ANALYSE FONCTIONNELLE ET FORME DE VIE

"L'expression 'jeu de langage' doit ici faire ressortir que parler une langue fait partie d'une activité ou d'une forme de vie"

(Philosophische Untersuchungen, I,23;tr.fr.Gallimard,p.39)

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Rédigée en 1938,datée de 1945 et seulement publiée en 1953 par Blackwell avec la première partie des Recherches, la Préface de Wittgenstein s'impose

d'en préciser la portée et le mode de formulation.Les "seize dernières années" évoquées font remonter le début des Recherches à 1929,c'est-à-dire à la

reprise de son activité universitaire,cette fois-ci comme assistant de philosophie.L'unité de son travail,soutenue par Granger,est donc affirmée par Wittgenstein

lui-même,l'auteur ne suggèrant aucune coupure ni même modulation à l'intérieur de cette période.

Sa manière de présenter les choses évoque une ménagère qui,de retour du marché,vide en vrac le contenu de son panier,en attendant que chaque denrée

retrouve sa place dans un placard ou sur une étagère.Aussi applique-t-il aux résultats de ce travail persévérant le qualificatif de 'Bermerkungen',Remarques,

ouvrant ainsi la voie de la facilité à ses éditeurs successifs.C'est donc lui même qui accorde à ses diverses productions un statut uniforme,qu'il s'agisse de

carnets,de cours dictés ou de simples notes de cours.Or cette indistinction est accentuée par l'énumération des sujets traités,bien que,qu'il s'agisse de

logique,de mathématiques,de sémantique ou de psychologie,sa chaire d'enseignant le contraigne à une certaine homogénéité.

Car c'est bien d'un enseignant qu'il s'agit: à la date de cette préface,n'ont été publiés sous son nom que le Tractatus et On logical form,conférence rédigée

mais non prononcée et remplacée par un exposé sur l'Ethique.Pour lui travail d'enseignant et travail de chercheur se confondent strictement.

D'où le thème de la continuité :"la pensée y progressait d'un objet à l'autre en une suite naturelle et sans lacune.",mais aussi sa contre-partie,l'impossibilité

d'imposer à ses pensées une forme académique "car (ses) pensées se paralysaient dès qu'(il)allait contre leur pente naturelle et qu(il)les forçait à aller

dans une seule direction."

Pourtant,il peut en résuter une autre conséquence que la non publication de livres.Si un livre est une étape nette,puisque finie,sa publication rend possible

le rapport à autrui mais aussi le rapport à soi- même,et donc la conscience d'une progression .A contrario ,son absence risque de rendre confuse la relation

d'une phase de l'investigation à une autre.Examinons le cas du 'jeu de langage',sa fonction initiale dans le Cahier brun ,puis sa métamorphose dans les

Recherches..

La lecture des Recherches permet de mettre en relief une différence importante avec la production de la période des trois Books. Celle-ci mettait en oeuvre des concepts nouveaux tels

que le jeu de langage et la ressemblance de famille.Il s''agissait donc de proposer,dans le cadre de l'apprentissage d'une langue minimale,c'est-à-dire dans le cadre d'une pratique abstraite,

de faire émerger une analyse plurifonctionnelle.L'analyse structurelle de la forme logique développée dans le cadre logiciste frégéen et russellien se trouvait ainsi mise de côté plutôt

que réfutée ou même abandonnée.Dans la "boite à outils" ,d'autres outils répondaient en effet à des fonctions occultées par le souci de vérité.

 En dépit de l'aveu d'impuissance à conférer un cadre universitaire orthodoxe à la succession des re'marques regroupées ou simplement mises bout-à-bout dans les Recherches,et en

raison même de cette ultime tentative de regroupement,on n'y trouve plus l'unité thématique de nombreux développements des Cahiers. Mais on note aussi un retour de flamme de la

réflexion proprement philosophique (conceptuelle) momentanément écartée au profit des incursions pédagogiques et anthropologiques.

Les §§ 90,91et 92 nous semblent particulièrement importants du point de vue de 'ce parcours synthétique' ('durch Ordnen übersichtlich ' -§ 92).

Wittgenstein commence par préciser ce que ,pour lui comme pour Augustin, 'philosophie 'veut dire.Il se démarque par là tant de l'école husserlienne que des phénoménistes viennois

disciples de Mach,c'est-à-dire des idéalistes.'Philosophie' ne signifie pas 'ontologie',mais 'sémiologie',ou ,selon son appellation ,'grammaire'. Simples 'possibilités' des

phénomènes ;remémoration "du type d'énoncés que nous formulons sur les phénomènes'.La recherche selon Wittgenstein -mais aussi selon Augustin- n'est pas dirigée sur les

phénomènes eux-mêmes.Il résume comme suit son interprétation de la juste méthode: "Notre réflexion est donc grammaticale.Une telle réflexion élucide notre problème dans la mesure

où elle nous débarrasse de nos mécompréhensions.Mécompréhensions relatives à l'emploi des mots,causées,entre autres choses,par certaines analogies entre les formes d'expres-

sion dans différentes régions du langage.-Certaines peuvent être écartées en remplaçant une forme d'expression par une autre;et ce processus étant parfois analogue à une décomposition,

on peut parler d'une "analyse"de nos formes d'expression."(Recherches philosophiques,I,§90,tr.fr. Gallimard,2004,p.78)

PHILOSOPHIE ANALYTIQUE

Russell et le 'premier Wittgenstein' postulaient "une analyse ultime des formes d'expression".C'est ainsi que dans le Tractatus, est dévoilé le rôle de la philosophie: "4112 - Le but de la

philosophie est la clarification logique de la pensée.(.. .)Une oeuvre philosophique se compose essentiellement d'élucidations (aus Erlaüterungen).(...)La philosophie doit rendre claires

 et nettement délimitées des propositions qui ,autrement,sont obscures et confuses (trübe und verschwommen)."Bien que l'on puisse aussi trouver dans l'oeuvre cartésienne des 'théories,

et la production de 'propositions philosophiques',le cartésianisme procède bien par analyses,par la recherche du clair et du distinct.Toutefois,peut-on dire qu'il s'agit,pour l'auteur des

Regulae et des Meditationes, d'une clarification logique de la pensée ?La démarche est assez différente,puisqu'en dépit du même recours à l'analyse ,le modèle cartésien est celui de la

géométrie,de l'algèbre et des fonctions,tandis que l'objectif de Wittgenstein est de rendre à la langue commune un usage non faussé par l'intrusion de philosophèmes.Au surplus,ce

professeur qui n'a cessé que sur le tard  de consacrer une part importante de son enseignement à l'épistémologie des mathématiques,s'est efforcé,tout au long de sa carrière,de per-

suader ses étudiants que les mathématiciens faisaient de bien mauvais philosophes -pensait-il à Russell,à Ramsay ou à quelqu'autre de ses collègues ?

Faire la chasse aux fautes de 'grammaire' n'a pas pour but ,à proprement parler,de remplacer le faux par le vrai,mais de dénoncer le non-sens.Mais le § 31 des Recherches retrouve,

ce faisant,la difficulté à laquelle, dès l'origine,et aussi dans les Cahiers, Wittgenstein n'a cessé de se heurter: doit-on supposer un terme unique à l'analyse ,ce terme seul étant suscep-

tible de procurer le repos à notre pensée ?"On peut dire que nous écartons des mécompréhensions en rendant nos expressions plus exactes.Mais il

pourrait alors sembler que nous aspirions à un état déterminé,celui de l'exactitude parfaite,et que ce soit là le véritable but de notre recherche ." (o.c.,I,§ 91,tr.fr. 2004,p.91)

De quoi est-il question ? Toujours du même objet :la nature de la proposition.Il semblerait qu'en dépit des multiples apports de la méthode analogique ou comparative mise en oeuvre

dans des contextes différents, le retour se fasse à la case 'départ'."Cela s'exprime dans la question relative à l'essence du langage,de la prophosition,de la pensée.- Car si nous cher-

chons,nous aussi,dans nos recherches,à comprendre l'essence du langage -sa fonction,sa structure-ce n'est pas encore cela que cette question a en vue.Car elle ne voit dans l'essence

rien de ce qui s'offre déjà librement à la vue et qu'on pourra embrasser d'un seul coup d'oeil ( übersichtlich wird) à la suite d'une mise en ordre.Mais qelque chose qui gît (was liegt) sous la

surface.Quelque chose qui gît au dedans,que nous voyons si nous avons accès à l'intérieur de la chose,et quelque chose qu'une analyse doit mettre au jour..

'L'essence nous est cachée' : telle est la forme que que prend maintenant notre problème.Nous demandons : 'Qu'est-ce  que le langage' ? 'Qu'est-ce que la proposition ?'.

Et la réponse à ces questions doit être donnée une fois pour toutes;et indépendamment de toute expérience à venir."(idem,§ 92,p.79.)

L'analyse prendrait donc deux formes possibles : synthétique ou essentielle.N'oublions pas l'objet commun aux trois paragraphes 90,91 et 92 :jusqu'au pousser l'analyse,le point de départ

n'étant pas le phénomène lui-même,mais la forme logico- linguistique prise dans l'analyse des phénomènes.Il est clair que Wittgenstein récuse d'emblée,répétons-le,toute forme de

phénoménisme ou d'empirisme.Ses malentendus avec certains tenants du positivisme logique sont à rechercher dans ce refus initial.Mais à partir de là jusqu'où l'analyse peut-elle

et doit-elle remonter .La réponse est simple :l'unité recherchée est soit celle d'une synthèse -Kant nomme son lieu :analytique transcendantale et ses outils catégories et principes.-,soit

celle d'une essence,d'un fondement réel,et il faut nommer ce type d'analyse :dialectique,au sens de Platon..Le choix est entre la mise en ordre (duch Ordnung) des fonctions linguistiques

par rapport au contexte et au mode d'expression, et l'exhumation d'un fondement 'indépendant de toute expérience'.Le philosophe est-il archéologue ou entomologiste ?

Il est pour le moins surprenant qu'au terme de son oeuvre ,Wittgenstein,même si celle-là permet peu d'hésitation sur la bonne réponse,accorde un intérêt permanent à cette antithétique.

S'agirait-il d'un intérêt pratique analogue à celui qui conduit Kant à mettre en balance dogmatisme et scepticisme ?

 

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