PHILOSOPHER SANS PRINCIPE ? (2)

( 2 )PHILOSOPHER SANS PRINCIPE ,MAIS NON SANS REGLE.

     - POUR UN ARISTOTELISME SANS MASQUE

La lecture du Phèdre nous mène à la jointure du platonisme finissant et de sa réforme dans l'enseignement d'Aristote.Mais cet enseignement ,toujours soucieux de donner forme à une επιστημη,s'est employé à pourvoir la recherche d'un outil logico-linguistique débarrassé du recours encombrant

et superfétatoire au réalisme des Idées et des nombres idéaux [τον ειδητικον αριθμον] ,vestige du pythagorisme  (Métaphysique,A ,990b sq.;M,1078 b sq;N,1088b).Aussi l'intérêt porté par Aristote à l'étude de ce que Platon avait critiqué dans ses effets à la fois pédagogique (Protagoras) et politique (Gorgias), sous la forme de la rhétorique et de la sophistique ,bien

que soumis dans les Topiques à un examen méthodique et approfondi,a-t-il finalement été occulté par l'importance fondamentale accordée aux Analytiques par la tradition.Mais,depuis, la perspective a changé.L'occupation du champ du savoir par le calculable ,le mesurable et l'effectuable a accordé à l'opératoire ce qu'elle ôtait à la pure contemplation,

faisant ainsi passer au premier plan de l'intérêt philosophique l'etude de notions naguère réservées aux rhéteurs et aux sophistes ,telles que doxa et pistis.Voici pourquoi rien ne fait plus obstacle à un retour à Aristote,un Aristote désormais sans masque.

 LES REGLES DE LA DIALECTIQUE : MORE GEOMETRICO,MORE LOGICO.

 Bien qu'il soit commode de citer Euclide,le géomètre alexandrin qui vécut au troisième siècle A.J.C., et de lui emprunter une démonstration,mieux vaut s'en tenir,même si la référence est moins sûre,à l'exemple que Platon lui-même nous propose dans le Ménon (82b-85b) à l'appui de la thèse socratique sur la réminiscence ("le fait de retrouver la science en soi-même,

n'est-ce pas se ressouvenir ?[αναμιμνησκεσθαι] ).Cet exemple s'inscrit dans la démarche dialectique entendue comme un enchaînement de questions et de réponses destiné à résoudre un problème de géométrie: quelle longueur devra mesurer le côté d'un carré dont l'aire sera double de celle d'un carré donné.

La dialectique consiste ici à proposer une succession hypothèses vraisemblables mais qui se révèlent être des erreurs et à les éliminer ("une chose quatre fois plus grande qu'une autre est-elle son double ?").La réponse juste,sans être immédiatement trouvée ,est alors située entre deux extrêmes.

Mais,comme il s'agit de géométrie c'est-à-dire d'exiger une réponse exacte et non pas approchée ,Socrate propose au jeune esclave un changement de plan (μεταβασις εις αλλο γενος ):"si tu aimes mieux ne pas faire de calcul,montre nous cette ligne."(84 a).elle-ci

Plongé dans l'embarras et en quelque sorte paralysé (" effet torpille "),l'interrogé ne peut plus qu'attendre une suggestion de son interrogateur :"cette ligne,que nous traçons d'un angle à l'autre dans chaque carré ,ne les coupe-t-elle pas en deux parties égales ?" Ainsi mis sur la voie ,et de nouveau soumis à une succession de questions destinées

à éliminer les réponses impossibles,le questionné est finalement contraint de montrer sur la figure la ligne qui seule convient :"cette ligne est ce que  les spécialistes (αι σοφισται) nomment la diagonale (διαμετρον).Si tel est son nom,c'est la diagonale qui ,selon toi,esclave de Ménon,engendre l'espace double."(85 b)

Quelle est la leçon du Ménon ?Peut-être ,si apprendre est se ressouvenir,est-elle un argument à l'appui de la thèse de l'immortalité de l'âme.Mais, à coup sûr, la certitude procurée par les vérités géométriques repose sur un raisonnement qui combine l'impossibilité logique (contradiction avec des hypothèses) ,

l'appel à l'intuition pure (voir,montrer,construire selon des règles),et l'opération d'élévation à la puissance 2..

Que les mathématiques ne sont que de la logique,comme le soutient le Tractatus,c'est-à-dire des tautologies,on ne saurait le soutenir à l'examen de cette seule démonstration [αποδειξις] .Mais celle-ci montre bien,néanmoins,le rôle décisif de la dialectique et du raisonnement comme fil conducteur.

THEORIE DU RAISONNEMENT DEDUCTIF CHEZ ARISTOTE

Aristote ne va pas se contenter d'en faire la théorie (et de l'opposer à l'induction,επαγωγη )il va ,pour des siècles,conférer une fonction technique à un terme rarement employé par Platon (Cratyle 412 a 5;Théétète 186 d) ,et dont la forme verbale signifie "calculer" ou ,plus rarement, "conclure" dans la langue commune,.ο:συλλογισμος ,le syllogisme.

La languε elle-même témoigne donc de la proximité de la démarche logique et de l'opération arithmétique.Mais le génie scientifique d'Aristote tient dans leur unification technique,sinon encore symbolique,comme chez Boole,: au service de l'universalité de son emploi.

En effet,par διαλεκτικος συλλογισμοs,Aristote entend "une méthode qui nous rend capable de raisonner déductivement,à partir de ce qui est supposé admis,sur n'importe quel problème qui se présente."(Topiques,100 a).Ou plus précisément encore :"un discours déductif est tel que ,certaines certaines choses étant posées,quelque autre chose en suive nécessairement

par la vertu de ce qui a été posé."(o.c.,100a 25-27).Cette définition intervient immédiatement après une distinction fondamentale pour la suite ,puisque Aristote nomme démonstration ( αποδειξις )un syllogisme quand celui-ci est déduit de (prémisses) vraies et premières,

mais (seulement) syllogisme dialectique s'il est déduit d'opinions communes (εξ ενδοξων )."(id.100a 29-30) Précisons,cela est important ,que 'ta endoxa' ,l'opinion commune,signifie à la fois ce qui est commun et illustre,réputé, mais non ordinaire ou de peu de valeur.

N'oublions pas,en effet, les multiples observations formulées par Nietzsche sur l'évolution de la tragédie ,d'Eschyle à Euripide ,sur le remplacement du Mythe,comme principe,par le rôle pris par la  discussion ,l'argumentation,sinon le bavardage ,et donc l'opinion publique représentée par les rhéteurs.La logique,observe-t-il, "n'est que l'esclavage dans les liens du langage."

(Das Philosophenbuch,Aubier-Flammarion,bilingue,1969,p.207)La métamorphose de la dialectique dans les Topiques représente,en philosophie,la place prédominante désormais prise par la doxa dans le régime démocratique athénien.Et si le Socrate du Gorgias en fait une peinture sans complaisance,il s'agit bien ,dans l'interprétation qu'en donnera Aristote,

d'une philosophie "sans principe" absolu ,mais ,en compensation,pourvue de règles logiques nombreuses et précises.Comment les hommes procèdent effectivement,au tribunal,à l'Assemblée,dans la création poétique,dans leurs rapports quotidiens ,à la guerre ou dans les échanges,

comment ils s'organisent en fonction de leurs régimes politiques,mais sans oublier le fonctionnement des organismes vivants,cette recherche des lois et des règles qui structurent le cosmos constituera l'objectif universel de la pensée aristotélicienne,pensée méthodique,à la fois positive et théorisante.

Peut-être,aussi peut-on lui reprocher,à la différence de la pensée platonicienne,de négliger l'emploi des modèles ,des mythes et des métaphores ,et,à l'opposé du jugement porté dans sa Poétique,de trouver moins de " philosophie" dans la poésie que dans l'ιστορια,c'est-à-dire non l'histoire, mais ll'observation,le description et la classification du réel.

De Platon à Aristote ,il y aurait "cette capacité de faire se volatiliser les métaphores intuitives en un schéma,donc de dissoudre une image dans un concept." (o.c.,p183) Mais l'opposition entre ces deux philosophes ne saurait être prolongée car, si "le grand édifice des concepts montre la rigide régularité d'un columbarium romain et exhale dans la logique

cette sévérité qui est le propre des mathématiques",c'est bien Platon qui,avec son Timée,a porté le plus loin le symbolisme des modèles mathématiques,même si celui-ci ne dépasse pas un rôle simplement métaphorique dans cette oeuvre platonicienne.

Puisque ,une fois l'induction provisoirement écartée,la déduction est une démarche commune à la démonstration scientifique et à la dialectique,la différence entre ces deux méthodes tient seulement à  la valeur de leurs points de départ respectifs.Ceux-ci sont qualifiés de "εξ αληθων και πρωτων" pour la démonstration scientifique,mais seulement de "εξ ενδοξων " pour

la démarche dialectique.Quel est donc le critère des énoncés scientifiques ?Ils emportent par eux-mêmes notre conviction ( πιστις  ),bref ce sont ou des principes scientifiques ( επιστημονικαις αρχαις ) ou des énoncés qui sont déduits de ces principes.Observons l'emploi,par Aristote,du terme de "pistis"-que Jacques Brunschwig traduit par conviction-  pour qualifier

l'état dans lequel notre intellect est soumis par l'impossibilité de douter.Mais cet état de certitude,d'assurance intellectuelle,peut aussi se traduire par "preuve";par exemple, ce que le plaideur est invité à fournir au tribunal pour soutenir sa cause.Il s'agit de "rendre raison" d'une assertion ,et non de communiquer une simple croyance.

Aristote ne s'en tient pas à l'opposition platonicienne de la science et de la croyance .Le principe de la science n'est pas un fondement absolu,mais la transmission logique d'une évidence.Et c'est dans le cas de la déduction dialectique que l'opinion sert de point de départ-mais pas de véritable principe- , et que l'on peut associer ,bien qu'Aristote ne parle plus de πιστις,croyance et opinion.

 

 Si nous accordons à la doxa dialectique l'importance philosophique que nous croyons devoir lui accorder,c'est en raison de la dualité de la doxa.Sous l'influence du platonisme ,nous nous sommes accoutumés à privilégier une normativité idéale dans la représentation de la cité,alors qu'Aristote a été confronté à une démocratie bien réelle

dont le ressort,comme l'avait dénoncé le Gorgias ,est l'abus nocif d'une rhétorique sans contrôle.Or le salut du régime démocratique réside précisément dans une liberté contrôlée,et ,au premier chef,dans l'exercice d'une véritable dialectique.C'est pourquoi Aristote s'empresse de distinguer la dialectique de l'éristique, c'est-à-dire,de nos jours,la philosophie de l'idéologie.

La philosophie authentique ne consiste en effet ni à se replier sur la fiction de modèles transcendants et autoritaires,platoniciens ou non,ni sur une perversion systématique de l'opinion."C'est une déduction éristique,prévient Aristote,que celle qui prend pour points de départ des idées qui se présentent comme des idées admises sans en être réellement,

de même que celle qui,partant d'idées admises ou se présentant comme telles,se présente comme une déduction,sans en être une."(o.c.I,1,100 b,Les Belles Lettres,1967,p.2) Notre généalogie de la philosophie comme authentique dialectique s'emploiera donc à procéder à une double critique :1°celle des fausses endoxai ,opinions qui ne sont admises -ni par tous les hommes;

ni par la majorité;ni par l'élite (γνωριμοις ).2°critique (logique) des fausses déductions. Ce qu'Aristote a conçu dans les Topiques,Frege,Russell et finalement aussi le second Wittgenstein se sont attachés à le réaliser,en libérant simultanément la philosophie des illusions de la métaphysique et des pièges du langage.En cela seulement consiste la critique philosophique de l'idéologie.

  Le second paragraphe des Topiques ( 101 a 25 -101 b 4) occupe donc une situation fondamentale dans l'élaboration d'une philosophie aussi indépendante de l'épistémè que celle-ci s'est libérée du discours philosophique.Husserl,en un sens très différent,attire notre attention sur la possibilité "d'une scientificité nouvelle et non pas mathématique, ni d'une manière générale

'logique',au sens historique, (...)une scientificité qui pourrait déjà avoir devant elle une mathématique,une logique,une logistique toutes prêtes,en tant que normes déjà là."(La crise des sciences européennes,§ 34, f),tr.fr.Gérard Granel,Gallimard,1976,p.150).

H usserl entend par là "le monde de la vie tel qee nous en éprouvons les choses  dans notre vie pré-et extra-scientifique,(...)mais tout cela sur le mode subjectif-relatif,encore que normalement,dans notre expérience et dans le cercle social de ceux qui vivent en commun avec nous".(o.c.,p.157)

Certes,le monde galiléen ,dont l'épistémè physico-mathématique à instauré des fondements à la fois définitifs et gros de péripéties, a bien en commun avec celui d'Aristote "ce monde de la vie dans sa relativité méprisée."Pourtant ,Husserl a peut-être tort de rechercher bien loin "une science fondamentale d'un genre entièrement nouveau,décisive pour une philosophie"

(idem,§ 43,p.176),sous le prétexte que "dans la littérature mondiale nous chercherions en vain des recherches qui pourraient nous servir de précédent,recherches qui auraient saisi cette tâche comme celle d'une science propre (d'une science du reste étrange,science de cette δοξα si méprisée,qui,tout d'un coup doit revendiquer la dignité d'un fondement pour la science,pour l'επιστημη ?"(id.,44,p.177)

Mais l'illusion de Husserl s'explique .Sous le nom de "philosophie" persévère le paradigme platonicien (et cartésien) : la philosophie doit être recherchée comme science.Pourtant,avec finesse et justesse,Husserl observe qu'il doit s'agir "d'une science du reste étrange,science de cette doxa si méprisée...".

 Le génie d'Aristote est d'avoir ménagé une place,un τοπος qui a vrai dire n'en est pas un,"qui intéresse les notions premières de chaque science"(Topiques,2,101a - 101bn effet,"il est impossible d'en dire quoi que ce soit en s'appuyant sur les principes spécifiques de chaque science considérée,puisque précisément les principes sont ce qui est premier au regard de tout le reste.;

il est donc nécessaire,si l'on veut en traiter,d'avoir recours à ce qu'il existe d'idées admises à propos de chacune de ces notions.Cette tâche appartient à la seule dialectique,ou du moins principalement;de fait,sa vocation examinatrice ( εξεταστικη )lui ouvre l'accès des principes de toutes les disciplines."(id.,p;4) Précisisons que le terme grec conjugue les sens

d'investigatrice et d'examinatrice,et donc la dialectique exerce les fonctions du jugement et de la recherche,la normativité et la théoricité.Ses règles sont donc d'usage et de logique.Cette idée rejoint la notion wittgensteinienne de thérapie par le langage.Voyons-y de plus près.

 Il est intéressant d'observer que,sur de nombreux points,Aristote prend le contrepied de son maître.Si Platon,suivant en cela Socrate, déprécie les τεχναι,c'est-à-dire les compétences,c'est bien une aptitude,et non un savoir qu'Aristote reconnaît au dialecticien.La différence en est simple: si le possesseur du savoir ne peut se tromper quant à son exercice, l'homme compétent

doit encore exercer sa technè dans telle ou telle circonstance,appliquer les règles,les mettre adroitement en oeuvre,et peut-être,surtout,être servi par la chance.Aussi la comparaison établie entre l'oeuvre du praticien, compétent dans son domaine ,tel que l'orateur persuasif ou de l'habile médecin,et celle du dialecticien peut-elle nous surprendre.

Pourtant,n'oublions pas que les personnages auxquels Socrate s'en prend dans le Gorgias ne sont ni le maître de gymnastique ni l'orateur,mais leurs doubles trompeurs,le cuisinier ou le sophiste à la compétence perverse.   Aussi Aristote se garde-t-il bien de confondre la dialectique et l'éristique,la philosophie et son double.

Mais la philosophie n'en est pas moins une τεχνη,puisqu'on attend d'elle d'être une" affaire utile "(τινα χρησιμος η πραγματεια ,Topiques,101a 25).Quels services ,en effet,attend-on de la dialectique (de la philosophie) ?"Ils sont au nombre de trois :l'entraînement (προς γυμνασιαν),le commerce des hommes (προς τας εντευξεις ) et les connaisances contribuant à la formation philosophique

(προς τας κατα φιλοσοφιαν επιστημας)( o.c.,101 a 26-27).On aura compris que,d'une certaine manière,Aristote donne son interprétation de la formation des gardiens de la cité,sa version condensée de ce que Werner Jaeger a nommé Paidéia,et que Fustel de Coulanges caractérise comme "troisième révolution à Athènes",citant ce passage de la Politique d'Aristote :

"Si l'on veut fonder la démocratie,on fera ce que fit Clisthènes chez les Athéniens:on établira de nouvelles tribus et de nouvelles phratries;aux sacrifices héréditaires des familles on substituera des sacrifices où tous les hommes seront admis;on confondra autant que possible les relations des hommes entre eux,en ayant soin de briser toutes les associations antérieures;"(La Cité antique,

Livre IV,chap.VII,Hachette,1943,p.337.) Il s'agit bien de cela,non d'une formation sportive et d'une préparation militaire mais, comme précise bien Aristote,de l'habileté à argumenter,du pouvoir persuasif,que ce soit à l'assemblée ,au  tribunal ou même dans une situation tellement critique que la survie de la Cité en dépend (par exemple, supériorité intellectuelle et persuasive de

Thémistocle sur l'ensemble des chefs Grecs, avant la bataille de Salamine,racontée par Hérodote au livre VIII de ses Histoires )Mais,quand fait défaut une base scientifiquement sûre,à partir de quoi argumenter ?On s'est étonné de la sél ection d'Aristote.Pourtant,jusqu'à la première moitié du XVIIe siècle ,la thèse du mouvement terrestre,a encore été combattue en Europe par

"presque tous les hommes".En réalité,si,sur des questions de fait,l'unanimité ne se rencontre pratiquement  pas,elle est assez fréquente quand il s'agit de s'exprimer sur une décision à prendre.Le conflit le plus fréquent oppose la majorité à la minorité éclairée.Il semble bien qu'Aristote n'exprime pas un choix dégradé,mais qu'il propose des options en fonction des circonstances et,

surtout de la question à traîter.Par ailleurs,ajoute Aristote,le bon choix ne dépend pas exclusivement de ces trois options,séparées ou conjointes,mais peut être à la merci d'une faute de raisonnement

 

 Suite :SCIENCE,OPINION,PHILOSOPHIE

 

 

 

 

 

 

 

 

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