ARRIERE- PLAN

PROPOSITIONS ET "FÜHRUNG¨"

 

Du Tractatus aux diverses Remarques des années 1941-1944,Wittgenstein ,quel que fut l'objet occasionnel de sa réflexion,ne s'est jamais préoccupé que d'un unique thème logique,à savoir comment "fonctionne" une proposition.Seulement ,au cours du temps,cette réflexion a déplacé son point

d'application et,en conséquence,changé de modèle.En effet,si l'être-image répondait à la question de la figurativité de la pensée et au souci de réalisme,le rôle de la proposition dans un jeu de langage satisfait davantage un souci d'usage et de conformité sociale.En ce sens,le réalisme ne se

confond pas avec l'empiricité."Si la preuve nous convainc,nous devons aussi être convaincus des axiomes.Non pas comme par des propositions empiriques;ce n'est pas leur rôle.Ils sont exclus du jeu de langage de la vérification par l'expérience.Ce ne sont pas des propositions d'expérience,mais

des principes de jugement."( Remarques sur les fondements des mathématiques, septième partie,§ 73,Gallimard 1983,p.344).En un sens,le problème de la conformité n'est que déplacé.De conformité au réel qu'il était,il doit se comprendre désormais commme conformité à des règles.Pourtant,un 

concept commun demeure qui permet,par une sorte de rétro-action,d'interpréter correctement l'être-image de la proposition ,celui de 'Führung',que nous pouvons traduire par 'guidance'  ou régulation.Un paragraphe de la Grammaire philosophique,Première partie,IX,§113, (Gallimard,1980,p.171) nous

semble particulièrement important à cet égard.Remettant en cause une thèse du Tractatus, Wittgenstein s'efforce de réinterpréter,de manière plus souple, la notion de figurativité."En quel sens puis-je dire que la proposition est une image ? Quand j'y réfléchis,j'ai envie de dire:elle doit être une image

pour me montrer ce que j'ai à faire: pour que je puisse me guider d'après elle. [je souligne].Mais alors,tu veux simplement dire que tu te guides d'après la proposition au sens où tu te guides d'après une image."Et de préciser :"J'inclinerais à dire:'l'image me parle d'elle-même.'C'est-à-dire que le fait qu'elle 

me parle est fondé dans sa propre structure,dans sa forme et ses couleurs."(o.c.,IX,121).La conséquence est fondamentale,puisque cette libération du sens de l'image entraîne une pluralisation du langage lui-même :"Ce que je veux dire,c'est qu'il n'existe de proposition qu'à l'intérieur d'un langage.

(122).'Le langage',ce sont pourtant des langages.Les langages sont des systèmes."(idem,p.178).Cet assouplissement de l'action de l'image se retrouve aussi dans le rôle de la preuve."Ne regarde pas la preuve comme un processus contraignant mais comme un guide.Et il guide ta conception de certains

états de choses."(Remarques sur les fondements des mathématiques, quatrième partie,§ 30,Gallimard;1983,p.207). Or,si Wittgenstein ne semble pas avoir récusé son rejet du métalangage,soit en mathématique comme calcul de tous les calculs,soit en philosophie par la création d'un langage

nouveau,idéal,semblable à celui qu'ont recherché Husserl ou Mauthner,( Grammaire philosophique, première partie,VI, §72, Gallimard 1980,pp.124-125),le recours à la fonction de 'Führung' lui permet de créer une sorte de substitut pratique à l'impossible redoublement théorique .

En effet, "la preuve se trouve à l'arrière-plan [Nahrgrund,background] de la proposition,comme l'application.Elle a également quelque chose à voir avec l'application."(Remarques sur les fondements des mathématiques, sixième partie,§ 2;Gallimard,1983,p.254)

Bien que le concept d'arrière-plan ne soit pas à proprement parler thématisé dans l'oeuvre de Wittgenstein,on peut lire sous la plume de John Searle ::"The work of the later Wittgenstein is in large ground about the Background."(The Rediscovery of Mind, 1992,p.177). Qu'en est-il exactement ?

Observons d'abord que c'est dans "Intentionality" (C.U.P.,1983) que 'Background',couplé avec 'Network',est appelé par Searle à jouer un rôle fondamental dans l'économie de la représentation.Il entend par là "des pratiques et assomptions pré-intentionnelles,qui elles-mêmes ne sont ni des états

intentionnels ni des parties de conditions de satisfaction d'états intentionnels."(tr.fr. ,Les éditions de Minuit,chapitre I,sect.4,p.36). Capacités,compétences -habitus ou εξις- ,Searle précise qu'il les nomme 'arrière-plan' "faute d'un meilleur terme" (o.c.,p.37)

 Mais s'il s'agit,pour lui,de "certaines façons de faire les choses et de certaines sortes de savoir-faire (know-how) " ,est-ce dans le même contexte que Wittgenstein en a fait usage ?  Si la philosophie du langage est pour Searle "une branche de la philosophie de l'esprit" (o.c.,Introduction,p.9), en va-t-il

forcément de même pour Wittgenstein ? 'Background' et 'language- game' apparaissent quasi-simultanément dans la rédaction (en fait ,dictée) du Blue Book."Si nous voulons étudier les problèmes de la vérité et de l'erreur,de l'accord et du désaccord des propositions avec la réalité,de la nature de

l'assertion,de la supposition et de l'interrogation,nous aurons tout intérêt à examiner des formes primitives de langage,dans lesquelles ces formes de pensée apparaissent sans l'arrière-plan troublant de processus de pensée extrêment compliqués."(The Blue and Brown Books, Basil Blackwell,1984,

p.17;tr fr.Gallimard 1996,p.56.)Exprimé 'arithmétiquement', le Background serait la différence entre le 'common language' et le 'language game'.On voit donc que la première approche du BG est négative, et que le jeu de langage n'est d'abord qu'un modèle simplifié du réel.Aussi,comme avec tout

modèle,devra-t-on ,pour parvenir à une authentique et complète compréhension ,restituer "l'arrière-plan entier de la langue commune,autrement dit ce que les mots veulent usuellemnt dire pour nous.(...)Or ce qui caractérise  un ordre comme tel ou une description comme telle ou une question comme

telle,c'est le rôle que joue le fait de prononcer ces signes dans l'ensemble de la pratique du langage."(o.c,Brown Book,§ 48,p.102 (170))."

"L'INTERPRETATION A UNE FIN"

La notion de 'plan' ou d''arrière-plan' semble faire basculer l'analyse syntaxique bi-dimensionnelle dans la tridimensionnalité.A la seule analyse horizontale des relations entre termes dans la proposition ou entre propositions élémentaires dans le discours,se surajoute la 'vue dominante',

l'"übersitliche Darstellung."Mais l'accord entre composantes désormais imposé par l'arrière-plan, peut obéir à des règles diverses,telles qu 'en peinture celles de la perspective ,ou,chez les primitifs des XIV et XVe siècles,l'hommage rendu à la scène sacrée par un paysage plus ou moins onirique

et l'emploi de peinture dorée..A l'opposé,l'absurdité des résultats engendrée par de nombreuses  traductions automatiques ne peut que souligner la nécessité d'une prise en compte contextuelle globale.En effet,le passage d'un langage de signes à une langue naturelle polysémique ne peut se faire

sans référence préalable à un arrière-plan.,à une forme de vie, à une culture.Avec sa Philosophie du langage,Jerrold J.KATZ montre, dans la section du chapitre 3 consacrée au  langage ordinaire ,comment l'élargissement par Wittgenstein de son cadre de réflexion conduit celui-ci " à remplacer le modèle

de stricte définition par celui de ressemblance de famille".Mais s'il reproche à Wittgenstein d'être incapable de fixer une condition nécessaire et suffisante de l'application d'un mot à une chose,c'est que,selon l'auteur des Recherches,"ce n'est pas de l'ignorance.Nous ne connaissons pas de limite,parce qu'il

n'y en a point de tracée."(tr.fr.Payot,1971,p.68) De tracée,sans doute,puisque la 'ressemblance de famille 'est ouverte aux deux bouts.Pourtant,l'interprétation a une fin. La traduction française de Nachgrund ou de background par "arrière-plan" est  excessivement spatialisante.Elle

ne rend pas toute la force du 'Grund' ; fond,certes,mais aussi bien fondement,cause,principe.Si une langue est bien,comme globalité,culture ou mode de vie,l'arrière-plan de nos propositions ,elle ne se réduit pas,comme la mécanique,à la "construction selon un plan unique de toutes

les propositions vraies dont nous avons besoin pour décrire le monde."(Tractatus,6.343) Elle englobe toutes les propositions  possibles.Or celles-ci sont de deux sortes ,selon qu'elles ne contredisent ni les lois physiques,ni les conditions logiques du discours.Pourtant,cette détermination est restrictive dans

la mesure où elle se réfère dans les deux cas à des lois,c'est à dire à des principes objectifs..Mais il est d'autres sources de normativité que nous nommons non pas lois,mais simplement règles parce qu'elles ne reposent que sur un accord. De règles,il semble trivial de souligner l' arbitraire.

Aussi la diversité des règles incite-t-elle à distinguer les règles de pensée des règles d'action. Citons en deux exemples bien connus empruntés à Descartes.1/"Le troisième,de conduire par ordre mes pensées,en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître..."

 2/"Ma seconde maxime était d'être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais..." Notons que,dans son Discours, rédigé en français,l'auteur nomme précisément 'préceptes' les règles de la méthode (démarche théorique), et 'maximes' celles qui concernent l'action.Par contre,

l'opuscule découvert en 1701 et rédigé en langue latine s'intitulait explicitement "Regulae ad directionem ingenii".Nous ne nous priverons pas du plaisir de souligner l'analogie entre le rôle que Descartes attribue à ses Règles et la fonction que Wittgenstein accorde aux siennes :elles ne représentent ni un

impératif ,ni un principe absolu, mais un guide pour la pensée ou pour l'action.Nous avons précisé ce point dans la section intitulée "Fuhrung":la règle n'est ni un principe évident ,comme un axiome,ni un commandement ,une proposition normative apodictique.Ajoutons que  Wittgenstein traite d'abord les

règles comme des sortes d'exercices élémentaires-c'est le sens initial des 'jeux de langage'- ( jeux mathématiques,pour Descartes,enfantins ou ethniques pour Wittgenstein) qui ne trouveront leur plein usage que dans leur application à des domaines importants et socialement utiles.

D'où la dialectique permanente entre l'énoncé de la règle et son application,sans qu'on puisse savoir dans quelle mesure l'action effectuée est une conséquence de l'application de la règle.Si la règle est bien une directive, et se formule comme un "si...alors",le lien entre  antécédent et conséquent

n'est pourtant à proprement parler ni d'ordre empirique ni d'ordre logique.C'est que ce lien n'est ni synthétique ,ni analytique.Il est ,toutes choses égales d'ailleurs,comparable à celui qui intervient dans ce que Kant (Première introduction à la critique de la faculté de juger,V)nomme "faculté de juger

réfléchissante" ou "pouvoir d'appréciation" .Sans pouvoir faire référence de manière suffisamment fondée au "sens commun" de la 'Critique du  jugement esthétique',il nous semble que Wittgenstein ébauche ici la  présupposition d'un "accord" assurant la possibilité du lien entre la règle et les exemples.

"39.Il est vrai que tout se laisse justifier d'une façon ou d'une autre.Mais le phénomène du langage repose sur la régularité,l'unanimité dans l'activité.Il est de la plus haute importance que tous ou qu'une extraordinaire majorité coïncident dans certaines choses.Je peux,par exemple être tout à fait sûr que la

couleur de cet objet est appelée 'verte' par la plupart des hommes qui la voient.(...) Nous disons que les hommes pour communiquer entre eux,devraient s'accorder sur les significations des mots. Mais le crtitère de cet accord n'est pas seulement un accord sur les définitions,les définitions ostensives,par 

exemple,mais également un accord sur les jugements.Il est essentiel à la communication que nous soyons d'accord sur un grand nombre de jugements."(Remarques sur les fondements des mathématiques,VI,39; tr.Gallimard 1983,p.279). Deux points séparent Wittgenstein et Descartes.Primo,cet accord

essentiel,dont l'auteur de 'Über Gewissheit' traitera dans son tout dernier écrit ,au point d'envisager leur permutabilité,entre certitude morale et certitude intellectuelle,rapprochement auquel Descartes n'avait que songé avant d'avoir rédigé son Traité des passions de l'âme. Secundo,un tel accord laisse

relativement flou,comme chez Quine, la distinction entre l'analytique et le synthétique et ne réserve aucune place pour un 'entre deux',tandis que le rationalisme les distingue sans les dissocier.

 

NOTE SUR ÜBER GEWISSHEIT

Edités en 1969 chez B.Blackwell à Oxford par G.E.M.Anscombe et G.H.von Wright,et l'année suivante chez Suhrkamp à Frankfurt a.M.,les 676 §§ intitulés "Über Gewissheit" ont eu deux traductions françaises,toutes deux chez Gallimard, celle de Jacques Fauve en 1965,dans la collection "Les

Essais"et celle de Danièle Moyal-Scharrock,en 2006,dans la 'Bibliothèque de Philosophie'.Si l'on en croit la présentation de 4e de couverture de cette dernière édition,il s'agirait là "de la plus importante contribution à l'épistémologie depuis la Critique de la raison pure de Kant."

Comme notre travail s'efforce de pas céder à la polémique,disons en deux mots pourquoi nous avons pris la peine de citer un jugement si péremptoire. De quoi s'agit-il précisément ? L'étude dûe à Madame Elise Marrou ( De la certitude,Wittgenstein,Ellipses,2006) peut nous éclairer sur la provenance des

676 §§ regroupés sous un unique titre."Il s'agit plus précisément d'un ensemble de notes que Wittgenstein avait consignées dans différents cahiers, et qui n'étaient pas destinées à être publiées."(o.c.,p.10).Ces notes portent-elles sur un thème unique,à supposer que telle a bien été l'intention des deux

éditeurs ?La 'mise-en-scène' réalisée par cette édition consiste à choisir pour thème central de regroupement le débat "Moore-Wittgenstein",pur artefact éditorial,car Moore n'a jamais répondu aux objections et interprétations de Wittgenstein.Aussi leur intérêt n'est-il pas,pour nous ,de savoir si Wittgenstein

a réfuté les arguments de Moore,mais de faire apparaître à quelle(s) thématique(s) wittgensteiniennes cette critique a eu recours.Aussi diviserons-nous notre lecture en deux parties :I°Le prétexte :la réfutation moorienne de l'idéalisme; 2°Les thématiques de Wittgenstein développées à partir de cette réfutation.

1°Les réfutations de l'idéalisme : a)Kant,C.R.pure,Analytique des principes,4.Les postulats de la pensée empirique en général.Réfutation :-Théorème;-Preuve.Le théorème tient en deux lignes:"La simple conscience,mais empiriquement déterminée,de ma propre existence prouve l'existence des objets dans l'espace hors de moi." (C.R.Pure,G.-F.,2006,p.283).

                                                     b)Moore,Proof of an external world,tr.Françoise Armengaud,in "G.E. Moore et la genèse de la philosophie analytique",G.E.Moore,Philosophical papers,Klincksieck,1985,pp.191-192).

"Je puis à présent prouver qu'il existe deux mains humaines." "Je puis donc prouver qu'il existe à présent des objets extérieurs."

Prémisse :"j'ai une connaissance certaine de ce que j'exprime à la fois par certains gestes et pas les mots "Voici une main,et en voici une autre"Il serait complètement absurde d'insinuer que je ne le savais pas,mais que je le croyais simplement et que ce n'était peut-être pas le cas.

Conclusion :Aussi certainement que,s'il y a à présent une main ici et une autre là,il suit qu'il existe à présent deux mains.(...)Je viens donc de faire la preuve qu'il y avait alors des objets extérieurs.

2°Wittgenstein examine les concepts de doute et de certitude à partir des grilles de lecture que sont jeux de langage et arrère-plan.   

a)Jeu de langage."Le point de vue de Moore revient en fait à ceci : le concept de 'savoir' serait analogue aux concepts de 'croire',supposer','douter','être convaincu de', en ce que l'énoncé "je sais..."ne peut être une erreur.Et s'il en est ainsi,alors on peut inférer d'une expression la vérité d'une assertion.Et là ,on néglige la forme "je pensais savoir".-Mais si cette dernière était inadmissible,une erreur dans l'affirmation devrait aussi être logiquement impossible.Et quiconque est familier avec le jeu de langage doit reconnaître ceci : l'assurance d'un homme fiable qu'il sait ne peut en rien l'aider."(o.c.§21,Gallimard 2006,p.21). "Mais pourquoi suis-je si certain que ceci est ma main ?Le jeu de langage tout entier ne repose-t-il pas sur ce genre de certitude? ou :Cette 'certitude' n'est-elle pas déjà présupposée dans le jeu de langage ?"(idem.,§446,p.126).

b)Arrière-plan."Mon image du monde ,je ne l'ai pas parce que je me suis convaincu de sa justesse ou parce que je suis convaincu de sa justesse.Elle est l'arrière -plan dont j'ai hérité (der überkommene Hintergrund) et d'après lequel je distingue le vrai du faux."(ibid.§ 94,p.41-traduction légèrement modifiée.).

c) a) et b): "Dire de quelqu'un qu'il sait quelque chose dans le sens de Moore,que ce qu'il dit est donc inconditionnellement la vérité,me semble faux.-ça n'est la vérité que dans la mesure où c'est un fondement inébranlable ( eine unwankende Grunlage) de ses jeux de langage ."(ibid.§ 403,p.104)

 

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LA PHILOSOPHIE A-T-ELLE UN LANGAGE ?

 

 

 

 

 

 

 

 

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