Epistémologie

LISTE DE QUESTIONS D'EPISTEMOLOGIE :

_____________________________________

OBJETS ET METHODES;UNITE ET PLURALITE DES SCIENCES;lES LIMITES DE LA SCIENCE;LES SCIENCES NE CONNAISSENT-ELLES QUE DES RELATIONS?;

SCIENCES DE LA NATURE ET SCIENCES HUMAINES;RECHERCHE DES CAUSES OU RECHERCHE DES LOIS ?;VRAIES ET FAUSSES SCIENCES;lA SCIENCE NE PENSE PAS;

IGNORER,SAVOIR,DOUTER;FAITS ET LOIS;QU'EST-CE QU'UNE HYPOTHESE ?;L'AXIOMATIQUE;CAUSE EFFICIENTE,CAUSE FINALE;EXPLICATION,INTERPRETATION;

QU'EST-CE QU'UN NOMBRE ?;QU'EST-CE QU'UNE THEORIE?;DEDUCTION,INDUCTION;LA VIE ET LE VIVANT;CONNAITRE,C'EST MESURER;CAUSES ET LOIS.

 

I/UNITE OU PLURALITE DES SCIENCES - SCIENCES DE LA NATURE ET SCIENCES HUMAINES.

"Quelles sortes de choses faut-il poser comme objet d'étude du mathématicien ?En effet,ce ne sont assurément pas les choses d'ici bas,car aucune d'elles

n'est telle que celles que recherchent les sciences mathématiques.La science recherchée maintenant {i.e.la philosophie première} ne porte certes pas non plus

sur les objets mathématiques,car aucun d'eux n'est séparable.Elle n'est pas non plus science des substances sensibles,car elles sont corruptibles.En général ,on

peut se demander à quelle sorte de science il appartient de distinguer les difficultés concernant la matière des objets mathématiques;car ce n'est pas à la physi-

que,parce que toute l'occupation du physicien tourne autour des choses qui ont en elles un principe de mouvement et de repos;ce n'est pas non plus à la science

qui examine la démonstration et la science,car c'est cela même qui est le genre sur lequel elle mène sa recherche.Il reste que la philosophie que nous avons en

vue fasse elle-même l'examen de cette question."  ARISTOTE,Métaphysique,Livre Kappa,1059b 10-20 (trad.Duminil et Jaulin,GF Flammarion,2008,p.347)

EXAMEN

On évitera,dans tout commentaire,les termes de métaphysique et d'ontologie,car ils sont absents des écrits d'Aristote.Il est donc question,dans cet extrait,

de la πρωτη φιλοσοφια ,ou philosophie première,-première non chronologiquement ,mais "architectoniquement".

Aristote,on le voit,est partisan du pluralisme disciplinaire:physique,mathématique,analytique (qui comprend à la fois logique et théorie de la démonstration)

et philosophie première se partagent le champ du savoir théorique,savoir auquel il faut ajouter,bien entendu,politique,éthique, mais aussi rhétorique et

 poétique.

Une équivoque pourrait demeurer concernant la "rivalité" entre analytique -que,pour simplifier, nous appellerons logique- et la philosophie (première).Or la

dernière phrase du texte semble lever cette ambiguïté puisque,distinguant dans la mathématique la nature de l'objet du mode de démonstration,c'est à la

philosophie,et non à la logique, que le Stagirite confie la tâche d'examiner l'objet.Aussi,devra-t-on séparer logique et épistémologie,celle-ci relevant

traditionnellement du domaine proprement philosophique.

La question :"unité ou pluralité des sciences ? "est donc une question épistémologique,du genre de celles que pose le philosophe.

L'examen du texte d'Aristote a permis de conclure que ,pour lui,par exemple,physique et mathématique étaient séparées;et que, même si l'homme est un

vivant,les principes de l'éthique ne relèvent pas de la seule Physis.Il y a donc séparation issue de l'hétérogénéité des objets.

D'où la conséquence épistémologique:si l'on a en vue l'unité des sciences,ce n'est pas par l'examen de leurs objets qu'il faut commencer, observation

fondamentale que l'on peut lire sous la plume de Descartes,dès les REGULAE AD DIRECTIONEM INGENII. "Voyant que le même homme ne peut apprendre à la fois

tous les arts (...)on a cru qu'il en est de même des sciences;et les distinguant l'une de l'autre selon la diversité de l'objet dont chacune d'elle s'occupe,on pense

qu'il faut les étudier chacune à part,sans s'occuper de toutes des autres.En quoi l'on s'est trompé,car,puisque toutes les sciences réunies ne sont rien autre chose

que le savoir humain <quam sapientia humana>qui reste toujours un,toujours le même,si variés que soient les sujets auxquels il s'applique,et qui n'en reçoit pas

plus de changements que n'en apporte à la lumière du soleil  la variété des objets qu'elle éclaire,il n'est pas besoin d'imposer aucune limite à l'esprit humain;en

effet,si l'exercice d'un art nous empêche d'en apprendre un autre,il n'en est pas ainsi dans les sciences;la connaissance d'une vérité nous aide à en découvrir une

autre,bien loin de nous faire obstacle.(...)C'est que toutes les sciences sont tellement liées ensemble qu'il est bien plus facile de les apprendre toutes à la fois

que d'en détacher une des autres."(Regula I) 

Le passage de l'objet au sujet est bien ce que Kant nommera ,assez injustement ,la "révolution copernicienne" et qu'il tentera d'appliquer lui-même à la

métaphysique.Mais il s'agit,en fait,de la révolution épistémologique cartésienne - Locke,Hume et Kant n'étant que les héritiers de Descartes - et qui consiste

à s'interroger en priorité non sur les propriétés de l'objet, mais sur les conditions exigées de l'esprit lui -même,une telle exigence devant garantir a priori

la vérité du contenu.Or ces conditions -clarté et distinction de l'esprit - ne se rencontrant que dans certaines de ses opérations -intuition et déduction-,une

sélection de l'objet sera par là-même instituée,et, simultanément définie une méthode,c'est -à-dire un ordre qui consiste "dans chaque série d'objets (...)à

voir quelle chose est la plus simple,et comment toutes les autres en sont plus ou moins également éloignées."(Regula VI)

Dès lors,et même si les mathématiques servent en quelque sorte de modèle à ce savoir,se fait jour l'idée d'une MATHESIS UNIVERSALIS  ,c'est-à-dire d'une

discipline universelle. "Ainsi il doit y avoir une science générale qui explique tout ce qu'on peut chercher touchant l'ordre et la mesure,sans application à aucune

matière spéciale,et qu'enfin elle est désignée ,non sous un nom étranger,mais sous celui déjà ancien et usuel de Mathématique Universelle,parce qu'elle contient

tous les éléments qui ont fait appeler les autres sciences parties des mathématiques."(o.c.,REGULA IV) 

Dès lors,aussi,il est clair que l'idée d'unité de la science ,opérée à partir du sujet ,non de l'objet,de la méthode,et non du contenu, sera soumise aux vicissitudes

philosophiques du sujet lui-même ainsi qu'aux critiques qui le viseront,et,en premier lieu à l'accusation d'idéalisme. En effet,bien que ce terme soit postérieur

à Descartes puisque son premier usage est la désignation de la philosophie de Berkeley ("esse est percipi"),c'est bien dans les propriétés de l'idée que se trouve

la garantie de l'objectivité du savoir, ainsi que la ségrégation entre qualités premières (réelles)et qualités secondes (simplement relatives à notre constitution

 physique).C'est pourquoi Descartes tout comme Kant peuvent donner prise à une telle accusation.En fait,il s'agirait dans les deux cas non d'un idéalisme

 métaphysique,comme chez Hegel,mais d'idéalisme gnoséologique,car Kant aussi bien que Descartes ont bien réfuté toute confusion entre l'idée (ou la

 représentation) et la chose. 

Un courant épistémologique bien connu,le positivisme,a,lui aussi ,été en butte à  pareilles critiques,dans la mesure où,l'unité de la science qu'il recherchait

lui est apparue impossible à réaliser a parte objecti. Nous distinguerons,pour plus de commodité,le positivisme comtien (dont les oeuvres majeures paraissent

entre 1830 et 1854) et le positivisme logique,dû à l'Ecole de Vienne ,dans le premiers tiers du XXe siècle.

AUGUSTE COMTE

  Sur l'unité de la science,il écrit ces lignes:"Dans ma profonde conviction personnelle,je considère ces entreprises d'explication universelle de tous les phé-

nomènes par une loi unique comme éminemment chimériques,même quand elles sont tentées par les intelligences les plus compétentes.Je crois que les moyens

 de l'esprit humain sont trop faibles et l'univers trop compliqué pour qu'une telle perfection scientifique soit jamais à notre portée.(...)Car si on pouvait

espérer d'y parvenir,ce ne pourrait être ,suivant moi,qu'en rattachant tous les phénomènes naturels à la loi la plus générale que nous connaissions,la loi de la

 gravitation,qui lie déjà tous les phénomènes astronomiques à une partie de ceux de la physique terrestre.Laplace a exposé effectivement une conception par

laquelle on pourrait ne voir dans les phénomènes chimiques que de simples effets moléculaires de l'attraction newtonienne,modifiée par la figure et la position

mutuelle des atomes.Mais outre l'indétermination dans laquelle resterait probablement toujours cette conception,par l'absence des données essentielles rela-

tives à la constitution intime des corps,il est presque certain que la difficulté de l'appliquer serait telle,qu'on serait obligée de maintenir,comme artificielle,

la division aujourd'hui établie comme naturelle entre l'astronomie et la chimie.Aussi Laplace n'a-t-il présenté cette idée que comme un simple jeu philosophique

incapable d'exercer réellement aucune influence utile sur les progrès de la science chimique."( COURS DE PHILOSOPHIE POSITIVE,1° Leçon) 

EXAMEN

 

  Comme on peut le voir,Auguste Comte met en avant un "jeu philosophique" de Laplace (1749-1827) pour évoquer le problème fondamental de l'unité

ou,comme il le dit lui-même,de la synthèse objective des sciences,et, tout particulièrement, de l'homogénéité de l'astronomie et de la chimie. Ce problème 

est plus que jamais actuel ,puisque quatre types d'interaction semblent irréductibles:gravitationnelle,électromagnétique,faible (radioactivité et désintégration),

forte (nucléaire).

Pour s'en tenir au rapport astronomie/chimie évoqué par A.Comte,on notera avec Gilles COHEN-TANNOUDJI :"L'interaction gravitationnelle est

extraordinairement faible aux énergies qui sont en jeu en physique des particules.Elle n'est intense,à l'échelle macroscopique,que parce que sa portée est

infinie et qu'elle est attractive pour toutes les particules constitutives de la matière (à la différence de l'interaction électromagnétique qui est attractive ou ré-

pulsive selon le signe de la charge électrique).Si donc la gravitation ne peut être négligée dans le monde macroscopique,et apparaît même dominante dans

l'univers à très grande échelle,elle semble totalement négligeable à l'echelle des particules élémentaires."(LES CONSTANTES UNIVERSELLES, Hachette1995)

Même si, en moins de deux siècles ,la recherche physico-chimique apporte un démenti flagrant à la thèse comtienne de la vanité de toute investigation

étiologique,l'unité de la science demeure un simple fil conducteur,une Idée au sens kantien du terme.

C'est pourquoi a fortiori Comte s'est jugé en droit d'abandonner la quête d'une synthèse objective au profit d'une synthèse subjective.  "

 "Il faut revenir sur l'exclusion provisoire de la méthode subjective par l'élaboration scientifique.(...)Pour cela il suffit que la méthode subjective,renonçant à la

vaine recherche des causes,tende directement,comme la méthode objective ,vers la seule découverte des lois,afin d'améliorer notre condition et notre nature.

En un mot,il faut qu'elle devienne sociologique,au lieu de rester théologique.La fondation de la sociologie permet à la méthode subjective d'acquérir enfin la

positivité qui lui manquait,en nous plaçant irrévocablement au point de vue vraiment universel." ( COURS DE PHILOSOPHIE POSITIVE,58e leçon )

Procéder par exclusion,rejeter telle recherche au profit exclusif de telle autre,paraît difficilement acceptable en philosophie.Deux arguments sont pourtant

à la décharge de Comte.D'une part, la chimie datait de moins d'un siècle,et,d'autre part ,toute enquête portant sur la structure de la matière,sur ses éléments,

pouvait lui sembler être une rechute dans la métaphysique.C'est pourtant entre Lavoisier et Mendéleiev (1869) que s'élaborait l'atomisme proprement

 scientifique . 

_____________________________________________________________

SUITE:  LIRE LA PAGE INTITULEE "POSITIVISME LOGIQUE ET UNITE DE LA SCIENCE"                                                                                                                                                                                                                    

_____________________________________________________________

 

2-CAUSES ET LOIS. 

 _______________

 (A)ARISTOTE

Deux textes.

 

"En un premier sens,on appelle cause (aition) la matière {le constituant ,traduction Duminil-Jaulin pour 'enyparchontos'}dont quelque chose provient,tel que

l'airain de la statue,l'argent de la coupe et les divers genres de matières de semblables objets.Une autre cause est la forme et le modèle (to eidos kai to

paradeigma),c'est-à-dire l'énoncé (logos) { 'définition'doit être réservé pour horos} de la quiddité et ses genres  - comme celui de l'octave,rapport

de deux à un,et en général,le nombre-,et les parties de l'énoncé.  C'est aussi le principe premier du changement et du repos,comme est cause celui qui

s'est décidé,comme le père est cause de son enfant,et,en général,comme l'agent est cause du résultat de son action et le changement de ce qui change.

La cause est aussi semblable à la fin (hôs telos).C'est 'ce en vue de quoi',comme la promenade est 'en vue de la santé'.Car,pourquoi se promener ?On

répond:"pour bien se porter".Et en disant cela,nous pensons avoir rendu compte de la cause.C'est aussi tout ce qui joue le rôle de moyen entre un autre moteur

et la fin.Par exemple,sont causes de la santé l'amaigrissement,la purgation,les remèdes ou la chirurgie car tous ces moyens sont d'une part 'en vue d'une fin' et,

d'autre part,ne diffèrent entre eux qu'en ce que les uns sont des instruments et les autres des actions."(Métaphysique,Δ,1013 a 24- 1013 b3- et Physique,II,3,

194b)

 

FAITS  ET CAUSES (οτι et διοτι) - SCIENCE ET CONNAISSANCE DE LA CAUSE 

_____________________________________________________________

"Nous estimons posséder la science d'une chose quelconque de manière absolue (...) toutes les fois que nous pensons savoir la cause en vertu de

laquelle l'affaire (το πραγμα )existe,que c'est bien la cause de cette chose là ,et qu'il n'est pas possible qu'il en soit autrement.Telle est donc évidemment la

connaissance scientifique d'une telle chose.(...)Par conséquent,de ce dont il y a science au sens absolu du terme,il est impossible qu'il en soit autrement.(...)

Aussi c'est par démonstration que nous disons "savoir".J'entends par démonstration un syllogisme (=un raisonnement en forme) scientifique,c'est-à-dire qui

parte de prémisses vraies,premières,immédiates,plus connues que la conclusion,antérieures à elle,et qui en soient la cause."(Seconds Analytiques,I,2,71 b sq.)

----------

"La recherche pose quatre sortes de question:sur ce qu'est une chose (το οτι),sur son "pourquoi ?"(το διοτι),sur son existence,sur son essence (τι εστι).(...)

Telles sont les questions que nous posons;mais il ya des cas où nous posons la question d'une autre façon:par exemple,s'il y a ou non un centaure ou un dieu;

j'entends par là s'ils existent ou non,au sens absolu du terme,et non comme quand je demande si telle chose est blanche,ou non.Quand nous savons si la chose

existe (οτι εστι),nous cherchons quelle elle est (τι εστι),ainsi:"quel est donc le dieu,ou quel est l'homme ?"(Anal.sec.,II,89 b 32-35)

-----------

"Comme nous l'avons dit,connaître l'essence (τι εστι)revient à connaître la cause de l'existence (το αιτιον του ει εστι) - la raison en étant qu'il n'y a pas d'existant

sans cause,que celle-ci soit identique à l'essence ou différente.(...)Si la cause est distincte de l'essence et que celle-ci soit démontrable,la cause est

nécessairement le moyen terme (μεσον)."(93 a 3-6)

___________________________________________

COMMENTAIRE

  On se rappelle les textes dans lesquels Platon étudie les rapports entre science et connaissance de la cause.Il s'agit essentiellement du MENON et du

THEETETE.Si le MENON conclut à leur identité,il n'en va plus de même dans le THEETETE,dialogue qui laisse entrevoir un changement de plan et l'accès

au Topos noètos.Or l'existence d'un monde de Formes ou Idées étant récusée par Aristote,il ne reste plus à celui-ci qu'à identifier science et savoir

causal.

Mais , l'analyse sémantique qui précède l'emploi de la causalité débouche sur des résultats complexes.En effet,si l'on écarte la cause matérielle

et l'antécédent,qui ne donnent lieu à aucune nécessité (comme Hume le montrera "post hoc" ne garantit pas "propter hoc"),la science ne peut plus faire appel

qu'à la fin et à la quiddité.Or Spinoza commente ainsi l'appel aux causes finales:"Une fois que( les hommes)eurent considéré les choses comme des moyens,ils

ne purent plus croire qu'elles se fussent faites elles-mêmes;mais à partir des moyens qu'ils disposent d'ordinaire pour eux-mêmes,ils avaient dû conclure à

l'existence d'un ou de plusieurs "recteurs" de la nature,dotés de liberté humaine,ayant pour eux pris soin de tout,ayant tout fait pour leur

usage."(ETHIQUE,I,Appendice) Sans même tenir compte de cette critique ,il semble malaisé d'établir un lien de nécessité entre une action et un projet,lui-même

obéissant à des motivations plus ou moins confuses.

Reste donc le rapport entre science et cause formelle,c'est-à-dire entre cause et essence,même si par essence on n'entend plus la Forme transcendante de

Platon.Et c'est ici que se noue le lien entre science causale et démonstration conceptuelle,puisque la "la cause est le moyen terme",c'est-à-dire le "nerf"du

syllogisme,tel le concept d'humanité qui cause la mortalité de Socrate.A la technique peu rigoureuse de la division (dichotomie)pratiquée  par Platon

dans ses ultimes dialogues (Sophiste,Politique...),Aristote substitue les figures ( σχηματα,schèmes) du syllogisme,dont certaines disposent du caractère de

nécessité exigé par la science.Ce modèle démonstratif sera transmis jusqu'à la rupture épistémologique cartésienne et,au-delà, partiellement réhabilité par

Leibniz.

Ce point est fondamental. Si l'on admet,à la suite d'Aristote,que le caractère discriminant de la science est non pas seulement la vérité de ses assertions,mais

aussi leur nécessité,il reste donc à se demander à quelle(s) condition(s) une assertion revêt le caractère de nécessité,correspond à un jugement apodictique,et

non assertorique.

Observons que toute pensée rationaliste -qu'il s'agisse du cartésianisme ou du kantisme -s'est réclamée de ce critère,mais que les représentants des divers

courants ont différé sur ses modalités.Tandis que pour Kant nécessaire signifie a priori,et inné pour Descartes,Leibniz,retrouvant la tradition logiciste des

péripatéticiens, situe la nécessité dans la relation d'inclusion conceptuelle exprimée par le verbe υπαρχειν (hyparchein).Telle est en effet l'opposition entre

réalisme et idéalisme,celui-ci fondant la nécessité sur la constitution du Sujet lui-même,tandis que le réalisme ne peut la localiser qu'à l'intérieur du Logos.

Mais, de toute façon,cette catégorie que Kant nomme de modalité ne peut que qualifier un type de relation entre objets,et non ces objets eux-mêmes.Un seul

étant pourrait relever de cette modalité l' Ens a se ou l'Ens causa sui ,Dieu,cause première.

Mais, même dans ce dernier cas,la nécessité vient qualifier un mode de production,et non d'existence,celui-ci se disant :éternité.Bref,la nécessité précise un

rapport de production ,le distinguant d'un effet seulement effectif ou possible.

Les anciens mettaient la nécessité d'un évènement sur le compte du Destin,auquel se pliaient les Dieux eux-mêmes.Mais si les stoïciens ont admis son

intervention,il n'en va pas de même pour Aristote qui fait une part au hasard "dans les choses qui ne sont ni éternelles ni ordinaires."Quant à la nécessité,

Aristote se demande si  son existence est absolue ou seulement conditionnelle .Il se réclame clairement de cette dernière thèse."Ainsi,pourquoi la scie est-elle

faite de telle manière ?C'est pour former tel instrument et en vue de tel usage.Sans doute,l'acte en vue duquel la scie est faite,ne pourrait avoir lieu si elle

n'était point en fer;et par conséquent,il est nécessaire qu'une scie soit en fer pour qu'elle soit une scie ,et que son oeuvre s'accomplisse;mais il est clair que le

nécessaire n'est ici que par hypothèse,et non comme fin absolue.Ainsi le nécessaire n'est que dans la matière;et le pourquoi,la fin,est dans la raison qui la

comprend et la poursuit."(PHYSIQUE,II,IX,200a, § 3)On sait qu'Auguste Comte distingue deux sens de la nécessité:l'inévitable et l'indispensable.Celui-ci

correspond au conditionnel,celui-là à l'absolu.Or pour Aristote,si l'indispensable a toute sa place au plan de la matière et donc des moyens,l'inévitable n'a de sens

que par rapport à des situations bien circonscrites et dans un futur proche:que j'aie une contravention à payer si ,devant un radar,je dépasse la limite 

prescrite.

On comprend pourquoi une science générale des phénomènes naturels -science que Descartes et ses contemporains continuent de rechercher- ne peut surgir de

la simple coexistence du hasard (réservé à des faits accidentels et rares) et de la nécessité (conditionnelle,ou,comme dit Aristote,hypothétique),celle-ci

demeurant subordonnée à une vision finaliste et anthropocentriste du Cosmos.Faute de la signification physique globale qu'elle n'acquerra qu'avec les lois

newtoniennes,la nécessité comme fondatrice de la science ne peut donc trouver comme champ d'application que le domaine des concepts,nécessité logique,et

non nécessité physique.

 

 B- DESCARTES ET LES LOIS DE LA NATURE

____________________________________

  Résumons notre démarche.Définie par Aristote connaissance de la cause et connaissance nécessaire,la science ne peut s'appliquer à l'ensemble des

phénomènes naturels,faute de disposer de la notion de loi naturelle.Aussi doit-elle se borner  à transposer au seul discours la relation causale,à faire de la cause

le moyen terme du syllogisme et à interpréter la nécessité comme modalité du jugement.En dépit du monothéisme dont les grandes lignes sont pourtant

esquissées en philosophie par Platon et ses disciples,il faudra attendre son triomphe définitif et l'instauration du double royaume de Dieu, dont l'autorité

s'exerce à la fois sur la nature et sur la société humaine,pour que le concept grec de NOMOS soit transposable à la Création tout entière.

Les sections 36 et 37 de la deuxième partie des PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE sont donc fondamentaux pour l'instauration du concept de "loi naturelle".

Dans la section 36,Descartes commence par établir :"Que Dieu est la première cause du mouvement,et qu'il en conserve toujours une égale quantité dans

l'univers."

Connaître scientifiquement,savons-nous depuis le Ménon,puis Aristote,c'est connaître par la cause. Une science physique,dont l'objet est,depuis

Aristote,encore,le mouvement,s'attachera donc à déterminer la cause du mouvement,"en commençant par la première et la plus universelle qui produit

généralement tous les mouvements qui sont au monde".Le premier moteur non mu d'Aristote,bien qu'il n'ait pas "créé la matière avec le mouvement et le repos

de ses parties"était déjà une telle cause.Toutefois,il ne suffit pas de créer le mouvement,encore faut-il le conserver,ou plutôt expliquer pourquoi il se conserve.

Car physique et métaphysique ( ou théologie rationnelle ?)sont ici étroitement imbriquées. Le fait (le "oti") que le léger s'élève et que le lourd tombe,et

cela,pour les anciens,nécessairement ,conformément à l'essence de chacun, a été mis en question par Galilée,car l'apparence du phénomène peut être

trompeuse,plusieurs causes pouvant intervenir,dont certaines négligées comme le frottement de la bille dans la rainure du bois.Il faut donc rendre compte

par la perfection divine que le mouvement,une fois créé,se conserve."Nous connaissons aussi que c'est une perfection en Dieu,non seulement de ce qu'il est

immuable en sa nature,mais encore de ce qu'il agit d'une façon  qu'il ne change jamais."(...)d'où il suit que,puisqu'il a mû en plusieurs façons différentes

les parties de la matière lorsqu'il les a crées,et qu'il les maintient toutes en la même façon et avec les mêmes lois qu'il leur a fait observer en leur création,

il conserve incessamment en cette matière uneégale quantité de mouvement."

La section 37 des PRINCIPES peut désormais exposer philosophiquement ce que nous connaissons sous le nom de "principe d'inertie"et que Descartes désigne

"La première loi de la nature:que chaque chose demeure en l'état qu'elle est pendant que rien ne la change."

Descartes va même préciser ce qu'il entend par "lois de la nature":"ce sont certaines règles qui sont les causes secondes des divers mouvements que nous

remarquons en tous les corps,ce qui les rend ici fort considérables."

Mais pourquoi les Anciens ne les ont-ils pas formulées ?Pourquoi conclure que "si un corps commence à se mouvoir (..)il continue par après de se mouvoir

et que jamais il ne s'arrête de soi-même" ?La réponse est :"Parce que nous habitons une terre dont la constitution est telle que tous les mouvements qui

se font auprès de nous cessent en peu de temps,et souvent par des raisons qui sont cachées à nos sens,nous avons jugé,dès le commencement de notre

vie,que les mouvements qui cessent ainsi par des raisons qui nous sont inconnues,s'arrêtent d'eux-mêmes."

Descartes qualifie cette croyance de "faux préjugé qui répugne manifestement aux lois de la nature".Mais avance-t-il lui même de "bonnes raisons" contredisant

avec évidence les apparences trompeuses de nos sens ? C'est que,conclut-il,"le repos est contraire au mouvement et (que)rien ne se porte par l'instinct de sa

nature à son contraire ou à la destruction de soi-même."

 L'argument  par l'instinct est tout aussi anthropomorphique que l'interprétation de l'action du Premier Moteur chez Aristote.L'important est,d'une part , la

découverte par Descartes et Galilée du mouvement uniforme ou uniformément accéléré,et d'autre part, la mise en équation et la calculabilité de ce mouvement.

C'est cette double condition de la "science nouvelle" qui permet la rupture épistémologique entre l'étude qualitative des "mouvements naturels" et la mécanique

proprement dite,qui s'attache seulement à l'étude du mouvement local.Cette stricte délimitation de l'objet  et sa réduction aux paramètres d'espace et de temps

qui caractérise la méthode scientifique,est aussi ce qui rend possible sa mathématisation.Ce dernier point,qui rompt de manière décisive avec l'épistémologie

aristotélicienne,est exposé dans la  section 64 de la 2° partie des PRINCIPES.Le titre en est :"Que je ne reçois point de principes en physique qui ne soient aussi

reçus en mathématique,afin de pouvoir prouver par démonstration tout ce que j'en déduirai,et que ces principes suffisent,d'autant que tous les phénomènes de

la nature peuvent être expliqués par ce moyen." 

La "mathesis universalis",qui n'était dans les Regulae que l'annonce d'un programme de recherche ,trouve ici sa réalisation pleine et entière.Descartes précise

en effet :"touchant cela,je ne veux rien recevoir pour vrai ,sinon ce qui en sera déduit avec tant d'évidence qu'il pourra tenir lieu d'une démonstration

mathématique.Et d'autant que par ce moyen on peut rendre raison de tous les phénomènes de la nature."Le savoir scientifique portant sur la nature est bien

universel et nécessaire.

Les exigences aristotéliciennes sont donc satisfaites,mais par d'autres moyens.Il s'agit en effet de réduire l'objet de la mathesis à une matière "qui peut être

divisée,figurée et mue en toutes sortes de façons,c'est-à-dire celle que les géomètres nomment la quantité ,et qu'ils prennent pour l'objet de leurs

démonstrations."(idem.) Voilà jetées en quelque sorte les bases de ce "physicalisme" dont les philosophes et scientifiques du Cercle de Vienne feront la

promotion.Mais tandis que les Viennois prétendent fonder l'édifice sur la logique moderne,Descartes s'en tient,en bon disciple de Platon,à la géométrie.

Voire !Non seulement Descartes,à la différence de Galilée et surtout de Kepler ou Newton,ne formule mathématiquement aucune loi de physique,mais l'outil

est resteint à la géométrie.Bien plus,le critère de la vérité invoqué ne se limite pas aux démonstrations mathématiques en forme,mais s'étend à "ce qui sera

déduit avec tant d'évidence qu'il pourra en tenir lieu".(ibidem)Or n'oublions pas que ,pour lui, la preuve dite "ontologique"de l'existence de Dieu est aussi

certaine ,sinon davantage,qu'une démonstration de géométrie.

Concluons que Descartes fonde bien la méthode scientifique sur des bases mathématiques,mais que l'extension du critère de l'évidence à des

domaines que la géométrie ne permet pas de mettre en forme rend très fragile l'unité exigée de la nécessité et de l'universalité.

                                                                                              *                                        *

                                                                                                                    *

 C- DE HUME A KANT:LA CAUSALITE ,ENTRE GENESE PSYCHOLOGIQUE ET A PRIORITE LOGIQUE.

________________________________________________________________________________

 Revenons au fondement aristotélicien de la démarche épistémologique: connaître scientifiquement,c'est connaître par la cause,non pas seulement le

fait,"oti",mais le "dioti".Par conséquent,le statut même de la science dépend de l'interprétation du concept de causalité.

Or la causalité est elle-même une espèce de relation,une relation parmi d'autres, comme la proximité/distance spatiale,la position dans l'espace,la situation

dans le temps,la conséquence logique,etc.Pourtant,il convient de distinguer deux types de relation selon que le lien qu'elles opèrent est de nature interne ou

externe.Quand je dis que Pierre est plus vieux que Paul,je ne fais que constater entre eux deux un rapport d'âge purement externe ,qui dépend seulement de

la comparaison que j'établis.Par contre,la position d'un nombre dans la suite des naturels entretient un rapport interne à ses prédécesseurs et successeurs.

De même,si Pierre est le père de Paul,la relation entre eux  d'externe devient interne.De manière plus générale,seront dites internes les relations structurelles.

Qu'en est-il ,précisément, de la relation de causalité ?

Les réflexions conduites par David Hume (Traîté de la nature humaine ,1739, et Enquête sur l'entendement humain,1748) l'ont conduit à nier la possibilité de

faire l'expérience de la relation causale,ou plus exactement de constater par les sens le pouvoir causal d'une chose sur une autre."A la première apparition d'un

objet,nous ne pouvons jamais conjecturer quel effet en résultera.Mais si le pouvoir ou l'énergie d'une cause pouvait se découvrir par l'esprit ,nous pourrions

prévoir l'effet ,même sans l'expérience,et nous pourrions,dès l'abord,nous prononcer avec certitude à son sujet,par la seule force de la pensée et du

raisonnement. En réalité,il n'y a aucune partie de la matière qui découvre jamais,par ses qualités sensibles,un pouvoir ou une énergie,ou qui nous donne une

base pour imaginer qu'elle pourrait produire quelque chose ou qu'elle serait suivie d'un autre objet que nous pourrions appeler son effet.Solidité,étendue,mou-

vement:ces qualités sont toutes complètes en elles- mêmes,et elles ne désignent pas d'autre évènement qui puisse en résulter.Les scènes de l'univers sont

continuellement changeantes;un objet en suit un autre en une succession ininterrompue,mais le pouvoir ou la force,qui anime la machine entière,nous est

entièrement caché et ne se découvre dans aucune des qualités sensibles du corps."( Enquête ,section VII,L'idée de connexion nécessaire,tr.André Leroy,Aubier

1947,reprise par Michelle Beyssade,GF,1983).

La philosophie de David Hume est classiquement qualifiée d'empiriste et de sceptique.Si le scepticisme est revendiqué par Hume lui-même,nous constatons,à

la lecture de cet extrait ,la distance qui le sépare de l'empirisme,qu'il s'agisse d'Aristote ou de Locke.Il nous faut, toutefois, dissiper d'entrée de jeu une certaine

équivoque,celle qui consiste à confondre expérience et connaissance par les sens.En effet,Hume souligne bien dans ce passage que la cause,c'est-à-dire le

pouvoir ou la force,"ne se découvre dans aucune des qualités sensibles du corps".Nous disposons donc d'une "idée réelle de force ou d'énergie"dont nous

sommes impuissants à assigner l'origine,sinon en répétant inlassablement la formule magique:"Post hoc,ergo propter hoc."Car c'est bien la "croyance"(belief)

que nous tirons de l'expérience,autrement dit de l'attente engendrée par la répétition d'une consécution.Porté par cette répétition,notre esprit peut donc

imaginer que A est la cause de B ,s'il est vrai que pas de B sans A.Au coeur de l'expérience,la logique réapparait,avec la même nécessité que chez Aristote

pour qui la cause était,en définitive,le moyen-terme.Il faut que la contraposée soit vraie,sinon notre croyance s'effondre.

Cela signifie-t-il que la cause interne ,réelle,n'est qu'une fiction de notre imagination ?Ce serait verser dans l'idéalisme absolu.Or,le scepticisme n'est pas l'

idéalisme.Hume n'est pas plus idéaliste que Newton ou que Kant.Le phénomène n'est pas la chose telle qu'elle est dans sa nature interne.Certes il ne s'agit pas,

comme Newton le souligne dans la Préface des "Principes mathématiques de la philosophie naturelle "(1687),de revenir aux "formes substantielles et aux

qualités occultes".Mais les forces existent et "c'est en ce sens que la mécanique rationnelle sera la science et des mouvements qui résultent de forces

quelconques et des forces qui sont requises pour des mouvements quelconques."Seulement,grâce à la géométrie,cette science sera "établie et démontrée

rigoureusement.(...)En effet,poursuit Newton,toute la difficulté de la philosophie <i.e. de la "philosophie naturelle",c'est-à-dire de la physique>semble consister

à rechercher les forces de la nature à partir des phénomènes des mouvements qu'elles produisent et à démonter ensuite d'autres phénomènes à partir de ces

forces."

 Bref,la mécanique rationnelle de Newton met provisoirement entre parenthèses la nature des forces responsables de l'attraction universelle,"forces par

lesquelles les particules des corps,pour des causes inconnues jusqu'alors,sont soit poussées les unes vers les autres et se lient immédiatement après en figures

régulières,soit se fuient et s'éloignent les unes des autres."C'est à ce prix de renoncement ontologique que les effets des forces sont mesurables,calculables et

donc prévisibles et que la première axiomatique de la physique est exposée en huit définitions et trois axiomes (ou lois)du mouvement ,accompagnés de leurs

corollaires et scolies.

 Ce nouveau "Système du monde",remplaçant,en quelque sorte ,celui que Descartes avait rédigé mais non publié,ne pouvail aller sans des "Règles nécessaires

pour philosopher".Au nombre de quatre,elles concernent moins le bon usage de l'entendement que les qualités attribuables en vérité à la matière: "l"étendue,la

dureté,l'impénétrabilité,la mobilité et les forces d'inertie d'un tout vient de l'étendue,la dureté,l'impénétrabilité,la mobilité  et des forces d'inertie de ses

parties.(...)Et ceci est le fondement de toute philosophie."Toutefois,la quatrième règle ,sorte de rappel de l'induction préconisée par Aristote pour la recherche

des Principes,ramène celle-ci à son juste rang,celui de la "Philosophie expériementale",toute la méthode consistant dans un équilibre entre l'axiomatique (et

donc le géométrique),d'une part,et l'expérimental (l'inductif),de l'autre,précaution nécessaire "pour qu'une épreuve donnée par induction ne soit pas anéantie par

des hypothèses."

 

 HUME ET KANT,LECTEURS DE NEWTON

-----------------------------------------------

 Deux générations séparent le Treatise de Hume des Principia mathematica de Newton.Pourtant ,le but affirmé du philosophe écossais est de procéder à

l'unité systématique de la philosophie, comme Newton à unifié la philosophie naturelle et l'astronomie.Quel savoir  peut bien constituer le lien unificateur de la

Logique,de la Morale,de la Critique et de la Politique ("of Logic,Morals,Criticism and Politics")?Hume répond très clairement :"Il est évident que toutes les

sciences ont une relation,plus ou moins étroite, à la nature humaine,et que,si grand semble l'éloignement acquis par certaines d'entre elles,elles y reviennent

toujours,par un biais ou un autre.Les mathématiques,la physique (Natural Philosophy) et la religion naturelle elles-mêmes dépendent en quelque manière de la

science de l'HOMME."L'anthropologie devient donc,pour Hume,la clé de voûte du savoir universel.Il n'en est que plus urgent de s'assurer de la "fiabilité"des

concepts dont l'homme dispose pour son entreprise,et,en premier lieu,du concept de causalité.En effet, si les relations de proximité et de ressemblance sont

bien capables de suggérer des rapprochements et de donner lieu à des jugements qu'on qualifiera de "problématiques",seul le lien causal peut garantir

l'apodicticité du savoir.Or n'oublions pas qu'avant le TREATISE  humien nul philosophe,si l'on excepte les géniales avancées de Pascal et de Leibniz,ne s'est risqué

à traîter de la probabilité en philosophie.Science et connaissance nécessaire demeurent synonymes, et c'est bien le nexus causal qui établit cette équivalence.

Revenons à son fondement.Soit aRb la symbolisation d'une relation causale ,où a désigne l'évolution de la pression atmosphérique et b la variation de position

de l'aiguille sur le cadran du baromètre.L'erreur la plus commune consisterait, par exemple, à confondre la suite de démarches qui conduisent Pascal à

établir inductivement un rapport constant entre la variation de position du dispositif de mesure par rapport au niveau de la mer et la variation de niveau du

mercure dans le dispositif,avec l'explication physique du phénomène.Expliquer,au sens étymologique,c'est déplier,déployer,amener au jour ce qui,tout en 'in-

sistant' ,n'avait point accès à l"existence',c'est rendre accessible,visible le processus de production du réel,ce à quoi l'alchimie s'efforçait, mais à quoi seuls 

parviendront Lavoisier(1789) ,Mendeleiev (1869) et la chimie moléculaire. Expliquer,pour revenir à notre exemple,consiste à poser,ainsi que fait Pascal,

"Que la masse de l'air a de la pesanteur ,et qu 'elle presse par son poids tous les corps qu'elle enferme."(Blaise Pascal,Traîté de la pesanteur de la masse de

l'air, Oeuvres complètes,Gallimard,1954,p.428)

Il convient de distinguer en philosophie trois types de logique ou de méthode :celle de la découverte,de la preuve et de l'explication.Bien des découvertes sont

dûes au hasard ou à l'exploitation de recherches faites par d'autres (lois de Kepler, à partir des observations de Tycho Brahé,1609).La preuve met en jeu une

combinaison de logique formelle (p.ex. contraposée) et de logique inductive.Mais l'explication requiert une  THEORIE ,c'est-à-dire une interprétation globale

du réel ,telle que la théorie ondulatoire ou corpusculaire de la lumière. Bref,si l'on développe une philosophie sceptique,comme fait Hume,au prétexte  que la

nature réelle des forces qui meuvent l'univers nous échappe et (Newton) que seuls leurs effets sont déterminables par des lois,il faudra s'en tenir  à une logique

inductive et probabiliste.Par contre,et comme nous l'avons indiqué,la véritable relation causale est interne et présuppose donc une connaissance de la structure

du réel concerné,une théorie .

La "réduction" anthropologique à laquelle procède Hume lui permet-elle,du moins,de trouver un fondement humain ,qui ne sera nécessairement qu'une genèse

psychologique,à la causalité ?Ce n'est pas le cas."Notre idée de pouvoir n'est pas copiée d'un sentiment ou de la conscience de notre pouvoir interne quand nous

engendrons le mouvement animal ou que nous employons nos membres à leur usage et fonction propres.Que leur mouvement suive le commandement de la

volonté,c'est un fait d'expérience courante,semblable aux autres évènements naturels;mais le pouvoir ou l'énergie qui le produit est inconnu et

inconcevable,comme celui des autres évènements naturels."(Enquête,VII,G.F.1983,p.134) Conscient du caractère paradoxal de sa thèse,Hume ajoute en note:

"Il faut pourtant avouer que ce nisus animal que nous expérimentons <ce sentiment d'un effort fait pour surmonter une résistance>,bien qu'il ne nous apporte

aucune idée précise et déterminée de pouvoir,entre pour une très grande part dans l'idée vulgaire et précise que nous nous en formons."(id.,note 1)

 

La causalité,concept a priori de l'entendement (Kant ,science et métaphysique)

__________________________________________________________________

  Le dernier mot de Hume est donc que ce qui suit le sentiment d'un effort "n'a de connexion connue avec aucun évènement.Ce qui le suit,nous le savons par

expérience,mais nous ne pourrions le savoir a priori."(ibid.)Au coeur de notre problème,le fondement du rapport causal,surgit une alternative nouvelle:

empirique ou a priori ? A cette question ,essentielle en philosophie,Kant répond en élargissant la problématique humienne,limitée à la causalité,à l'ensemble

des concepts à portée universelle déjà nommés "catégories"par Aristote.Il explique en effet dans ses Prolégomènes à toute métaphysique future (parution en

1783,entre la première et la seconde édition de la Critique -1781 et 1787-):" J'en conviens franchement:l'avertissement de Hume fut précisément ce qui,voilà

bien des années,vint interrompre mon sommeil dogmatique,et donna une tout autre orientation à mes recherches dans le domaine de la philosophie

spéculative.(...)Je commençai donc par chercher si l'on ne pouvait pas généraliser l'objection de Hume et je ne tardai pas à trouver que le concept de la

connexion entre la cause et l'effet était loin d'être le seul qui permet à l'entendement de penser a priori les connexions des choses,bien plus,que la

métaphysique tout entière est constituée de tels concepts.Je cherchai à m'assurer de leur nombre;j'y parvins comme je le souhaitais: à partir d'un principe

unique,et je passai alors à la déduction de ces concepts ,assuré désormais qu'ils n'étaient pas dérivés de l'expérience,comme Hume s'y était attaché

<wie Hume besorgt hatte>,mais qu'ils avaient leur origine dans l'entendement pur."(tr.Guillermit,Vrin,1986) Or une telle extension prise par la recherche

kantienne ne concerne pas seulement  le domaine des concepts ni leur constitution en système,elle va bien au delà de ce que suggère l'expression de "Logique

transcendantale",puisque ,contrairement au sens ordinaire du terme de "déduction",la déduction transcendantale concerne la possibilité  et la nécessité de

l'application des catégories à l'expérience,ainsi que les limites de leur emploi."J'appelle donc l'explication de la manière dont les concepts a priori peuvent se

rapporter aux objets déduction transcendantale,et je la distingue de la déduction empirique qui montre comment un concept est fourni par l'expérience et la

réflexion sur celle-ci et ne concerne pas la légitimité de ce concept,mais le fait d'ou résulte sa possession."A quoi s'ajoute une troisième déduction,dite par

Kant  métaphysique, dans laquelle "l'origine a priori des catégories en général a été démontrée par leur accord parfait avec les fonctions logiques de la pensée."

(Critique,2e éd.,§ 26).

En résumé,il n'y a pas une déduction  ,mais trois,c'est à dire trois opérations distinctes, dont l'une,étrangère à l'objectif de KANT,rend compte de la genèse des

concepts empiriques,tandis que les deux autres sont strictement complémentaires,puisque la première engendre les catégories à partir des actes purs de

l'entendement  que manifestent les diverses fonctions du jugement (dans l'expression "déduction métaphysique,métaphysique signifie seulement "purement

logique"),et que la seconde développe la possibilité et la nécessité "de ces catégories comme connaissances a priori d'objets "qui ne sauraient jamais se

présenter qu'à nos sens."

Si l'on ajoute que  la distinction entre "transcendantale"et "métaphysique" est déjà intervenue dans  l'exposition de l'espace et du temps de l'ESTHETIQUE

TRANSCENDANTALE,on saura que par "exposition trancendantale" on entend :"1° que des connaissances synthétiques a priori <synthétiques= effectives,pas

purement logiques>découlent réellement du concept donné;2°que ces connaissances ne sont possibles que sous la supposition d'un mode d'explication

donné par ce concept."En ce qui concerne non plus seulement une exposition,comme pour l'espace et le temps,mais une déduction,ce qui est le cas des

catégories,il s'agit alors de "démontrer  le droit" de leur emploi. 

 

 LA CAUSALITE :déduction métaphysique et déduction transcendantale

-----------------------------------------------------------------------------------

  "Déduire",chez Kant,c'est légitimer,opération qu'il rattache lui-même au droit.Or la critique humienne de la connexion causale a eu pour effet principal,non pas

d'abolir l'usage commun de cette connexion -toute vie en serait sur le champ condamnée !- mais d'en soutenir l'illégitimité philosophique.En un sens,c'est tout le

pragmatisme qui sortira de cette démarche.Kant,conscient de l'abîme qui sépare dès lors usage et fondation rationnelle,substitue à la véracité divine

cartésienne ce qu'il nomme "déduction".Mais qui dit "légitimation" doit nécessairement penser recours à des règles ,lois ou principes.Leibniz a ouvert la voie en

faisant appel à la fois au principe de non contradiction,connu d'Aristote,et au principe de raison suffisante.Toutefois,comme c'était le cas pour ces deux

penseurs,les principes en question étaient à la fois logiques et ontologiques,régissant simultanément la réalité et la pensée sous une autorité suprême.Kant,

en cela arraché par la lecture de Hume à son "dogmatisme",c'est-à-dire à la présupposition leibnizienne,et ne prétendant pas progresser par la spéculation

hors du domaine circonscrit par la sensibilité humaine,ne soumet l'expérience qu'à des règles également issues de l'esprit humain,qu'il s'agisse de la sensibilité

(esthétique transcendantale) ou de l'entendement (analytique transcendantale).Ce sont de telles règles,restreintes cependant au problème du nexus causal,

que nous allons désormais nous efforcer d'exposer.

1/Remarquons d'abord qu'elles ne sauraient provenir de l' Esthétique,même pure,car ni les rapports spatiaux ni les relations temporelles ne contiennent de

nexus.Pour Kant,en effet,espace et temps ne sont que les formes de l'intuition sensible,intuition qui,à l'opposé de l'intuition intellectuelle de l'intuitus

originarius divin ,ne produit pas ses objets ,mais,comme opération d'un simple intuitus derivativus propre non seulement aux hommes mais à toute créture

douée de sensibilité et d'entendement,  "dépend de l'existence de l'objet et par conséquent n'est possible qu'autant que la capacité de représentation du

sujet en est affectée."(Remarques générales sur l'Esthétique trancendantale,IV ).C'est pourquoi "tout ce qui,dans notre connaissance, appartient à l'intuition

ne renferme que de simples rapports,rapports de lieux dans une seule intuition (étendue),rapports de changement de lieux (mouvement) et des lois qui

déterminent ce changement (forces motrices)"(idem,II). Mais de telles lois ne relèvent pas de la seule sensibilité,car il manque à celle-ci le pouvoir de

détermination dont la source est l'entendement.

2/C'est donc l' Analytique qui est le lieu de détermination des rapports empiriques,l'analytique des Concepts et des Principes qui expose le pouvoir de légiférer

de l'entendement.

(A)Déduction des catégories.

  Nous supposerons connue et,du moins accessible,la table des jugements exposant,conformément aux traîtés de Logique classiques, les quatre points de vue

auxquels l'opération de pensée doit se conformer ("Penser,c'est juger"):quantité,qualité,relation et modalité.La "déduction métaphysique",c'est-à-dire,rappelons

-le,purement logique, qui doit dériver les catégories, ou concepts purs de l'entendement,des propriétés apophantiques correspondantes,par exemple,la

catégorie d'unité de l'universalité du jugement ,la causalité des jugements hypothétiques ,ou la nécessité des jugements apodictiques,est loin d'être simple,car,

insérée dans la Logique transcendantale,elle est tout autant ontologique que logique, puisque la fonction de la pensée ,en même temps que celle-ci  relie des

concepts dans le jugement ( et la proposition qui l'exprime),est d'"assemble(r) et lie(r) un divers pour en faire une connaissance",opération que Kant nomme

"synthèse".

SUITE: NOUVELLE PAGE "KANT ,SCIENCE ET PHILOSOPHIE

 

 

 

 

 

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×