L'ANALYSE LOGIQUE DES PHENOMENES REELS

1/ WITTGENSTEIN : L'ANALYSE LOGIQUE DES PHENOMENES REELS

 

  Dès sa conférence devant l' Aristotelian Society de 1929,W.manifeste une double exigence.D'une part, il

expose certaines vues philosophiques qu'il partage avec Russell et Frege suivant lesquelles la tâche de la

théorie de la connaissance est "d'exprimer dans un symbolisme approprié ce qui dans le langage ordinaire

conduit à des méprises sans fin"(Quelques remarques sur la forme logique,tr.Rigal,TER 1985,p.16).

D'autre part,il se voit contraint de rejeter le dualisme simpliste du Tractatus entre tautologies et énoncés des

sciences de la nature,entre propositions vides de sens et propositions sensées.C'est dans cette observation

que la logique n'est pas seulement un réservoir de formes vides,mais une puissance  de

structuration,de modélisation du réel,que se manifeste le premier "tournant" de la pensée de Wittgenstein.

Celui-ci observe,en effet :"nous ne pouvons substituer un symbolisme clair à un symbolisme imprécis qu'en

examinant les phénomènes que nous souhaitons décrire.(...) La recherche logique porte sur les phénomènes

eux-mêmes,autrement dit,d'une certaine manière a posteriori."( Quelques remarques,pp. 16-18)

  La rupture avec le Tractatus est patente.Celui-ci enseignait :" Les propositions logiques décrivent

l'échafaudage du monde,ou plutôt elles le figurent.Elles ne 'traitent' de rien.Elles présupposent que les noms

ont une signification et les propositions élémentaires un sens;et c'est là leur connexion au monde.Il est clair

que quelque chose à propos du monde doit nous être indiqué par la circonstance que certaines connexions de

symboles -qui ont par essence un caractère déterminé -sont des tautologies.(...)Cela veut dire qu'en logique

c'est la nature des signes naturellement nécessaires qui elle-même se manifeste.Si nous connaissons la

syntaxe logique d'un symbolisme quelconque,alors nous sont déjà données toutes les propositions de la

logique."(T., 6.124) et "C'est pourquoi,il ne peut jamais y avoir de surprises en logique."(6.1251)

 Or,dix ans plus tard,il ne suffit plus que le logicien-philosophe se préoccupe de règles portant sur les signes 

(6.126).Wittgenstein semble redécouvrir,à côté des formes logiques,une sorte de "logique transcendantale" en

rapport avec les formes de la sensibilité et disposant de leur propre "multiplicité logique".Il note : "Nous

rencontrons les formes de l'espace et du temps avec toute la diversité des objets spatiaux et temporels,comme les couleurs,les

sons,etc.,etc.,avec leurs gradations,leurs transitions continues et leurs combinaisons selon des proportions diverses,

toutes choses que nous ne pouvons saisir par nos moyens ordinaires d'expression."( Quelques remarques,p.22)


Dans Quelques remarques,W. ne revient pas sur le statut figuratif de la proposition.Ce statut conditionne

la valeur aléthique de la proposition,et non l'inverse:"la proposition ne peut être vraie ou fausse que dans la

mesure où elle est une image de la réalité."(4.06) Toutefois,la structure du réel se prête plus ou moins à des

formes logiques de figuration diverses et variées,suivant le "degré de multiplicité mathématique"du mode de

dénotation choisi.Le mode de dénotation du langage ordinaire est parfois imprécis;l'expression symbolique

russellienne convient mieux,car elle permet d'éviter de graves incorrections syntaxiques,mais elle n'est pas la

seule possible,ni toujours la mieux adaptée.

 On voit aussi que ,dès le T.,W.fait appel à un type de figuration non-linguistique.La forme d'une tache noire

sur du papier blanc "peut être décrite en disant,pour chaque point de la feuille,s'il est blanc ou noir"(4.063),

comme,dans un autre registre,"les possibilités de vérité des propositions élémentaires sont les conditions de

vérité et de fausseté des propositions."(4.41) Par exemple,si deux propositions élémentaires sont connectées

par une conjonction,,le résultat ne sera vrai que dans un cas sur quatre, à savoir :si p et q sont vraies.

L'ensemble des cas possibles est exposé par W. sous la forme de tables "ordonnant les fonctions de vérité en

séries." (5.101)

Revenons à Quelques remarques.L'exposé de W.est-il susceptible de rendre perplexes les quelques lecteurs 

du T.,plutôt que les auditeurs non prévenus ?Pourtant,l'auteur reste fidèle à la méthode de projection et de

figuration,qu'il se contente d'assouplir et de diversifier.La référence à des coordonnées cartésiennes n'est-elle

pas elle-même un rappel plus élaboré et numérique de la description de la tache noire ?Par ailleurs,le rappel

du caractère inapproprié de "nos moyens ordinaires d'expression" n'est pas pour nous surprendre.En fait,

la vraie nouveauté consiste dans l'appel à la notion de "phénomène" et à sa "multiplicité logique":

gradation,caractère transitoire,etc.Notons aussi cette prise de position sans ambiguïté :"nous ne pouvons

substituer un symbolisme clair à un symbolisme imprécis qu'en examinant les phénomènes que nous

souhaitons décrire."(o.c.,p.16)C'est pourquoi W. propose le mode d'expression mathématique,après l'avoir

banni de la logique pure,sous la forme d' un système de coordonnées cartésiennes.Ce système figure "une tache P par

l'expression [6-9,3-8],et une proposition concernant cette tache,P est rouge,par exemple,par le symbole

"[6-9,3-8]R,où R est un terme non encore analysé,"6-9" et "3-8" représentant respectivement l'intervalle

 continu entre ces nombres."(o.c.,p.22 et schéma p.24)

 

Toutefois,la nouveauté la plus marquante de l'exposé de 1929 ne se limite pas au mode d'expression, mais

concerne la logique elle-même,le statut des propositions élémentaires,dites "atomiques" en vocabulaire

russellien.

D'après le T.,"un signe qu'une proposition est élémentaire,c'est qu'aucune proposition élémentaire ne peut

être en contradiction avec elle."(4.211) Par exemple,"ici,maintenant,tache rouge" n'entre pas en contradiction

avec "ici,maintenant,tache bleue".Cela signifie que, conformément à la leçon du T.,aucune relation interne,de

nature logique,telle que celle qu'institue un opérateur,n'existerait entre ces deux propositions.

Pourtant,b(T) exclut r(T).En effet :"les propositions élémentaires peuvent s'exclure bien qu'elles ne puissent se

contredire."(Quelques remarques,p.30) C'est ce que reconnait désormais W.au cours de son exposé. 

 S'agit-il d'une réminiscence du paradoxe kantien des objets symétriques ?La conséquence est

analogue,puisque Kant s'efforçait d'établir,contre Leibniz,que deux êtres,pourtant affectés des mêmes

propriétés ,par exemple, main droite et main gauche,étaient néanmoins discernables.W. établit logiquement

cette différence entre contradiction et exclusion.

En effet,si par" contradiction" on entend une proposition complexe toujours fausse,cela signifie que si p est V,

alors q est F;que si p est F, q est V .Mais dans le schéma à deux propositions,si p et q peuvent être simulta-

nément fausses (la tache n'est ni bleue ni rouge),il faut aussi envisager  leur commune vérité,ce qui est

exclu s'il s'agit de la production de deux couleurs,sons,etc. En d'autres termes,il existerait,

selon Quelques remarques,une sorte de relation interne, de nature non plus logique mais esthésique,

entre qualités visuelles ou sonores,celles-ci constituant des véritables systèmes et faisant l'objet,comme en logique pure,

de jugements apodictiques et non pas assertoriques (empiriques).

S'agit-il,pour Wittgenstein,de restaurer les jugements synthétiques a priori kantiens ,déjà réhabilités par

Husserl et l'école phénoménologique ? S'il ne partage pas, au même degré ,l'hostilité de la majorité des membres du Wiener Kreis à

leur encontre -hostilité remarquable dans le cas de Rudolf Carnap,- Wittgenstein reste défiant vis-à-vis d' une

solution qui ne serait,d'après lui, qu'un simple alignement de mots.  W. souligne toutefois la nécessité

de "modifier certaines règles dans la notation". Mais "de telles règles ne peuvent être posées avant que nous

ne soyons véritablement parvenus à l'analyse ultime des phénomènes en question."

  En somme,si Quelques remarques ne contient pas la solution du problème,il ne nous met pas moins sur la

voie d'une recherche jusque là négligée,celle de l'analyse ultime des phénomènes.

 

2/ WITTGENSTEIN : LES PIEGES DE LA PHENOMENALITE .DE L'ATOMISME AU HOLISME.

 

 Un des sujets de discussion philosophique débattus dans le cadre du Wiener Kreis était celui de la nature des propositions,

et ,tout particulièrement ,de la pertinence de la réponse kantienne.En effet,cette réponse avait été adoptée par une variante au moins

du néo-kantisme,l'école phénoménologique. 

Il n'est donc pas surprenant que si la thématique phénoménologique semble absente des Cours de Cambridge de la même époque,

et,tout particulièrement des cours dont G.H.Moore se  donne pour un fidèle auditeur,elle occupe par contre une place non-négligeable 

dans les rencontres viennoises.Comme ces entretiens se passent assez fréquemment chez le professeur Schlick ,en présence de

Waismann,nous disposons de la transcription de ces Conversations ,éditées par Brian McGuinness et traduites de l'allemand par

Gérard Granel sous le titre "Wittgenstein et le Cercle de Vienne" (B.Blackwell,1967;Trans-Europ-Repress,1991,bi-lingue) 

 Dans un premier temps,et avant même de commenter les Remarques philosophiques, nous nous efforcerons donc de mettre  à

l'épreuve le lien de continuité entre Quelques remarques et les Conversations chez Schlick.

Observons tout d'abord que,pour autant que la lecture des notes de cours et des divers cahiers  laissés par W.permettent de le supposer,

l'intérêt de Wittgenstein pour Husserl n'a jamais été prédominant.Son va-et-vient intellectuel et universitaire entre Frege et Russell montre à

l'évidence l'orientation de ses choix philosophiques.Dans une étude précédente,fondée sur l'analyse de la correspondance entre Husserl et Frege,

il nous a été loisible de mettre en évidence à la fois la sévérité du jugement de Frege sur les premiers écrits de Husserl et le refus

manifeste de Husserl de poursuivre une relation universitaire quelconque avec Frege.Disons,pour résumer,que s'ils partageaient le rejet du

psychologisme en logique et en mathématique (ce qui n'était pas clair dans les premiers écrits du disciple de Brentano),là s'arrêtait leur

sympathie philosophique.Or,quelles que soient les critiques adressées par W. aux interprétations fregéennes de la pensée, dans le T. ou

après,on peut dire que son oeuvre entiere est une poursuite de la discussion des thèses fregéennes qui ne cessera qu'avec la mort. 

 Ces remarques expliquent pourquoi l'oeuvre de Husserl est demeurée ,en dépit de son importance,étrangère aux préoccupations de

Wittgenstein. Aussi n'est-ce pas à propos de la nature des phénomènes,mais en abordant une nième fois la statut des propositions

synthétiques a priori posé par une question de Schlick,que W. fait la réponse que l'on sait :"Aussi ne restait-il à Husserl qu'une issue:

expliquer qu'il y aurait une troisième possibilité.A quoi j'objecterais qu'il est certes possible d'inventer des mots,mais que je ne puis leur

associer aucune pensée."(W .et le Cercle de Vienne,Anti-Husserl,29-12-1929,p.37 [67]).S'il y a là de quoi satisfaire les interlocuteurs

viennois de W.,encore faut-il saisir l'argumentation dont ce jugement est la conclusion.

En effet,si la réponse husserlienne est irrecevable pour le dualisme viennois : "jugements d'expérience ou jugements a priori",c'est-à-dire,

dans le langage du Tractatus,jugements d'expérience ou tautologies (ou équations algébriques), cela ne résout pas une difficulté découverte

entre temps par W.,celle de l'existence d'un "système des couleurs"(Farbensystem),associant des propriétés apparemment

incompatibles :constituer un système universel et nécessaire (a priori), tout en étant constitué de qualités sensibles.C'était le premier pas

dans la direction d'une interprétation de la science qualifiée de holisme ,et dont les représentatnts les plus connus sont Duhem (La théorie

physique ),et Quine,pour l'ensemble de son oeuvre (lire :Les deux dogmes de l'empirisme,in :Pierre Jacob,De Vienne à Cambridge ).Or il

ne s'agit pas que des couleurs.En effet, "les énoncés qui me décrivent la longueur d'un objet forment un système propositionnel.

Or c'est un tel système propositionnel complet qui est comparé à la réalité,non une proposition isolée.Quand je dis, par exemple :tel ou tel

point,dans le champ visuel est bleu,ce n'est pas là tout ce que je sais;je sais également que ce point n'est pas vert,ni rouge,ni jaune,etc.C'est

l'échelle des couleurs toute entière que j'ai appliquée d'un coup.Telle est aussi la raison pour laquelles un point ne peut avoir plusieurs couleurs

en même temps.Car si j'applique à la réalité un système propositionnel,il est déjà dit par là du même coup -exactement comme dans le cas

du système spatial - qu'il ne peut jamais y avoir qu'un seul état de choses,non plusieurs.

 Je n'avais pas encore conscience de tout cela à l'époque où je rédigeais mon traité (meine Arbeit);je pensais alors que toute inférence reposait

sur la forme de la tautologie.(...)Cela tenait à ce que je croyais que les propositions élémentaires devaient être indépendantes,que l'on ne pouvait

pas conclure de l'existence d'un état de choses à l'inexistence d'un autre état de choses.Mais si ma conception actuelle,qui recourt au système

propostionnel,est juste,c'est même une règle que l'on puisse conclure de l'existence d'un état de choses à l'inexistence de tous les autres états

de choses décrits par le système propositionnel."(Wittgenstein et le Cercle de Vienne,25 décembre 1929,tr.G.Granel,TER,,p.34 [64].) 

Or le rejet de l'atomisme propositionnel a une autre conséquence,celle-là euristique." A l'époque,j'ai écrit dans le manuscrit de mon livre (ce qui ne

fut pas imprimé dans le T.)que la solution des problèmes philosophiques ne saurait jamais nous étonner,qu'on ne peut rien découvrir en philoso-

phie.Mais je n'avais pas encore cela moi-même assez clairement.(...)En vérité nous avons déjà tout,nous l'avons présentement,et il n'y a rien que

nous devrions attendre.Nous nous mouvons dans le domaine de la grammaire de notre langue habituelle,et cette grammaire est déjà là.Nous avons

donc déjà tout et n'avons pas besoin d'attendre le futur."(o.c.,pp.162-163 [182-183]).

 Observons, pour en terminer,que le holisme de W.le conduit à critiquer le fondement même de l'ouvrage de Carnap (Der logische Aufbau der

Welt, Berlin,1928)- ce que Carnap nomme Basis,la base,-en raison de son élémentarisme.Sans prendre  position dans cette controverse, notons

cependant la restriction apportée par Carnap lui-même:"  Si les vécus élémentaires sont retenus comme éléments fondamentaux,il n'est pas admis

pour autant que le flux du vécu soit constitué par des élements discrets déterminés.On présuppose au contraire seulement la possibilité de

propositions portant sur certaines portions du flux du vécu,indiquant que de telles portions se trouvent dans un rapport déterminé avec

telles autres;mais on n'affirme pas que le flux du vécu puisse être décomposé de manière nette en ces portions."(La construction logique du

monde,tr.fr. Vrin,2002,p.145) 

 

 

 

 

 

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