part,celui des normes épistémiques 

V/F; d'autre part, celui ,psychologique et factuel,des obstacles.La thèse de Bachelard est ainsi que la condition d'accès à la norme du vrai est le déblocage de la

recherche par la dissolution des obstacles qui interdisaient cet accès.En d'autres termes,l'obstacle est nécéssairement générateur d'erreur.Ce qui veut dire enfin

que le vrai n'est accessible que par un déplacement ou même un  renversement de problématique- ce que Kant nomme "révolution copernicienne".

La tâche de "l'épistémologue"-comme dit Bachelard- est donc paradoxale,à la fois factuelle et normative. "C'est donc l'effort de rationalité et de construction

qui doit retenir l'attention de l'épistémologue.On peut voir ici ce qui distingue le métier de l'épistémologue de celui de l'historien des sciences.L'historien des

sciences   doit prendre les idées comme des faits.L'épistémologue doit prendre les faits comme des idées,en les insérant dans un système de pensées.Un fait

mal interprété par une époque reste un fait pour l'historien.C'est,au gré de l'épistémologue,un obstacle ,c'est une contre-pensée."( Formation, I,II)

Finalement,il semble bien qu'il n'y ait pas d'équivoque.En effet,il y a deux façons,en philosophie,d'interpréter les normes.Vrai et faux peuvent se comprendre

en deux sens que nous nommerons factuel ou spinoziste.C'est pourquoi l'obstacle qui a une apparence factuelle est,nous dit Bachelard ,une idée,une pensée ou,

plus justement,une contre-pensée.Cette notion n'appartient ni au logique ni au psychologique,ni au normatif ni au factuel.

La Formation bachelardienne est la mise en pratique,le développement diversifié du Tractatus de emendatione intellectus spinoziste.

Ce que Bachelard nomme "contre-pensée" n'est autre que ce que Spinoza désigne du nom de "pensée mal formée",non pas fausse de manière extrinsèque,

critère qui ne concerne que le premier genre de connaissance ,nommé "empirisme"par Bachelard,mais "confuse et tronquée".C'est ce spinozisme latent qui

se manifeste dans des formules célèbres, mais souvent mal comprises ,comme "L'opinion pense mal;elle ne pense pas:elle traduit des besoins en

connaissances."

Que faut-il entendre par "spinozisme",sinon,essentiellement la transgression rationaliste de  l'interprétation empirique et factuelle de la vérité ? "Car quant à ce

qui constitue la forme du vrai,il est certain que la pensée vraie ne se distingue pas seulement de la fausse par une dénomination extrinsèque,mais surtout par

une dénomination intrinsèque.En effet,si quelque ouvrier concçoit un ouvrage selon les règles ,bien que cet ouvrage n'ait jamais existé et même ne doive

jamais exister,sa pensée est néanmoins vraie.(...)D'où il suit qu'il y a dans les idées quelque chose de réel <aliquid reale>,par quoi les vraies se distinguent

des fausses.(...)C'est pourquoi ce qui constitue la forme de la pensée vraie doit être cherché dans cette pensée même,et être déduit de la nature de l'entende-

ment."( Tractatus de intellectus emendatione , § 69,tr.fr.A.Koyré,Vrin,I984,pp.56-58 )

Qu'est-ce donc qu'une idée fausse,sinon une idée mal formée ,et donc une pensée qui ne provient pas de l'entendement,ou,pour parler comme Bachelard,de la

raison ?  Spinoza souligne la provenance d'une telle "non-pensée": "Nous avons donc établi une distinction entre l'idée vraie et les autres perceptions et nous

avons montré que les idées feintes,fausses,etc. tirent leur origine de l'imagination,c'est-à-dire de quelques sensations fortuites,si'lon peut dire,et isolées,qui ne

proviennent pas de la puissance même de l'esprit,mais de causes externes,selon que le corps - qu'il dorme ou soit éveillé -est affecté de mouvements divers.

(...)Nous savons en effet que les opérations par lesquelles se produisent les imaginations s'effectuent selon des lois propres,entièrement différentes des lois de

l'entendement."(idem.,§ 85,p.72).

Que les productions de l'imagination ,dans le rêve ou la rêverie,obéissent aux lois des pulsions,qu'il s'agisse d'appétit ou de libido ,et que l'esprit scientifque en

subisse ses "déviations",Bachelard en convient .Mais le langage lui-même n'est pas sans susciter de très sérieux "obstacles"tels que,tout particulièrement,

l'obstacle substantialiste.Citons en un exemple ."Le concept abstrait qu'Ohm mit en usage quelques années plus tard pour désigner les différents conducteurs

est le concept de résistance.Ce concept débarrasse la science de toute référence à des qualités sensibles directes. Peut-être pourrait-on objecter ce qu'il y a

encore de trop imagé dans le concept d'une résistance ? Mais ,en liaison avec les concepts d'intensité et de force électromatrice,le concept de résistance perd

peu à peu sa valeur étymologique pour devenir métaphorique.Ce concept est désormais l'élément d'une loi complexe,loi au fond très abstraite,loi uniquement

mathématique,qui forme une sorte de noeuds de concepts.(...)La résistance électrique est une résistance épurée par une définition précise;elle est incorpo

rée dans une théorie mathématique qui en limite toute extension abusive.L'empirisme est alors déchargé;il n'a plus à rendre compte à la fois de tous  les

caractères sensibles des substances mises en expérience." (Formation,chapitre VI)

Or Spinoza  montre bien que "les mots font partie de l'imagination (...)et qu'ils peuvent être causes de multiples et de grandes erreurs,à moins que nous ne

fassions un grand effort pour nous garder contre eux."( Tractatus, 88 ) Se garder contre les mots,pour Bachelard,c'est toujours rappeler que "la pensée

mathématique forme la base de l'explication physique et que la conditions de la pensée abstraite sont désormais inséparables des conditions de l'expérience

scientifique."(o.c.,XI,VI)

ESPRIT SCIENTIFIQUE Vs ESPRIT POETIQUE .CONCLUSION

 Si l'émerveillement est la marque de l'esprit poétique, "la pensée scientifique doit ironiser". Toujours dans l'Avant-propos à La psychanalyse du feu,il est clair

pour Bachelard que "les axes de la poésie et de la science sont d'abord inverses.Tout ce que peut espérer la philosophie,c'est de rendre la poésie et la science

complémentaires,de les unir comme deux contraires bien faits."

"Contraires","axes inverses",cela n'exclut pas la compatibilité et marque seulement une opposition.Bachelard va même plus loin,puisqu'il souhaite réaliser

leur union,leur complémentarité. Notons la précision de son expression :il ne dit pas que ces esprits contraires sont complémentaires,mais que,par suite de la

médiation philosophique ils pourraient le devenir.En quoi cette médiation est-elle bienfaisante ou même nécessaire ?

Souvent,on entend des mathématiciens évoquer la poésie,soit qu'ils en prêtent les vertus au "style" de certaines démonstrations,soit qu'ils en lisent fréquem-

ment ou même en écrivent à leurs moments perdus.Mais ce n'est pas de cela que parle Bachelard.Si la médiation philosophie est requise,c'est qu'il s'agit de tout

autre chose que de style ou de divertissement.La rôle du philosophe est de faire apparaître l'unité du travail humain et de son devenir.Qu'il ait rupture,obstacles

à surmonter, progrès continu de la "rationalité technicienne",qu' "un philosophe rationaliste donne une si longue attention à des illusions et à des erreurs" dont

le scientifique se contentera de renvoyer l'étude à l'historien des sciences,c'est bien parce que l'épistémologue n'est pas le scientifique,ne s'installe pas dans  la

science se faisant ,mais la prend bien plus en amont de ces carrefours où des divergences majeures se forment. C'est aussi en raison de l'activité philosophique

elle-même,partagée entre le souci d'objectivité et la création de noyaux signifiants à la manière du poète.

Aussi convient-il désormais de donner plus nettement la parole à Bachelard philosophe,puisqu'il serait vain de continuer la critique épistémologique sans en

mettre à jour le projet sous-jacent,et cela d'autant plus que ce projet est systématiquement exposé dans les oeuvres qui suivent.Mais il ne faudrait pas se

leurrer.La philosophie dont il sera question - ou plutôt les philosophies -sont moins celles du "penseur" Bachelard que celles de la pensée scientifique elle-même,

au cours du procès tout à la fois règlé et tumultueux de son développement.

 

L'ESPRIT SCIENTIFIQUE ET SES "PHILOSOPHIES".  Suite dans : BACHELARD PHILOSOPHE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                         

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

       

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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