AFFECTIVITE ET RAISON (2)

AFFECTIVITE ET RAISON (2)

2- UNE LOGIQUE INTERESSEE

Si l'accord entre affectivité et raison peut se révéler à partir de l'étude de certains sentiments de nature éthique,il est,nous explique Aristote,une voie déjà aperçue dans les Topiques,et qui consiste à mettre la méthode argumentative, ou même déductive, au service des intérêts et des affects.C'est cette voie que,pour clore ce chapitre,nous allons tenter d'explorer.

A/ DEDUIRE ET DEMONTRER.

"Ces questions doivent être traitées selon la vérité par le philosophe,mais selon l'opinion par le dialecticien."(Topiques,1,14,105 b 30-31) .

En effet,si le poursuivant de la vérité qu'est le philosophe,du moins en tant que théoricien pratiquant la méthode scientifique,l'ensemble des outils  (organa) qu'Aristote met à sa disposition peut se prêter à un autre usage.Comme logographes,rhéteurs et sophistes en donné l'exemple, si le maniement de la langue

doit se conformer à des règles,non seulement grammaticales mais logiques, le transfert dont elles ordonnent le processus peut servir la doxa aussi bien que la vérité,le plaideur que le géomètre.Cependant,l'existence de la mathématique nous incite à penser que la démonstration (apodeixis) ,unique porte d'accès au

savoir (to epistasthai), "est le syllogisme [on peut aussi traduire 'sullogismos' par 'raisonnement'] scientifique consistant à partir de prémisses vraies,premières,immédiates,plus connues que la conclusion,antérieures à elle et dont elles soient la cause."(Seconds analytiques,I,2,71 b 18-22)

Comme notre propos n'est pas d'étudier l'usage scientifique du raisonnement, mais bien plutôt sa pratique dialectique dans les assemblées ou les tribunaux,il ne semble pas indispensable de rendre compte dans le détail des propriétés exigées des prémisses.Cependant,nous devons garder à l'esprit,avant de

poursuivre,les conditions auxquelles Aristote soumet la possession d'un savoir scientifique: 1°connaître la cause par laquelle la chose est; 2°savoir qu'il n'est pas possible que la chose soit autre qu'elle n'est.Ce dernier point est essentiel: "tout' adunaton allôs echein;"( Analytiques seconds, I,2, 71 b 15-16).Pourquoi de

telles conditions ?Prenons le cas d'une enquête policière où la cause matérielle est connue,mais pas le responsable du crime.Il y a bien un supect, ("id fecit cui prodest"), mais il peut faire état d'un solide alibi.La logique n'a donc ici qu'un usage négatif : établir non le lien causal nécessaire,mais une impossibilité de ce

lien.On voit, sur ce cas, en quoi l'enquêteur tout à la fois ressemble au chercheur (le terme est le même),mais aussi en diffère, par les possibilités offertes.Il peut effectuer des déductions (sullogismoi), le plus souvent à portée négative,mais plus rarement de véritable démonstration (apodeixis),c'est-à-dire de déduction scientifique.

B/DEDUCTION ET INDUCTION

Plus rarement,car,qu'il s'agisse d'allocutions à visée politique ou de plaidoyers,les prémisses du raisonnement appartiennent plus volontiers au domaine du vraisemblable,et, dans le meilleur des cas,du probable qu'à celui du vrai.Un panégyrique va ,sauf exception vicieuse,louer des traits de caractère tout à la

faveur du personnage célébré ;quant aux témoins appelés à la barre par l'une ou l'autre des parties,leur fiabilité sera toujours sujette à caution,raison pour laquelle un minimum de deux témoins était exigé par le tribunal.Il est pourtant des cas où des témoignages sensibles multiples non contredits peuvent procurer ce que nous avons déjà qualifié de certitude pratique,c'est-à-dire suffisante pour prononcer un verdict ou pour défendre un projet de loi.

Aristote distingue deux voies d'accès à la résolution d'un problème autre que scientifique ,l'induction (épagôgè) et la déduction (sullogismos)."L'induction, qui consiste à partir de cas individuels pour accéder aux énoncés universels, (...) est un procédé plus persuasif,plus éclairant,intuitivement plus accessible (kata tèn 

aisthèsin gnôrimôteron) et à la portée du plus grand nombre,tandis que la déduction est un procédé plus contraignant et plus efficace dans les débats contradictoires (pros tous antilogikous energesteron)."(Topiques,I,12,105 a 13-19. Les Belles Lettres,1967,p.18) .[Comme nous l'avions déjà fait dans un précédent chapitre,nous adoptons l'excellente traduction de Jacques Brunschwig,avec parfois de légères modifications.]

C/LES PREMISSES

Le point de départ de la déduction dialectique est constitué par la recherche de prémisses (ai protaseis).Il faudra donc,comme nous l'avons dit, écarter le cas des "prémisses vraies et premières"(épistémiques) ,mais aussi ,parmi les prémisses dialectiques (doxiques)  ,retenir celles qui semblent répondre à une situation de contestation (amphisbètèsis).

1°Les prémisses 'doxiques'.

a)Les premisses ,en général.

"Les éléments constitutifs des raisonnements sont les prémisses et les objets sur lesquels portent les déductions sont les problèmes;toute prémisse,comme tout problème,exhibe (dèloi) soit un genre,soit un propre (idion),soit un accident."( Top. ,I,4;o.c.p.5)

b)La prémisse dialectique.

Elle est "la mise sous forme interrogative d'une opinion admise (endoxos) soit par tous,soit par le plus grand nombre,ou,à défaut, par l'unanimité,la majorité ou l'élite des plus cultivés- exception faite des paradoxes-,car une idée admise par l'élite (tois gnôrimois) a toutes les chances d'être acceptée,pourvu qu'elle ne contredise pas celle de la majorité."(o.c.,103 b 8-12,p.14)

Aristote nous met,d'entrée de jeu,'dans le bain'!L'aspect remarquable de ses analyses est qu'entre les moeurs de la démocratie athénienne finissante et les nôtres il y a de nombreux points de ressemblance, puisque ,s'il est bien difficile de connaître une opinion partagée par tous ou par le plus grand nombre

(l'assemblée ne pouvant être rassemblée à n'importe quel propos - pas plus,aujourd'hui, qu'organisé un référendum -,il est sans doute plus commode de consulter les représentants de l'élite et de suivre ses avis, à condition,précise l'auteur, que ceux-ci n'aillent pas à contre-courant,contrôle aisé dans une cité

antique et facilité de nos jours par les média.Là ne se limite pourtant pas le type des prémisses dialectiques puisque,soumises comme toute autre proposition,à l'opération des liens logiques comme la négation ou le rapport de ressemblance,seront retenues celles "qui sont contraires à des idées admises,mais mises

sous forme négative",celles "qui ressemblent aux idées admises" et enfin "toutes les opinions en accord avec les sciences et techniques constituées."( idem.,Belles Lettres,p.14)

c)Une espèce de discours dialectique : topique du discours persuasif  (hè pithanôn logôn chrèsis)

Ily a trois cas d'intervention de ce type de discours et donc trois sortes d'opinions et de prémisses d'où l'on tirera les preuves (pisteis) soit pour des conseils (sumbouleuontes),soit pour des démonstrations (épideiknumenoi),soit pour des contestations (amphisbètountes).Il est traditionnel de nommer ces trois types:

le délibératif,l'épidictique et le judiciaire.(Rhétorique,II,1391 b 20-27). Parmi les topoi les plus accessibles aux familiers de assemblées,conseils et tribunaux,Aristote retient deux d'entre eux : = le topos du possible et de l'impossible; =celui de son importance (péri megethous).Reportons- nous d'abord aux Topiques pour les voir plus en détail.

Les Topiques traitent de l'usage du discours dans une situation bien particulière,qu'il nomme dialogique et non démonstrative,et qui met face à face un questionnant et un répondant.Dans ce cas, le topos de l'impossible est fortement déconseillé.Pourquoi ? "Pour celui qui dialogue avec un autre,il ne doit pas se

servir de la déduction par réduction à l'impossible (tôi dia tou adunatou sullogismô).En effet,contre celui qui déduit sans réduction à l'impossible,il n'y a pas moyen de soulever des contestations,alors que,quand on réduit à l'impossible,à moins qu'il ne soit par trop éclatant que c'est faux ,les repondants disent que ce n'est pas impossible,de sorte que les questionneurs n'obtiennent pas ce qu'ils veulent."(Top.VIII,158 a 1-6;tr.Jacques Brunschwig,Les Belles Lettres,tome 2,p.111).

Qu'en est-il pour le discours persuasif ? Si nous connaissons les exigences de la démocratie athénienne,et particulièrement le déroulé des audiences,nous savons qu'il ne donne lieu à aucun dialogue,mais que le plaideur lit le discours qu'a rédigé pour lui le logographe.La situation est l'opposé de celle des Topiques

qu'il s'agit d'une démonstration (non-scientifique).Sans contestation immédiate de l'adversaire,le plaideur est donc libre de jouer avec le possible et l'impossible.Aristote jette ainsi les bases de l'application juridique -aujourd'hui bien développée- de la logique modale qu'il a déjà fondée dans plusieurs parties

de son Organon.En fait,un tel traitement se limite ici à l'usage persuasif du possible et de 'l'impossible (Rhét.II ,ch.19,1392 a 8- b 14),de l'existant et du non-existant (idem,1392 b 15-1393 a 8),qu'Aristote complète par un rapide topos fondé sur les opposés de l'importance (peri megethous kai mikrotètos tôn pragmatôn.)

D/LES PROPOSITIONS MODALES ET LEUR NEGATION   (COMPLEMENT LOGIQUE)

Sans un complément issu de l'Organon,l'interprétation de la deuxième partie de la Rhétorique pourrait sembler 'tombée du ciel'.Non seulement il n'en est rien,mais dès le Peri Herménéias Aristote entreprend de faire toute leur place aux modalités de la proposition ainsi qu'à leurs négations en commençant

par le possible (to endéchoménon / mè endéchoménon) (ch.12).Mais,comme le souligne Jan Lukasiewicz,dans La syllogistique d'Aristote (Armand Colin,1972,p.144) "la syllogistique modale se trouve exposée d'une façon systématique au Livre Premier -chapitres 3 et 8- 22 - des Premiers Analytiques."

Que propose le P.H. sur la modalité ? Très simplement ceci :"ces distinctions faites,il faut examiner la façon dont se comportent entre elles les affirmations et les négations qui expriment le possible et l'impossible (dunaton/adunaton),le contingent et le non-contingent (endechomenon/mè endechomenon),impossible et

nécessaire (peri tou adunatou te kai anagkaiou.) "(ch.12,21 a 34 - 39). C'est quasi-simultanément qu'Aristote expose le rôle joué par l'opérateur de négation dans le structure propositionnelle et son application aux propositions modales.Il s'agit là pourtant là de deux choses différentes,clairement soulignées par

Kant.En effet, "la modalité des jugements est une fonction tout-à-fait particulière de ceux-ci, en ce qu'elle ne contribue en rien au contenu du jugement,(...) mais concerne seulement la valeur de la copule en rapport avec la pensée en général."( C.R.P.,De l'usage logique de l'entendement en général,tr.G.F.2006,par

A.Renaut,p.159).En effet,si la modalité ne différencie que l'emploi des propositions,la négation peut s'appliquer soit à des prédicats dont elle exclut l'usage,comme quand je dis que "cette assiette n'est pas propre",soit à des propositions ,comme: "il ne pleut pas".

Aussi le professeur Lukasiewicz s'efforce-t-il de tirer les conséquences de cette différence fondamentale."D'après Aristote,seules le propositions peuvent être dites 'nécessaires','impossibles','possibles' ou 'contingentes'.Aussi,au lieu de dire :"La proposition 'p' est nécessaire,'p' étant le nom de la proposition

p,utiliserons-nous l'expression :"Il est nécessaire que p",où p est une proposition.Au lieu de dire par exemple :"la proposition 'l'homme est un animal' est nécessaire",nous dirons :"Il est nécessaire que l'homme soit un animal".Et nous exprimerons de la même façon les autres modalités.Nous appelons 'fonctions

modales' des expressions comme "Il est nécessaire que p" (que nous désignerons par Lp), ou "Il est possible que p",(que nous désignerons par Mp ).L et M sont des 'foncteurs modaux'; p est leur 'argument'.Comme les foncteurs (formateurs) de propositions à un argument propositionnel.Les propositions qui

commencent par L, ou leurs équivalents,sont dites 'apodictiques',celles qui commencent par M, ou leurs équivalents, 'problématiques'.On appelle assertoriques les propositions non-modales."(o.c.,ch.VI ,La logique modale des propositions chez Aristote.,§37,A.Colin 1972,p.145).

CONVERTIBILITE

En dépit de l'effort de réécriture de la modalisation par Lukasiewicz,c'est d'analyse prédicative des énoncés qu'il s'agit chez Aristote."La prémisse est le discours qui affirme ou qui nie quelque chose de quelque chose et ce discours est soit universel soit particulier soit indéfini."(An.Pr. I,24 a 16-17)Or il y a deux

présentations possibles : soit,par exemple,tous les êtres humains sont des mammifères";soit "quelques mammifères sont des hommes."La première opération étudiée dès le début d'An.Pr. est celle de la conversion (ch.2),immédiatement suivie par celle des propositions modales. On entend par conversion (antistrophè)

le résultat obtenu dans la proposition par l'échange du terme- prédicat et du terme-sujet,salva veritate.Comme on l'a pu voir sur le précédent exemple,cela peut impliquer une modification de la quantité et de la qualité, affirmative ou négative,des termes.Appliquons cela à des propositions non -modales (dites pures):

"l'universelle négative est convertible :par exemple, 'si nul plaisir n'est un bien,nul bien ne sera un plaisir'.Par contre,dans la prémisse affirmative,la conversion ne l'est que particulièrement:par exemple,'si tout plaisir est un bien,quelque bien est un plaisir.'"(o.c.,ch.2;Vrin,1966,tr.Tricot,p.7) Que se passe-t-il dans le cas de pro

positions modales ?Le résultat pour les prémisses nécessaires est le même que le précédent.Mais ,si nous entendons par contingent le non-nécessaire ou le possible,il suivra que: 's'il est possible que A appartienne à tout B,ou à quelque B,il sera possible que B appartienne à quelque A.'(...)Par contre,dans les

négatives,la solution n'est pas la même.(...)La conversion des prémisses négatives ne se fera pas comme pour les simples négatives:la premisse universelle négative ne se convertit pas,tandis que la particulière se convertit."(idem,ch.3,pp.10-12).Nous n'irons pas plus loin,ces quelques éléments suffisant ,nous

l'espérons,à la compréhension de l'arrière-plan des chapitres XIX (Du possible et de l'impossible) et XXII à XXV ,qui traîtent des enthymèmes.Pour un approfondissement de la syllogistique aristotélicienne, nous ne pouvons que renvoyer à l'excellent ouvrage du maître de l'école polonaise de logique que fut le mathématicien Jan Lukasiewicz,à la fois clair,rigoureux et novateur.

E/ENTHYMEMES

Rappelons d'abord que 'syllogisme'signifie raisonnement déductif,ce qui distingue donc sa nature à la fois de l'induction et de la démonstration.Toutefois,il est,comme le rappelle J.Lukasiewicz,deux façons différentes de l'interpréter ,soit comme une implication  de propositions ,vraie ou fausse,soit comme un

schéma inférentiel,"la transposition du syllogisme aristotélicien de la forme implicative à la forme inférentielle s'(étant) probablement faite sous l'influence des stoïciens."(o.c.,ch.II,§ 8,p.40) Notre auteur explique en effet l'importance de cette différence :"Puisque vérité et fausseté n'appartiennent qu'aux propositions et

que les inférences et les conséquences ne sont pas des propositions,on ne dira pas qu'elles sont vraies ou fausses,mais qu'elles sont valides ou non."(ibidem,p.40) Telle d'ailleurs est la présentation classique du syllogisme, et, pour un exposé succint de sa théorie,nous proposerons, dans : Introduction à

la logique standard de Denis Vernant,la lecture du chapitre consacré à La syllogistique traditionnelle et son dépassement diagrammatique (Flammarion,Champs université,2001,2e partie,chap.1,pp.131 à 157).La familiarisation avec le vocabulaire et la combinatoire de la disposition des termes

dans les quatre schémas (en fait trois) inférentiels (nommés 'figures') et leurs variantes en fonction du choix de la quantité des termes (quatre variantes par figure),semble utile,sinon indispensable à l'étude de l'enthymème.

Le corpus aristotélicien en est relativement important,important ,ne craint pas de le reconnaître Aristote,à la mesure des mensonges et tromperies dont peut être victime le citoyen."C'est le discours qui produit la persuasion,quand nous faisons sortir le vrai et le vraisemblable de ce que chaque sujet comporte de persuasif.

Puisque les preuves s'administrent par ces moyens,le maniement en suppose manifestement l'aptitude au raisonnement déductif.(...)D'où il résulte que la rhétorique est comme une ramification de la dialectique et l'occupation concernant les moeurs (tès peri ta èthè pragmatéias),qu'il est juste de nommer

'politique'.C'est précisément pour cette raison que la rhétorique prend le masque de la politique,et ceux qui ont la prétention de la pratiquer font de même,tantôt faute de culture (di'apaideusian),tantôt par charlatanisme (di'alazonéian),tantôt pour d'autres raisons humaines."(Rhet.I,2,1356 a 20-30).

F/CORPUS DU THEME

Nous nous limiterons à trois références principales : 1°Premiers analytiques,II, 70 a 10 - 70 b 38; 2° Rhétorique I,1356 a 14 - 1358 a 26 ; 3°Rhétorique II,22, 1395 b 21 - 1403 a 31.

Comme le suggère sa position finale,le chapitre 27 des Pr.An. traite moins de la structure déductive du syllogisme enthymémique -déjà traitée abondamment dans tout ce qui précède -que de sa spécificité,qui tient dans deux points : la nature de ses prémisses,leur simple vraisemblance et leur probabilité;amis aussi

et surtout la particularité du critère de ses 'preuves',associant étroitement le corps et l'âme et reposant sur les notions de signe (sèméion) et d'indice (tekmérion).Nous retrouvons ici le langage des affects ou la rhétorique passionnelle qui occupe une place primordiale dans les trois sortes de techniques de

persuasion.Aussi,l'enthymème est-il défini,à ce niveau,"un raisonnement déductif (sullogismos) qui part de prémisses vraisemblables ou de signes (ex eikotôn hè sèmeiôn);et un signe peut être pris en trois sens correspondant à la position du moyen terme dans les figures.Par exemple,la preuve qu'une femme a enfanté

 parce qu'elle a du lait résulte de la première figure,si 'avoir du lait' est B, le moyen terme,'enfanter' A,le grand terme,et 'femme',C,le petit terme.En effet,Si tout B appartient à A,et si C appartient à B,C appartient à A.Il y a donc une lisibilité sémiologique des passions de l'âme,dont la sûreté varie avec la figure du

syllogisme.Aussi distinguera-t-on celle de l'indice qui est grande ,car "généralement associée au moyen-terme",de celle,plus aléatoire,du simple signe. Le passage suivant a-t-il pour arrière-plan une référence à la sémiologie médicale,source fréquente d'exemples pour Aristote ? "Il est possible de juger d'après

les apparences corporelles,si on accorde que les affects naturels provoquent un changement simultané dans le corps et dans l'âme.(...)Si donc on concède cette première condition et qu'on admette qu'un seul signe correspond à un seul affect,et si nous pouvons établir l'affect et le signe particulier à chaque espèce vivante

nous pourrons juger d'après les apparences corporelles.(...)La même détermination pourra se rencontrer dans n'importe quelle espèce:l'homme peut être courageux aussi bien que quelque autre espèce vivante.Ces êtres auront donc le signe,puisque nous avons supposé qu'un seul signe correspond à un seul type d'affect.."(Prem.anal.,II,27,70 b,20-25) . Il n'y a là que des prolégomènes sémiologiques à une analyse proprement rhétorique de l'enthymème.Celle-ci,nous l'avons dit, se fait en deux étapes. 

Entre Analytique et Rhétorique,même si celle-ci prend appui sur les structures et les méthodes mises au clair par celle-là,il y a une différence fondamentale, la rhétorique n'est qu'une technique appliquée à certaines formes verbales de l'action humaine institutionnelle.Sa fonction "est de traîter des sujets dont nous

devons délibérer et sur lesquelles nous ne possédons pas de solutions spécifiques (technas mè échomen),devant des auditeurs auxquels les idées d'ensemble échappent et qui ne peuvent suivre des raisonnements de longue portée.Or ces questions peuvent recevoir des solutions opposées entre lesquelles il est nécessaire de choisir."(Rhétorique I,2,1357 a 1- 6)

La rhétorique va néanmoins suivre la démarche que la logique avait précédemment empruntée,c'est-à-dire en premier lieu examiner la nature des prémisses,ensuite seulement s'attacher à la validité de leur articulation .Concernant le premier point,on assiste à une quasi- répétition d'Analytiques I,puisque

l'examen des prémisses est consacré au vraisemblable (to eikos) et à des éléments de sémiologie.Une nouvelle fois,mais avec une netteté plus grande que précédemment, le signe (to sèméion) est distingué de l'indice (to tekmèrion)( o.c.,1357 a 34 - 1357b 24).Signalons à ce propos le caractère fautif de la

traduction dûe à M.Médéric Dufour qui rend 'sèméion' par 'indice' et 'teckmérion' par ...'tekmérion' !(Les Belles Lettres,1932,p.81) .Pour ce qui est du raisonnement déductif propre à la rhétorique,il n'y a qu'une rapide reprise du critère exposé dans les Anlytiques,sa spécificité étant soulignée par le lien avec

certains topoi tels que le le plus et le moins (to tou mallon kai ètton topos) ou le possible ,c'est à dire la modalité des propositions,en sorte que "le conseiller,le plaideur et le panégyriste aient nécessairement toutes prêtes des prémisses sur le possible et l'impossible"(Rhet. I,3,1359 a 14-15). 

G/EXPOSE DE 'RHETORIQUE II': EXEMPLE,MAXIME,ENTHYMEME.

1°ARGUMENTS RHETORIQUES NON-DEDUCTIFS

a)L'exemple (paradeigma).On pourrait s'étonner de voir Aristote,qualifié par Granger de "prince des philosophes"et,si l'on excepte le stoïcien Chrysippe,jusqu'à Leibniz,puis Morgan,Boole et Frege,responsable principal de l'institution de la logique,commencer son exposé par une réflexion sur l'exemple.Pourtant,le terme

grec nous en dit davantage,car Platon a élevé 'to paradeigma',le plus souvent traduit par 'modèle', à la hauteur de la forme et de l'idée.Comme souvent,Aristote ramène le concept de son maître au niveau qui était le sien dans la vie courante :"l'exemple est semblable à l'induction,et l'induction est un principe [ de

raisonnement] ." (Rhet.II,20,1393 a 26 - 27) Or,si ,dans une optique scientifique, "une hirondelle ne fait pas le printemps",dans le débat précédant une décision, souvent, un exemple bien choisi peut suffire à emporter cette décision.

b)Arguments par symbolisation et suppression du moyen-terme :paraboles,fables,maximes (gnômai): ils se fondent sur la découverte d'une analogie ,"tâche que facilite la philosophie".

La maxime "est une formule (apophansis) exprimant non point les particuliers,par exemple,quelle sorte d'homme est Iphicrate,mais le général; et non toute espèce de généralité,par exemple que la ligne droite est le contraire de la ligne courbe,mais seulement celles qui ont pour objet des actions et qui peuvent être

choisies ou évitées avant d'agir (pros to prattein);de sorte que,les enthymèmes étant des déductions [complètes] portant sur de tels sujets,la maxime consiste en extrêmes d'enthymême dont le moyen,c'est-à-dire la cause,reste implicite."(o.c.,1394 a 21 -30).

Par le choix qui est fait de la brièveté et du caractère 'percutant' de la maxime,facile à mémoriser,Aristote met en relief le rôle pratique et donc éthique de la maxime ,'condensation' d'enthymême dont la structure logique reste en arrière-plan.

2°L'ENTYMEME

L'exposé d'Aristote se développe en trois moments,chacun d'eux correspondant à un chapitre de la IIe partie. Le chapitre 22 définit l'enthymème en le distinguant des syllogismes dialectiques.La relation de la Rhétorique aux Topiques est soulignée (1396 b 3).Enfin,l'analyse procède à une distinction de

nature logique entre enthymèmes démonstratifs (deiktika) et enthymèmes réfutatifs (elegtika) (o.c. 1396 b 23-24) qui servira de fondement à la distinction entre 23 et 24.En effet,plutôt que d'axer son étude sur le contenu sémantique des prémisses,c'est-à-dire sur la spécificité propre aux trois domaines de

l'épidictique,du judiciaire et du délibératif,Aristote préfère trouver "des lieux généraux sur toutes sortes d'enthymèmes "classés en démonstratifs et en réfutatifs,une exception étant réservée aux 'enthymèmes apparents', "qui ne sont pas de vrais enthymèmes,puisqu'ils ne sont même pas des syllogismes."(1397 a 2- 4).

Le rapport aux Topiques,réaffirmé en 1398 a 29,se manifeste dans le type d'énumération constituant chacun des chapitres,puisque, qu'il s'agisse de démonstration  ou de réfutation,les outils rhétoriques proposés aux différents praticiens de l'argumentation sont ordonnés non pas en fonction de la nature cas à

renforcer ou à affaiblir, mais en faisant appel à ce que les Topiques nomment 'topos' ,c'est-à-dire un 'lieu' de nature purement logique ,discursif et sémantique ,tel que :contrariété,étymologie,temps,inversion,jeu verbal,division,ressemblance,causalité,induction,etc.Chaque 'topos' est suivi d'un ou de plusieurs exemples

,plus ou moins éclairants.Le jugement d'ensemble ne peut que refléter le caractère doxique d'une méthode qui est plutôt une simple technique et dont,par ailleurs,Aristote montre toute la relativité ,adaptée qu'elle doit être à l'apparence du plaideur et à l'humeur du juge,c'est-à-dire aux circonstances, favorables ou

non à chacune des deux parties.On peut toutefois tirer de l'expérience du prétoire ou de l'Assemblée un certain nombre de conclusions,à condition de ne pas les ériger en règles absolues:"Parmi les enthymèmes,les réfutatifs obtiennent plus de faveur que les démonstratifs,parce que l'enthymème réfutatif oppose en un

bref rapprochement des contraires et qu'en parallèle les choses apparaissent plus manifestement à l'auditeur.De tous les raisonnements réfutatifs et démonstratifs,les plus applaudis sont ceux dont on peut dès le commencement prévoir tout le développement sans qu'ils soient superficiels (quand on les prévoit

on se complait ,de surcroit, de sa propre sagesse),et ceux pour lesquels,et ceux pour lesquels on est juste assez en retard pour les comprendre au fur et à mesure de leur énoncé."(o.c.,1400 b 29 -36).

3°DE LA RHETORIQUE A LA SOPHISTIQUE

PLATON

"Penses-tu qu'il y ait une différence entre les uns et les autres ?Non,un sophiste et un rhéteur,bienheureux homme,c'est la même chose,ou sinon,à peu de chose près, c'est du pareil au même,comme moi Socrate je l'ai dit à Polos.Mais toi,Calliclès,à cause de ton ignorance,tu penses que l'une est parfaitement

belle,la rhétorique,tandis que tu méprises l'autre.La vérité est que la sophistique est plus belle que la rhétorique ,comme le législatif l'emporte sur le judiciaire et l'art du gymnaste sur celui du médecin." Platon,Gorgias, ( 520 a 5 - b 2)

Trois jugements sont donc proposés sur le rapport entre rhétorique et sophistique.1°Elles se ressemblent pour l'essentiel. 2°La rhétorique l'emporte de beaucoup sur la sophistique.3°La sophistique est supérieure à la rhétorique.Reste à attribuer chacune de ces positions.Commençons par Calliclès.Qui est

Calliclès ?Si Dupréel ne lui consacre pas d'étude particulière,ce n'est pas le cas de Mario Untersteiner qui le range dans le chapitre intitulé "Sophistique et réalisme politique"(Les sophistes,tome 2,chapitre XVIII,§ 3;Vrin,1993,p.186).Mais que nous apprennent les trois pages dont il fait objet ?Mieux vaut d'abord se

reporter à la note 40 (pages 205 à 207) dans laquelle l'auteur expose les raisons pour lesquelles il pourrait s'agir d'un personnage sans réalité historique.Aussi son intérêt tient-il essentiellement à la 'figure'conceptuelle qu'il représente."La doctrine de Calliclès n'est pas celle d'un sophiste,mais celle d'un homme politique

qui ne saurait en aucune façon appartenir à une faction oligarchique puisque Platon (...)le présente 'comme un champion du parti démocratique qui fréquentait Gorgias pour apprendre de lui l'art oratoire qui le rendrait capable de diriger selon son bon vouloir les assemblées et les tribunaux de la cité."(o.c.,p.187).

Toutefois, la doctrine que Platon lui prête semble assez éloignée des principes démocratiques,puisqu'il soutient la supériorité du droit naturel (phusis) ,c'est-à-dire,selon lui,du droit du plus fort,entendu comme celui 'des plus courageux et des plus intelligents' ,sur la loi de la majorité (nomos)."(idem,p188).

Son choix de la position n°2 est-il conforme à la doctrine résumée par Mario Untersteiner ?Est-il logique,par ailleurs,qu'il ne figure pas parmi les sophistes connus ? A ces deux questions ,il nous faut répondre positivement et donner raison à Platon,à condition que nous rappelions brièvement ce qu'il faut entendre

par 'sophiste',c'est-à-dire par la fonction scientifique,éducative et sociale à laquelle prétendaient Protagoras,Gorgias,Prodicos ou Hippias.Cette prétention s'appuyait,si nous en croyons les déclarations prêtées à Protagoras,sur une triple base : -l'expérience,comme objet du savoir;- la dialectique des

contraires,comme méthode d'analyse;- comme résultat,le mouvement héraclitéen et son corrélat,le relativisme. Comme on sait que,jusqu'au terme de son oeuvre,Platon ne cessera de batailler contre ce relativisme,il faut bien reconnaître que ce combat en valait la peine.Mais pour l'instant n'allons pas trop vite

et restons- en à Calliclès.Pourquoi méprise-t-il les sophistes et admire-t-il la rhétorique ?Parce qu'il ne s'intéresse pas au savoir,mais seulement au pouvoir et qu'il sait qu'en régime démocratique le pouvoir est au bout de la langue.D'où l'intérêt de savoir persuader,tant par les pouvoir émotionnel des mots que par

l'ordonnancement des arguments.L'exposition de ses préférences semble correcte.Reste à examiner la position de Socrate,son choix - ou plutôt ses choix,car il va passer du 1° au 3°.Commençons par le 3°.Socrate y formule une position qui pourrait être qualifiée simultanément de dialectique et de théorique.Dialectique,

elle prend le contre-pied de la hiérarchie calliclésienne;mais aussi purement théor ique,puisque la sophistique serait bien supérieure à la rhétorique si sa mise en oeuvre par les sophistes répondait à l'ambition affichée par son nom,procurer un savoir véritable.En effet,la rhétorique n'a pas une telle prétention, puisqu'elle

se donne seulement pour une technè psycho-langagière,un outil de persuasion et de pouvoir, privé ou politique.La préférence pour la sophistique affichée par Socrate en 3° n'est donc pas ludique et ironique.Si Socrate avait eu une autre réponse de l'oracle de Delphes,si son savoir ne se limitait pas à la conscience

désespérante de son non-savoir,cette préférence prendrait un sens tout différent.Mais,la sophistique étant ce qu'elle est,nous devons revenir au point de départ 1°,c'est-à-dire à la ressemblance presque parfaite entre sophistique et rhétorique.

Pourtant,c'est cette différence infime qu'Aristote va s'appliquer à élargir.Certes,la fécondité d'une certaine rhétorique, opposée à la stérilité de la sophistique ,était déjà perçue par Platon lui-même,en particulier dans son Phèdre,la puissance du dialogique devant son salut à la rigueur de la méthode dialectique,tandis

que, fidèle en cela à son maître,Aristote ,maître des outils du savoir,peut reléguer la sophistique dans le royaume des ombres,ou,plus précisément des apparences de savoir.

ARISTOTE

Pour commencer,une observation éditoriale s'impose.En effet,par commodité sans doute,à partir de la page 164 a 20 le traité intitulé Topiques reçoit dans la plupart des éditions l'appellation de Réfutations sophistiques,l'auteur désignant ainsi "des réfutations qui n'en ont que l'apparence (elegchoi phaneroi) ,mais qui

sont en réalité des paralogismes et non des réfutations." (Ref.soph.,164 a 20-22,Vrin,1969,p.1) Récapitulons.Si par 'enthymème' nous entendons une déduction (un syllogisme) à visée persuasive qui a donc sa place dans un traité de rhétorique ,et si,dans une situation dialectique à deux rôles opposés,l'enthymème peut

servir soit l'exposition soit la réfutation,deux cas pourront se présenter, selon que les règles de la déduction sont, ou non, respectées.Aussi la faute commise,avant d'être celle d'un enthymème apparent,est celle d'une simple réfutation apparente.En somme,si, à l'assemblée ou au tribunal ,l'orateur ou le

plaideur se rend coupable d'un enthymème apparent,son mobile - l'intérêt financier,le désir de puissance -relève bien de la rhétorique,mais sa faute est bien plus grave, puisqu'il commet volontairement un 'sophisme',une simple apparence de réfutation."Que certains raisonnements soient des raisonnements

véritables tandis que d'autres paraissent l'être tout en ne l'étant pas,c'est là une chose manifeste.".(o.c.,164 a 24).Que faut-il entendre par 'réfuter'? Si 'prouver' est montrer que telle conclusion est nécessairement conclue de telles prémisses ,'réfuter'n'est pas discuter de la vérité de celles-ci,mais montrer que la

conclusion proposée n'en est pas une conséquence valide."Or cela ,insiste Aristote,les Sophistes ne le font pas, mais ils paraissant seulement le faire."(idem,165 a 3-4).  Quels sont leurs artifices ?

A) LES MOTS ET LES CHOSES  Ils jouent sur le sens des mots."En effet,les noms sont en nombre limité,ainsi que la pluralité des définitions,tandis que les choses sont infinies en nombre.Il est par suite inévitable que plusieurs choses soient signifiées et par une même définition et par un seul et même

nom."(ibid.165 a 11-13) Mais la tromperie peut aussi se loger dans le découpage des phrases qui rend possible une pluralité de sens .Aristote nomme cette incertitude 'amphibolie'.Nous en donnerons un exemple célèbre ,cité par Bertolt Brecht dans sa pièce "la vie d'Edouard II d'Angleterre"et tiré de la tragédie

éponyme de Marlowe ,Edouard II :"Un bout de papier,soigneusement préparé,inodore et ne prouvant rien,mettra bon ordre à l'incident." Eduardum occidere nolite timere bonum est."J'oublie la ponctuation.Comme cela ,ils pourront lire :"Il ne faut pas.Craindre de tuer Edouard,c'est le mieux." Ou bien, selon l'état de

leur innocence,selon qu'ils auront dîné ou non :"Il ne faut pas craindre de tuer Edouard,c'est le mieux." Sans ponctuation,comme c'est là,ce papier feral'affaire."(B.Brecht,Théâtre complet,l'Arche,tome VIII,p.206).De façon générale,Aristote appelle 'paralogisme' un syllogisme faux dans sa forme.Autre exemple,tiré celui-ci

de l'argumentation philosophique familière aux sophistes."Est-il possible que le non-être soit ?- Non.-Mais il est assurément quelque chose,bien qu'il soit non-être."En réalité,commente Aristote,être et être quelque chose ne sont pas la même chose.Le non-être,même s'il est quelque chose ,n'est  cependant

pas,au sens absolu.Les réfutations dépendent de leur domaine.Elles ne sont pas les mêmes en géométrie et dans la dialectique ,où les principes sont seulement probables .Aussi,"ne relevant d'aucun art particulier,leur choix dépendra de la compétence du dialecticien" (o.c.,170 a 38-39)Par exemple,le faux

tracé d'une figure géométrique ,bien qu'il témoigne d'une volonté de tromper l'interlocuteur ,n'est pas proprement une démarche éristique  ou sophistique, car il faut réserver cette dernière qualification à à une victoire dialectique seulement apparente."L'argument éristique est en quelque sorte à l'argument dialectique ce que celui qui trace des figures fausses est au géomêtre."(idem,171 b 34-36)

B)PRETENDRE SAVOIR OU METTRE A L'EPREUVE CE QUE L'AUTRE CROIT AFIN DE CONNAÏTRE LA CHOSE MËME

Les Réfutations sophistiques font le bilan de la dialectique en la comparant à sa 'riche parente',la sophistique "sorte d'art de tirer un profit pécuniaire d'un savoir purement apparent"(171 b 27-29).Pourtant,ce que les sophistes enseignaient pouvait paraître plus réel et immédiatement utile que les entretiens dialectiques,

"puisqu'ils transmettaient,pour apprendre par coeur,les uns des discours rhétoriques,les autres des discours sous forme de questions,sous lesquels ils pensaient que retombent le plus souvent les arguments des deux interlocuteurs.(...) Enseignant non pas l'art,mais les résultats de l'art,ils 'imaginaient qu'en cela consistait l'éducation ."(183 b 37- 184 a 3).    

Aristote nous mêne ici au coeur même de la paidéia,et nous permet de comprendre son destin futur,lorsque,prise en charge par des organismes religieux ou idéologiques,la sophistique, entendue d'abord comme 'libre entreprise' par ses créateurs, s'est métamorphosée en ressassement scolastique,sans toutefois

couper son lien ombilical avec la dialectique ,puisque la source aristotélicienne persiste jusque dans l'appellation de casuistique,encore présente dans les Provinciales et même dans les exercices pratiques proposés par Kant .

Que la sophistique est une mise en oeuvre spécifique et détournée de son intention primitive de la casuistique,Aristote le montre méthodiquement.Mais il ne s'agit pas que de l'intention,car les sophistes proposent de la fausse monnaie (de l'étain,au lieu d'argent),non un savoir mais son apparence,non l'exercice d'un

art véritable,mais,pour reprendre la comparaison du Gorgias,des recettes de cuisine.Aussi ne faut-il pas y chercher des démonstrations,à l'instar des mathématiques ou de la philosophie,mais seulement des argumentations dont les bases ne sont au mieux que probables et dont l e déroulement donne bien

souvent lieu à des paralogismes,c'est-à-dire à des fautes de raisonnement.Mais ces défauts ne sont préjudiciables au sophiste que pour autant qu'ils sont dévoilés.La réfutation des sophismes doit en distinguer deux sortes : 1/ceux qui tiennent au discours lui-même;2/ceux qui en sont indépendants."Tous les types de paralogismes tombent sous l'ignorance de la réfutation, les uns parce que la contradiction apportée est purement apparente,les autres parce qu'ils ne se conforment pas à la définition de la déduction ( =des règles du syllogisme)".(Réf.soph.,6,169 a 18-20).

1/Lieux relatifs au discours.

Le piège tendu par le sophiste (apparence d'argumentation correcte issue d'une confusion dans le discours) est de diverses sortes;il peut consister:

a)dans une homonymie;b)dans une ambiguïté ;c)dans une amphibolie (c'est-à-dire une équivoque délicate à résoudre :"il arrive souvent que,tout en voyant l'amphibolie,on hésite à faire des distinctions en raison du grand nombre de ceux qui proposent des questions de ce genre."(Réf.soph.,17,175 b 33-35).c)des synthèses inappropriées;d)des analyses inappropriées.

2/Lieux suscitant des paralogismes non-relatifs au discours.

a)Confusion entre substance et accident;b)confusion entre ce qui est pris absolument et ce qui l'est relativement;c)'lieux' relatifs au temps ou au lieu;d)'lieux'relatifs à la conséquence;e) relatifs à la causalité;f)pétition de principe.

C)SOPHISTIQUE, DIALECTIQUE ET CRITIQUE.ENCORE LES MOTS ET LES CHOSES.

Nous avons déjà souligné le fait que les titres des grandes divisions des Critiques kantiennes trouvaient leur source dans l'oeuvre et la terminologie d'Aristote,mais l'emprunt qui est moins connu porte sur le terme même de "Critique",à la seule différence d'une inversion de leur rapport .

Reprenons l'examen de la "réfutation sophistique",c'est-à-dire du procédé trompeur que choisit le sophiste pour réfuter une thèse,mais n'en proposer,en fait, qu'une apparence de réfutation.Les chapitres 8 et 9 des Réfutations sophistiques nous mènent au coeur du débat."J'appelle 'réfutation sophistique',et

'raisonnement sophistique',note l'auteur,non seulement un raisonnement ou une réfutation qui semble être valide sans l'être en réalité,mais encore celui qui,tout en l'étant véritablement,n'est qu'en apparence approprié à la chose dont il s'agit.Tels sont les raisonnements qui ne réfutent pas et ne montrent pas que les

adversaires sont des ignorants relativement à la chose en question,ce qui est  essentiellement l'objet propre de la critique.Or la critique (hè kritikè) est une partie de la dialectique;et cette dernière est capable de prouver une fausse conclusion,par l'ignorance de celui qui fournit la réponse."(o.c.,169 b 20-27) Que faut-il

donc entendre par le terme qui fit la gloire du maître de Königsberg ?Pas seulement l'examen des notions fondamentales de la pensée auquel s'étaient livré tour à tour John Locke et David Hume,ni l'analyse logique menée presque à son terme par Leibniz, mais restée inachevée faute d'avoir unifié logique et

mathématique ,mais la mise en lumière, correctement conduite, des fautes logiques et sémantiques commises par les dialecticiens,tant dans leurs démonstrations que dans leurs réfutations,qu'il s'agisse d'amphibolie, d'antinomie ou de quelque autre confusion.Le propos est moins de soigner le malade que

de fonder un diagnostic en montrant que la conclusion n'est pas correctement déduite des prémisses.Il s'agit,finalement ,de considérer que réfutation apparente et réfutation véritable font appel aux mêmes outils,mais que l'oeuvre du dialecticien est solide et permet une reconstruction véritable alors que rien ne peut être

tiré d'un semblant de preuve ni du simple échafaudage d'une réfutation.La sophistique est un théâtre d'ombres.Toutefois,à la différence des ombres qui miment leurs modèles sur la paroi de la Caverne,ces phénomènes que suscite l'art trompeur des sophistes sont pas la marque d'une déficience ontologique queconque.

Pour Aristote, il n'est pas question de remettre en question la validité de l'expérience sensible,ni ,comme pour Kant,de priver d'objectivité intinsèque l'espace et le temps.La sophistique n'est pas accusée de se complaire dans les opinions du sens commun,mais tout au contraire d'en pervertir l'usage conceptuel ,logique

et sémantique.En effet, on peut trouver dans les Réfutations sophistiques une intelligence des rapports entre les mots et les choses,mais aussi entre les mots et la pensée,qu'on chercherait vainement chez les cartésiens ou dans le kantisme.Cette cécité au discours n'est absente que chez Leibniz,que nous tenterons de

d'interpréter comme le véritable continuateur d'Aristote.Celui-ci ,atténuant la distinction intoduite au chapitre 4 (réfutations qui tiennent au discours et réfutations qui en sont idépendantes -165b et suivantes),précise :"il n'y a pas entre les arguments la différence que certains prétendnt y trouver,quand ils disent que les uns

s'adressent aux mots et les autres à la pensée elle-même:car il est absurde de supposer que certains arguments s'adressent aux mots et lesautres à la pensée,et qu'ils ne sont pas les mêmes.(...)L'argument s'adresse à la pensée lorsqu'on emploie les mots dans le même sens que celui qui répond avait dans

l'esprit quand il les a accordés.(...)Par contre,si on suppose que l'expression a plusieurs sens,il est clair qu'une telle discussion ne s'adresse pas à la pensée.(...)car s'adresser aux mots ne signifie pas autre chose,dans le cas présent,que ne pas s'adresser à la pensée.(...)Si quelqu'un pense que le terme triangle

a plusieurs sens,et qu'il a accordé ce terme dans un sens différent de la figure pour laquelle on concluait qu'elle a deux angles droits,est-ce que l'argument de celui qui pose la questios'adresse ici,ou non,à la pensée de l'adversaire ?"(ch.10,170 b 11- 171 a 17).

 

D)LA PHILOSOPHIE SUR LE FIL

Le danger ,pour le philosophe,n'est pas,comme au temps de Socrate d'être confondu avec le sophiste et de faire,comme dans les Nuées,l'objet de la part du Choeur d'incitations mercantiles telles que celle-ci: "Comprends-tu que,grâce à nous seules,tu vas être comblé de biens ?Voilà un homme prêt à t'obéir en

tout.Tu vois comme il est transporté d'admiration et d'enthousiame.Profites-en pour le tondre aussi court que possible;les bonnes occasions passent vite !"Car,si des sciences comme l'astronomie,la science de la nature ou encore la géométrie n'ont pour objectif principal que la théôria, et si les sciences 'productives' telles

que la médecine ou la législation ,dont le lieu d'enseignement sera reconnu par Kant ,à l'égal de celui de la théologie,à titre de "facultés supérieures",tirent cette "supériorité"de leur caractère socialement indispensable,il semble en aller autrement pour la philosophie qui tantôt est assimilée à une encyclopédie aux limites

incertaines,tantôt réduite à une portion congrue qualifiée de 'première'.Mais,faute de limiter son territoire à des vérités nécessaires et premières,la philosophie doit s'ouvrir à des problèmes marqués d'une double propriété ,d'une part leur importance pour la vie sous tous ses aspects et,d'autre part,leur

'problématicité',c'est-à-dire une nature telle que leur solution ne dépende exclusivement ni du recours à l'expérience,ni d'une démonstration de type logico-mathématique.Aussi faut-il éviter de confondre ce qui pose problème,par exemple dans l'ordre du calcul ou de l'action,avec ce qu'on tiendra pour problématique.

Le problématique suppose la mise en place d'un cadre de réflexion impliquant le sujet pensant lui-même,non,bien sûr dans sa subjectivité individuelle et personnelle,mais comme puissance d'analyse et de synthèse,puissance qui a reçu de Platon le beau nom de dialectique.La conséquence inévitable d'une telle

condition est que si les problèmes purement logiques ou empiriques soit peuvent recevoir des solutions comparables et classables en fonction du choix des critères initiaux,soit même réduites à l'unité,il n'en va pas de même pour ceux qui sont engendrés à partir d'une problématique.Ceux-ci donnent lieu,pour

reprendre la belle expression de Paul Ricoeur, à un "conflit d'interprétations".Dans le chapitre 6 de la première partie de l'Ethique à Eudème ,Aristote formule ainsi ses recommandations :"Sur toutes ces questions,il faut tenter d'emporter la conviction par des arguments en se servant des faits perçus comme de

preuves et de modèles.L'idéal en effet serait d'obtenir un accord unanime  et clair avec nos futurs propos,sinon un accord relativement unanime que devrait provoquer un changement progressif:tout homme a quelque chose de particulier à apporter à la vérité,apport qu'il est nécessaire  d'utiliser comme points de

départ de certaines démonstrations sur ces questions;car,en partant de ce qu'on dit avec vérité,mais sans clarté,et en avançant,la clarté se fera si on prend à chaque étape des affirmations plus connues à la place des affirmations confuses habituelles.Et les arguments diffèrent dans chaque voie de recherche,ceux qui

sont exprimés philosophiquement et ceux qui ne le sont pas;c'est pourquoi, même dans le domaine politique, il ne faut pas croire superflue une étude telle qu'elle manifeste le "ce qu'est" d'une chose,mais aussi le"ce à cause de quoi" elle est;car c'est agir philosophiquement que de procéder ainsi pour chaque voie de

recherche."(Ethique à Eudème,I,6,1216b 27- 40; tr.V.Décarie,Vrin 1984,pp.61-62) Au sens le plus strict, Aristote réserve le terme de 'philosophie' à la théôria en tant qu'on peut lui assigner un domaine.Mais la philosophie est avant tout,quel que soit ce domaine,épistémique,pratique ou poétique,l'ordre assigné à la

recherche c'est-à-dire le progrès de l'assentiment procuré par la substitution du clair à l'obscur et du mieux connu au moins bien connu dans lles étapes de l'argumentation.Et si l'on est tenté de trouver une coupure radicale dans l'apparente nouveauté des Regulae cartésiennes,c'est peut-être faute d'avoir médité

suffisamment sur les règles proposées par Aristote,sans doute parce que leur champ d'application -ici la politique- s'y prêtait moins que les mathématiques ou l'optique,bien que, pour l'un comme pour l'autre,il s'agisse bien de mathesis universalis.

 

 

 

 

 

 

         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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