UNE "LOGIQUE DE L'APPARENCE"?

LA DIALECTIQUE,LOGIQUE DE L'APPARENCE ?

"En matière de définition,la discussion tourne la plupart du temps sur une question d'identité et de différence."

                                                                                             Topiques, I,4 (102 a 8-9).

Le chapitre 9 du premier livre des Topiques est consacré à une brêve mise en relation des catégories et des prédicables.On entend par "prédicable" un mode de regroupement conceptuel tel qu'il peut être opéré

soit par une définition (horismos),soit sous un propre (idion), un genre (gènos) ,une espèce (eidos),ou un accident (symbébèkos).Entre ce type de classe et et le type de la catégorie

(essence,qualité,quantité,relation,lieu,temps,position,état,action et passion) se constituera une entrecroisement tel que 'définition d'une qualité',ou 'espèce de mammifère',etc.."Il faut dire que, dans tous les cas,l'accident

le genre,le propre et la définition se rangeront dans l'une de ces prédications, attendu que  toutes les prémisses qui se forment par leur moyen désignent soit une essence (ousia),une qualité,

une quantité, soit encore l'une des autres prédications."(I,9,103 b 25-30).Cet entrecroisement des genres de catégories (ta génè tôn catègoriôn)et du niveau d'expression des prémisses ou des problèmes

(générique,spécifique,définitionnel) situe le questionnement de nature onto-logique,puisqu'il s'agit de déterminer à la fois le mode de visée du réel (en tant que substance ou sujet,que quale,quantum,etc.) et

le niveau de prédication attendu (générique,spécifique,définitionnel) qui caractérisera le problème et la prémisse.On nous permettra une réflexion sur le vocabulaire aristotélicien,précieux en la circonstance.

Aristote dit(ou écrit) ceci :"Il est découlé de cela que quiconque signifie l'étant (to ti esti) signifie soit l'essence,soit le quantum,soit une quelconque des autres catégories."(Top. I,9,103 b,28-29)Puis,dans la même page,

"Quand,de cet homme-là (ekkeiménou anthropou) nous disons que c'est là un homme ou un être vivant,on nomme un étant et on signifie l'essence ( ti esti legei,kai ousian sèmainei)"(o.c.,103 b 30-31).

Et enfin :" Si ,à propos de cette grandeur-là d'une coudée on a dit (éphè) que c'est long d'une coudée, on dit l'étant et on signifie le quantum (ti estin érei kai poson sèmainei)." (id.103 b,33-35).  

Nous avons relevé trois occurences pour montrer que:1°dans deux occurences sur trois le rapport ontique est rendu par trois verbes différents signifiant 'dire' (légei,éphè,érei),tandis que le rapport catégoriel

l'est par 'signifie' (sèmainei);2° toutefois, ce même verbe est employé quand Aristote veut souligner la plus grande proximité (pour ne pas dire l'identité) du rapport ontique et du rapport catégoriel quand il s'agit de

l'existant (to ti esti) et de son essence(ousia),et non de ce même existant et d'une autre catégorie.Est-ce parce que ,dans la proposition,l'ousia joue (fonction syntaxique) le rôle de sujet ,substrat,fondement ( hypokeiménon) ?

SIGNIFICATION ET VERITE

L'analyse terminologique a permis d'établir le rôle fondamental de la désignation (rapport ontique)  et de la signification (rapport catégoriel) pour l'interprétation de la pensée dialectique.

Mais ne perdons pas de vue l'objectif d'Aristote dans les Topiques.Si le Peri herméneias et les Catégories mettent en place une logique des termes c'est pour assurer les bases d'une logique propositionnelle,

seule à même de traîter des conditions du vrai et du faux.Aristote, et Kant à sa suite,qualifieront d'analytique la logique de la vérité,et de dialectique la logique de la vraisemblance ou de l'apparence.

Bien que ces deux expressions ne constituent pas d'exacts synonymes,on remarquera que leur structure langagière est identique chez Kant et chez Aristote, puisque qu'elle formule une alternative.

Toutefois,si les deux philosophes usent du même terme,ce n'est pas avec le même sens.En effet,si l'on se limite à l'Antithétique de la raison pure,la dialectique ,qui expose les quatre conflits des idées transcendantales

et que Kant regroupe sous le terme d'antinomies ,ne concerne pas directement les propriétés du monde de l'expérience, mais exprime "le conflit de la raison avec elle-même".Kant résume comme suit ce conflit 

que Platon,évoquant la guerre des Idées opposant idéalistes et matérialistes,nommait 'gigantomachie' (Le Sophiste,246 a ,sq.:"Nous connaissons maintenant tout le jeu dialectique des idées cosmologiques,

qui ne permettent pas qu'un objet correspondant leur soit donné dans une expérience possible,ni même que la raison les conçoive en harmonie avec les lois générales de l'expérience."(De l'intérêt de la raison

dans ce conflit avec elle-même,CRP,PUF,1950,p358) Nous ne commenterons pas l'expression de "logique de la vérité"accordée par Kant à l'analytique transcendantale,mais il importe de ne pas interpréter à tort

celle de "logique de l'apparence".Elle se trouve bien dans la Critique (De la division de la logique générale en analytique et dialectique ,o.c.p.82),mais on observera qu'elle désigne un usage incorrect de la logique

qui consiste à faire un instrument de connaissance (organon) de ce qui n'est qu'un ensemble de règles (canon),"or la logique générale,comme prétendu organon s'appelle Dialectique."(id. p 82).

De même :"la logique générale,considérée comme organon,est toujours une logique de l'apparence."(ibid.,p.82)Cela signifie qu'elle n'est productrice ni de vérité ni de fausseté,mais seulement d'illusion.

Kant,au terme de l'antithétique,va même jusqu'a parler du"jeu dialectique des idées cosmologiques" (O.C.,p.358);mais c'est aller trop loin .

Certes,les deux parties de la lutte dont seul le champion de l'antithèse est nommé (l'empirisme),mais dont l'autre incarne la tradition des 'dogmes'(dogmatisme),"se disputent pour rien et un certain mirage transcendantal

leur a fait voir une réalité là où il ne s'en trouve pas.(o.c.,p.378).Pourtant des questions comme :"Le monde a-t-il un commencement et a-t-il une limite à son étendue dans l'espace ? Y a-t-il quelque part,et peut-être

dans le moi pensant ,une unité indissoluble et indivisible,ou n'y a-t-il que le dissoluble et le périssable ?suis-je libre dans mes actions,ou,comme  les autres êtres,suis-je conduit par le fil de la nature et par le destin ?

Y a-t-il enfin une cause suprême du monde,ou les choses de la nature et leur ordre forment-ils le dernier objet où nous devons nous arrêter dans toutes nos considérations ?

Ce sont là des questions pour lesquelles le mathématicien donnerait volontiers toute sa science,car celle-ci ne peut nous procurer aucune solution satisfaisante par rapport aux fins les plus élevées

et les plus importantes de l'humanité."(idem,pp.358-359).Bref,si aucune vérité ne peut sortir des spéculations formulées dialectiquement,celles-ci n'en ont pas moins un sens et un intérêt pratique

en tant que questions,puisqu'il n' est permis d'écarter définitivement que le faux (raison pour laquelle Descartes est contraint de traîter le douteux comme faux),ce qui assurerait la vérité de la thèse opposée.

Mais l'antithétique des thèses suppose le caractère purement rationnel des arguments.Introduisez-y  tant soit peu d'empirisme et de diversité et, comme Hegel l'a bien compris ,la dialectique se nourrit de la

contradiction et progresse grâce à elle.Or les thèses de la dialectique aristotélicienne ne manient pas des idées de la raison mais sont l'expression d'opinions qui, comme telles, ne font que s'efforcer d'être (partiellement) vraies. 

En conséquence,à la différence de la dialectique kantienne,la dialectique conserve pour Aristote la visée aléthique qu'elle avait chez Platon,et, cela ,quel que soit son domaine d'investigation,

qu'il s'agisse de questions naturelles,de problèmes moraux,métaphysiques ou logiques.Comme la démarche scientifique,elle doit,pour conserver quelque valeur ,se conformer au lois logiques et tout d'abord

au principe de contradiction.Mais elle n'est pas plus gratuite et ludique que chez Kant.Elle n'est donc pas une pure"logique de l'apparence",au sens de"logique de la fiction'.

.Seulement,n'étant pas assurée de ses bases,sa démarche demeure incertaine et critique,tant vis-à-vis d'autrui que vis-à--vis d'elle-même."En outre,réclamer une réponse par oui ou par non

n'est pas le rôle de celui qui démontre,mais de celui qui procède à un examen critique (hè gar peirastikè esti dialektikè) ,et a en vue non pas celui qui sait,mais celui qui ignore et prétend savoir.

Celui-là qui considère  les principes communs dans leur application à l'affaire en question (kata to pragma theôrôn) est un dialecticien,mais celui qui n'en a que l'apparence est un sophiste."(Réfutations sophistiques,11,171 b,1-7)

 DEDUIRE OU DEMONTRER

Bien que certaines parties des Topiques soient probablement postérieures aux Analytiques (en particulier I et VIII),il est malaisé de comprendre le sens et la valeur du travail de recherche

que leur ensemble représente sans le situer par rapport à la découverte du syllogisme.

En effet,ces deux types de recherche répondent au même objectif et sont donc complémentaires.Dans les deux cas,il s'agit de mettre en oeuvre des arguments

et de procéder déductivement, bien que les points de départ diffèrent.Dans les Topiques,la déduction de la conclusion qui justifie ou contredit la thèse proposée se fera ,on le sait, à partir d'un choix

de prémisses issues soit de lieux communs, unanimes ou majoritaires, soit de l'opinion de spécialistes reconnus,c'est-à-dire non de vérités premières,mais ,faute de telles vérités,

en se fondant sur l'opinion que l'on se fait des choses.Certes,il ne s'agit pas de n'importe quelle opinion Celles-ci ne sont acceptées qu'à la suite d'un tri,d'une mise à l'épreuve qui est censée garantit leur fiabilité.

Quoi qu'il en soit,les Topiques se situent bien dans l'ordre de la doxa et de la pistis  et non de l'épistémè.

Pourtant,il s'agit dans les deux cas d'opérer une déduction ,un  "syllogismos",car dans la langue grecque ce terme n'a pas la valeur restreinte qu'Aristote lui a accordée à partir des Analytiques ,

exception faite des livres I et VIII des Topiques. Dans les Analytiques, syllogismos prend en effet la valeur restreinte de "apodeixis",c'est -à-dire de dé-monstration.Pourquoi cela ?

La raison en est que,tout en appartenant strictement à l'univers du langage ou de la pensée symbolique,le syllogismos,du moins sous certaines de ses figures (schèmata),

semble bénéficier de la vertu qui,jusqu'ici,appartenait exclusivement  à la dé-monstration géométrique,et reposait sur ce que Kant nommera "intuition pure".

Aristote,en effet,dans son énumération initiale des syllogismoi (Top.I,1) ne réserve pas le terme apodeixis aux raisonnements mathématiques,il y inclut le syllogisme concluant de la pure logique

tout en les distinguant clairement,car une erreur mathématique se distingue d'une erreur prement logique, "C'est en prenant appui sur des assomptions propres à la science considérée,tout en étant fausses,

qu'il effectue sa déduction.De fait,c'est en traçant des demi-cercles autrement qu'il n'est permis,ou en tirant certaines lignes  autrement qu'elles ne devraient être tirées,qu'il se donne le moyen de commettre son paralogisme."(101 a 13-17)

 La découverte aristotélicienne des Analytiques est donc la création ,en marge de la langue ordinaire mais aussi de la langue technique des géomètres, d'une langue symbolique permettant à la fois

d'opérer sur des symboles littéraux reproductibles,  devenus indépendants du sens des mots auxquels ils se substituent ,et de mettre en relief les opérations logiques de substitution,inclusion,négation, etc,qui

s' appliquent à l'extension de l'usage de  ces symboles .C'est ,bien sûr,un artifice,mais,faute d'accomplir le 'saut' décisif qu'il représente,la pensée demeurerait en quelque sorte"engluée" dans le contenu multiple et variable des concepts.

C'est alors qu'il faudra faire appel à ce travail sur le sens représenté par la déduction dialectique opérant sur la langue commune.

 Les éléments de l"analyse logique du discours déclaratif (logos apophantikos)sont exposés dès le chapitre 4 du Peri herménéias.Ils comportent en tout premier lieu la qualité de l'énoncé (affirmation ou négation)

ainsi que sa quantité (universel ,particulier,indéfini),et,par combinaison,l'universelle, affirmative ou négative;la particulière, affirmative ou négative.On observera que la quantité détermine le nom (onoma)

et la qualité le verbe (rhèma).Aristote,nous l'avons vu, distingue aussi les diverses façons de nier :opposition (antithésis);contrariété (énantiôsis);contradiction (antiphasis) ,selon que la négation porte

sur un simple terme ou sur la propositon prise comme un tout (protasis).Que faut-il entendre par là ? "La proposition est le discours affirmatif ou négatif qui asserte quelque chose au sujet de quelque chose [on

pourrait traduire aussi"de quelqu'un au sujet de quelque chose (tinos kata tinos)]. Il y a donc deux types de réponse possible selon que celle-ci est attendue d'une recherche empirique ou du rapport

entre la proposition en question et une autre proposition. Dans ce dernier cas,ce rapport est un lien déductif,mais il peut,à son tour,revêtir deux formes.Ecoutons Aristote.

"La proposition démonstrative (protasis apodeiktikè) diffère de la proposition dialectique en ce que ,dans la proposition démonstrative,on prend l'une des deux parties de la contradiction 

(car démontrer,ce n'est pas demander,c'est poser), tandis que,dans la proposition dialectique on demande à l'adversaire de choisir entre les deux parties de la contradiction."(Anal.prem.,I1,24 a 20-25)

Mais s'agit-il là d'une distinction de nature logique ou,bien plutôt,d'une différence d'usage,rhétorique et pragmatique ?Aristote n'observe-t-il pas,dans sa Rhétorique ( II,1391 b 7-10) que

 " les discours persuasifs s'emploient pour déterminer un jugement,car les sujets sur lesquels notre conviction est faite et notre jugement porté  ne requièrent plus de discours" ?

C'est pourquoi , avant même de s'intéresser à l'usage du discours dialectique,il faut approfondir la nature même de la déduction comme telle,indépendamment de son emploi,

de même qu'il convient de ne pas encore élucider la fonction analytique,c'est-à-dire la régression de l'effet à la cause assumée par la démonstration scientifique .

Même si l'intérêt d'Aristote se porte préférentiellement sur les sciences déjà constituiées ou en voie de constitution et sur la réflexion épistémologique qui les concerne,le Stagirite

 restera le génial fondateur de la science du "logos",que nous la nommions logique,sémantique,ou grammaire philosophique,science à laquelle les stoïciens,Pascal,Condillac et, pour finir,des mathématiciens des XIXe et XXe siècles apportèrent leur contribution.

 

Cette fondation tient d'abord à quelques formules définissant son objet.1°La proposition (protasis) est le discours qui affirme ou qui nie quelque chose de quelque chose et ce discours est soit universel,

soit particulier,soit indéfini.(Premiers analytiques,24 a 10,16-17); 2°Le raisonnement (syllogismos) est un discours dans lequel certaines choses étant posées,quelque chose d'autre que ces données

en résulte nécessairement par le seul fait de ces données.(o.c.,24 b 17-18)  Ceci posé,les différences entre démonstration (apodeixis) et dialectique deviennent secondaires,car elles tiennent davantage

 à l'objet , à la finalité et à la nature des fondements qu'à la structure proprement logique.(propositions vraies et premières dans le cas de la science,apparence et vraisemblance pour la dialectique).Aristote le souligne:

"Mais il n'y aura aucune différence en ce qui concerne la production même du raisonnement dans l'un et l'autre cas.En effet qu'on démontre ou qu'on interroge,on construit le raisonnement (syllogismos)

en posant que quelque chose appartient ou n'appartient pas à autre chose (hyparchein è mè hyparchein).Il en résulte qu'une proposition déductive prise en tant que telle sera

l'affirmation ou la négation que quelque chose au sujet de quelque chose."(24 a ,25-31)Que le raisonnement dialectique porte sur "l'apparence et l' opinable "(tou phainoménou kai endoxou) suffit-il pour

justifier une répose positive à notre question initiale :"La dialectique,logique de l'apparence ?"Certes,la réponse est d' Aristote lui-même : l'apparence est bien le domaine de la dialectique.Mais cela veut dire que,

dans ce cas, le raisonnement n'opère pas sur le réel sensible,sur les phénomènes observable,mais sur l'expression verbale de représentations.

Aussi, faire appel au plus grand nombre possible d'opinions ,ou,à défaut,au témoignage de 'spécialistes reconnus' constitue bien une démarche rationnelle dans une monde "ondoyant et divers"

Il faut donc être reconnaissants à Aristote d'avoir,à la différence de Platon,ouvert la recherche aux manifestations de la vie humaine collective jusque là abandonnées à l'enseignement des rhéteurs et des sophistes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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