ANALYSE OU DIALECTIQUE ?

cependant pas qu'un ordre

WITTGENSTEIN,PHILOSOPHE ANALYTIQUE ?

 La question parait absurde,aussi absurde que si l'on demandait si Kant était criticiste ou Platon dialecticien,ou si l'on posait toute autre question portant sur la légitimité d'une dénomination

appliquée rétrospectivement à la doctrine ou à la méthode de son créateur.Et pourtant ,prise dans un sens opposé,elle met bien en cause une filiation intellectuelle et,plus largement,

la possibilité de constituer une unité doctrinale pourvue d'une plus ou moins longue survie.Mais seuls les disciples en sont les garants,quand ils jugent de leur intérêt de devoir

y consentir,et c'est alors,par leurs soins, qu'une école se constitue.

Il n'est donc pas aussi aberrant qu'il y paraît de demander :"Wittgenstein était-il,lui-même,un "philosophe analytique",à condition que compte soit tenu de la distance infranchissable qui

séparera toujours le travail du chercheur ,c'est-à-dire du créateur,de la mise en forme collective et idéologique accomplie par ses sectateurs.Ecoutons ce que Michael Dummett,spécialiste

oxonien de Frege, propose dans la publication en allemand d'un cycle de conférences prononcées en anglais en 1987 à l'université de Bologne."Telle que je la définis,la philosophie

analytique est apparue sitôt accompli le tournant linguistique.Le premier exemple clair que je connaisse se trouve dans le livre de Frege,Fondements de l'arithmétique,qui date de 1884."

(Michael Dummett,Les origines de la philosophie analytique,tr.fr. par Marie-Anne Lescourret,Gallimard,1991,chap.1,p.14).

 Cette généalogie,si elle ne manque pas d'intérêt en raison de la compétence de son auteur,est ,si on sépare la démarche intellectuelle personnelle de celui-ci des arguments sur lesquels

il fonde son affirmation,pour le moins surprenante. Il reconnait en effet non seulement que "les Fondements n'apportent pas de justification au tournant linguistique ,(...)mais aussi que

Frege a l'impression croissante que le langage naturel est plus un obstacle qu'un guide pour les recherches logiques et philosophiques."(o.c.,p.16) Aussi Dummett est-il conduit à affirmer

simultanément que "dans sa théorie du sens et de la référence (Bedeutung),Frege néglige le caractère social du langage" et "qu'il s'en suit qu'un examen de l'usage du langage dans

le processus de communication est une extension légitime de la théorie frégéenne,et même son complément nécessaire."(o.c.,pp. 25 et 26)

Reconnaissons que si les leibniziens déclarés que furent Frege et Russell ont bien accompli en jetant les bases d'une idéographie l'essentiel du logico-symbolic turn,les véritables

initiateurs du linguistic turn sont des auteurs que Dummett n'aime pas,comme Austin et Ryle,bien qu'il reconnaisse leur valeur,et,bien sûr,le premier d'entre eux,Ludwig Wittgenstein.

Dummett ne va-t-il pas jusqu'à avouer à Joachim Schulte,dans l'entretien qui sert de postface à l'ouvrage :"Je fus très impressionné [par les Recherches philosophiques ]et me

considérai -certainement à tort- pendant logtemps comme un wittgensteinien."(o.c.,p.179)

 Dans le dernier chapitre de l'ouvrage (chap. XIII ), Dummett s'emploie à opposer le caractère "génial" qu'il reconnaît aux Recherches (pp. 175/176) à ce qui est d'après lui "l'axiome

fondamental de la philosophie analytique",c'est-à-dire à "la reconnaissance d'un modèle exact des concepts de signification et de compréhension."(idem,p.176)Ce qu'il reproche à

Wittgenstein porte moins sur la nature de ce modèle que sur l'insuffisance de l'argumentation mise en oeuvre,tant dans les Recherches que dans les trois Cahiers.

"Nous devons,observe-t-il, faire une différence entre ce qui se dit d'ordinaire et ce que nous devons,pouvons dire,en fonction des conventions qui régissent notre usage du langage.

Cependant,il semblerait que cela consiste beaucoup moins que ne le souhaiterait Wittgenstein à rassembler des souvenirs de ce que chacun sait,car l'introduction de semblable

différence requiert un certain appareil théorique."(ibid.,p.174)

 Il est clair que le projet d'interpréter l'usage de la langue à partir d'un modèle théorique analogue aux modèles des sciences de la nature n'est pas ce que les lecteurs de Wittgenstein

peuvent attendre des remarques assemblées dans les Phil. Untersuchungen et telles que les trois Cahiers les laissaient pressentir.Dummett ne dissimule pas de quel type de modèle

il entend parler: En d'autres termes,c'est le type de philosophie proposé par Wittgenstein que Dummett rejette :une philosophie en deux temps qui,contestant comme

Socrate l'emploi spontané et irréfléchi de la langue ordinaire,en fasse d'abord surgir l'exigence d' essences po rteuses d'unité absolue et génératrices d'ordre conceptuel, mais qui,

d'une manière ou d'une autre,"en décrivant l'usage effectif de l'expression",ne soient pas coupées des circonstances de l' emploi des mots.L'analyse porte non sur les phénomènes,

mais sur le genre d'énoncés que nous formulons à propos des phénomènes."nous n'avons besoin de rien d'autre,pour ce qui est des conditions à remplir afin qu'un énoncé comportant 

cette expression soit vrai et - ce qui revient au même -rien qui concerne l'état de choses dont l'énoncé affirme l'existence."(o.c.,p.173)

Bref,le penchant décelable dans la "philosophie analytique" issue de Frege et exposée dans les conférences de Dummett est une forme de théoricisme.Si Frege,Husserl et Wittgenstein

ont fait front commun -simple manière de parler - contre le psychologisme,si les deux derniers distinguent rigoureusement sciences et philosophie,il nous semble que,pour autant que

nous puissions en juger par la lecture des Recherches, ce que Wittgenstein entend par 'analyse' est une pensée en mouvement,très proche de ce que d'autres nommeraient 'dialectique'.

 DE LA DOCTRINE A LA PRATIQUE

 Wittgenstein écrit parfois qu'un philosophe n'est le fidèle d'aucune paroisse de la pensée.Il lui arrive aussi d'être plus explicite ,comme dans une Remarque mêlée de 1947 :"Est-ce

seulement moi qui ne puis fonder une école,ou est-ce qu'un philosophe ne le peut jamais ? Je ne puis fonder aucune école [Ich kann keine Schule gründen] parce que je ne veux pas,

au sens propre, de sectateur ['nachgeahmt' est plus précis qu''imitateur'].En tout cas, pas de ceux qui publient un article dans des revues philosophiques.(...)Ceci n'est pas clair à mes

yeux  souhaite-je que mon travail soit poursuivi par un autre ou plutôt qu'il suscite un changement éthique qui rende toutes ces questions superflues.(C'est pourquoi je ne pourrai jamais

fonder une Ecole .)  ( bilingue,TER,1984,p.74)

Notre sous-titre signifie donc deux choses.D'abord,que l'objectif philosophique de Wittgenstein est de nature pratique,éthique (eine Veränderung der Lebensweise).Mais aussi que ,pour

celui qui se pose ce genre de questions (philosophiques), n'importe quel genre d'interprétation n'est pas doué de capacité libératrice.Seule une bonne analyse du problème permet de le

résoudre,c'est-à-dire d'avancer dans la vie.Les philosophes ,eux,donnent souvent l'impression de jouir du questionnement lui-même,et non de mettre tous leurs efforts à le supprimer

(solvere).Une école philosophique devrait donc à la fois promettre une solution et s'efforcer ,afin de persévérer en tant qu'école ou secte,de ne jamais la dévoiler.Seule une dialectique entre

théorie et pratique,et non une analyse interminable , comme,par exemple,Husserl semblait s'y complaire,peut répondre au souci moral de Wittgenstein.

Qu'il y ait plusieurs niveaux d'analyse,celui-ci s'emploie à le montrer sur des exemples simples tels que "Mon balai est dans le coin" (Rech.Phil.,I,§ 60 sq.)On conviendra qu'une forme

de description peut pousser l'analyse plus loin qu'une autre."Imagine un jeu de langage dans lequel on donne à quelqu'un l'ordre d'apporter certains objets composés d'un certain nombre de

parties,de les déplacer, ou autres choses du même genre.Imagine qu'il existe deux façons de le jouer :dans l'une (a),les objets composés (balais,chaises,tables,etc.)ont un nom commun;

dans l'autre(b),seules les parties reçoivent des noms,et l'ensemble est décrit au moyen de ces noms.-En quel sens un ordre du second jeu est-il une forme analysée d'un ordre du premier

jeu ?Le second se cache-t-il donc dans le premier et est-il rendu manifeste par l'analyse ? "(o.c.I,§ 60,tr.fr.Gallimard,2004,p.62)

 "Analyser",c'est ,étymologiquement,décomposer en remontant vers les principes.C'est,par exemple,le sens que Descartes reconnaît à sa propre démarche quand ,dans les Secondes

réponses, après avoir distingué "l'ordre et la manière de démontrer",il s'efforce de satisfaire la demande du correspondant,à savoir,donner des démonstrations more geometrico,autrement dit

"par la voie de la synthèse et comme examinant les causes par leurs effets."

 Mais il se trouve que, d'une façon assez mystérieuse,alors que,comme Descartes,Leibniz reconnaissait à l'analyse une réelle fécondité,les propositions analytiques -nommées 'identiques'

par Leibniz - sont cantonnées par Kant dans la logique formelle ,arithmétique et géométrie échappant à ce stérile isolement par la vertu de l'intuition pure.C'est pourquoi le critère retenu

par Wittgenstein est la synonymie,mais une synonymie pratique,situationnelle,contextuelle."  Tu ne nieras pas qu'un ordre particulier en (a) et en (b) disent la même chose.Et

comment veux-tu nommer le second,si ce n'est une forme analysée du premier ?" -Evidemment,je dirais aussi qu'un ordre en (a) a le même sens qu'un ordre en (b),ou,comme je l'ai déjà

dit,qu'ils accomplissent la même chose (sie leisten dasselbe)" (o.c.§ 61,p.62.)

 Pourtant,dès que l'on s'éloigne de domaines où une bijection est possible entre éléments du phénomène et éléments du discours,et qu'il faut proposer des découpages conceptuels là

où aucun support positif n'apparait stable ni  organisé,l'analyse revêt une tout autre importance, mais aussi entraîne des risques tels que la projection du découpage conceptuel sur un

domaine encore largement inexploré et mal délimité peut donner lieu à l'invention de pseudo-objets,d'objets fictionnels.Il se peut aussi,tout simplement que l'analyse intervertisse

l'importance des fonctions,ce qui nous ramène à l'exigence platonicienne de l'unité de l'Idée. "Il est essentiel qu'une lampe serve à éclairer -il n'est pas essentiel qu'elle décore la

pièce,remplisse un espace vide,etc.Mais il n'existe pas toujours de distinction tranchée entre l'essentiel et l'inessentiel."(idem,I,§ 62,p.62)

 Cette question de l'essence va constituer le pivot autour duquel gravitent l'ensemble de remarques qui,quelle que puisse être la distance qui les sépare les unes des autres en fonction

de leur objet circonstanciel,perdraient tout intérêt philosophique si leur rattachement au centre de l'oeuvre était perdu de vue.Le déplacement des thèmes de la logique à la psychologie,

l'abandon total ,en fin de parcours,des sujets de philosophie des mathématiques peut suggérer à l'interprète l'importance prise par un relativisme qui semble contredire la recherche

conceptuelle qu'il n'a jamais reniée.Mais ,justement,c'est que pour lui le concept n'est ni un vécu illusoire sans rapport avec la langue partagée,ni une essence trancendante.

hez Ce que nous recherchons ne se trouve,en fait,ni chez Hegel,ni chez Kant ,ni même chez Aristote.Bien que Wittgenstein ne cite ses "sources" - mieux vaut dire ses prédécesseurs,

car on hésite à dire "ses maîtres" - que pour les critiquer ,il est clair que ,sur le concept, il n'a pas pu ne pas méditer les articles de Frege datés de 1891 (Fonction et concept) et de 1892

(Concept et objet),mais aussi la recherche logique de 1918-1919 intitulée Der Gedanke.Et même,comme le remarque dans une note Madame Claude Imbert,traductrice et éditeur en langue

française d'un recueil intitulé Ecrits logiques et philosophiques (Paris,1971,Editions du Seuil,p.80),cette lecture suppose-t-elle la connaissance préalable de la distinction

entre Sinn et Bedeutung..

On pourrait croire que par Bedeutung  (désignation ou dénotation) on entend simplement le rapport du signe à l'objet, du chiffre '3' ('trois','III') au nombre 3,si cet objet n'est pas de nature

sensible; du mot 'rose' ou de l'image approprié(e) à la fleur,si le signe renvoie à un objet de nature sensible.En nous exprimant de façon négative,nous choisissons d'écarter provisoirement

une question embarrassante :que faut-il entendre par le 'signifié'  visé  ,faut-il "doubler" l'expression linguistique avec une entité de nature indéterminée ou préférer,comme Quine, écarter

quelque chose comme une "proposition"?

Il faut distinguer deux cas selon qu'il s'agit d'un " nom propre ( mot,signe,combinaison de signes,expression) , ou d'une proposition .Dans le premier cas,"la dénotation d'un nom propre est

l'objet même que nous désignons par ce nom." Il ne faudra donc pas la confondre avec 'die Vorstellung',la représentation "qui est entièrement subjective",pas plus qu'avec le sens,'der

Sinn',"qui n'est pas subjectif comme l'est la représentation,mais qui n'est pas l'objet lui-même."(o.c.,p.106).Représentations,dénotations ,significations correspondent donc à trois types

de visées différentes.

Le cas d'"une proposition affirmative prise comme un tout" est différent de celui d'un nom propre. Si je dis que "trois est un nombre impair premier",quelle est sa dénotation ?Est-ce le

nombre 3,lui-même dénoté par le chiffre 3 ?C'est ici que Frege développe une théorie qui peut paraître étrange.Il soutient en effet qu'il est "conduit à identifier la valeur de vérité d'une

proposition avec sa dénotation :"par valeur de vérité d'une proposition,j'entends le fait qu'elle est vraie ou fausse.Il n'y a pas d'autre valeur de

vérité.J'appellerai plus brièvement l'une le vrai et l'autre le faux.Toute proposition affirmative,quand on considère la dénotation des mots qui la constituent,doit être prise comme un nom

propre (ist also als Eigenname aufzufassen )et 'vrai' est sa dénotation chaque fois que c'est le cas,vrai ou faux."(idem,p.110)

Que Wittgenstein a lu ces textes est attesté par les conséquences qu'il en tire au cas où l'on confondrait le simple sens de la proposition avec sa dénotation."Sujet et prédicat,écrit Frege,

(pris au sens logique) sont bien les parties de la pensée;mais pour la connaissance,ils sont bien situés au même niveau.En réunissant un sujet et un prédicat,on produit une pensée

mais on ne passe nullement d'un sens à sa dénotation,ni d'une pensée à sa valeur de vérité."(ibidem,p.110) Il en découle toutefois une conséquence surprenante,bien que nécessaire:

"Si la valeur de vérité d'une proposition est sa dénotation,toutes le propositions vraies ont même dénotation,et les fausses également."

D'autre part,il résulte de cette distinction capitale qu'une proposition telle qu'un ordre,une question,une prière expriment une pensée sans dénoter de valeur de vérité ,et "qu'il est

opportun de se défier de pseudo-noms propres dépourvus de dénotation."(ibidem,p.117)

 LE CONCEPT CHEZ FREGE

 

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